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Critique littéraire Critique littéraire 2026

Naître, peut-être

Un utérus vide, six embryons suspendus quelque part dans la froideur laborantine de la Suisse et l’espoir qu’un jour l’un d’eux s’accroche à Claire pour lui offrir ce que Mère Nature lui a jusqu’alors refusé.

Témoignage touchant d’une infertilité, Rêves d’azote de Claire May esquisse le tableau d’une réalité où il semble plus ardu de tomber enceinte que de mettre au monde, où il paraît « plus difficile de parvenir à recevoir la vie que de la donner » (p. 43). Dans ce double objectif, une série de gestes minutieux et presque obsessionnels rythme les soirées de la narratrice : maintenir l’aiguille à bonne température, purger la dose avec exactitude et s’injecter des hormones avant de se coucher, le bas du ventre parsemé de traces de seringues. En attendant le futur espéré d’un battement de cœur nouveau, elle s’évade dans la chaleur estivale de la Ligurie, un exemplaire d’Au bonheur des morts de Vinciane Despretsous le bras. Aussi subtil qu’inspirant, l’essai philosophique explore les liens inextricables entre les vivants et les morts. En écho avec celui-ci, Rêves d’azote interroge avec justesse notre rapport à l’absence, qu’il s’agisse des personnes qui ne sont plus là ou de celles qui n’existent pas encore. 

Entre l’espoir de devenir mère et la crainte de ne jamais l’être, Claire May restitue avec une sensibilité rare le quotidien fragile et intime d’une femme confrontée à l’incertitude de l’avenir. Si l’écriture apparaît comme une manière de résoudre l’énigme d’une existence mise en suspense, c’est parce qu’elle devient un espace matriciel dans lequel écrire, c’est (re)naître.