Le vrai problème, c’est la pauvreté,  pas l’écart entre les salaires

Il faut réduire les inégalités économiques! Ce mantra sort d’un livre de Richard Wilkinson et Kate Pickett. «Pourquoi l’égalité est meilleure pour tous» a marqué la communauté scientifique, des politiciens et des syndicalistes, qui ont fait de la réduction des écarts salariaux un but en soi. Petit problème: ce n’est pas vrai que les disparités économiques, prises isolément, ruinent la santé mentale des gens, ni leur bien-être. Un chercheur de l’Unil, Nicolas Sommet, vient de publier ces résultats dans… Nature.

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© Gaetan Bally/Keystone

Les écarts salariaux? La cause de bien des maux si l’on en croit Richard Wilkinson et Kate Pickett. Quand ces deux professeurs, respectivement en fonction à l’Université de Nottingham et à celle de York, publient leur ouvrage le plus célèbre, on pense avoir la solution à bien des maux contemporains. Selon leurs travaux en effet, dans les pays où les inégalités économiques sont les plus marquées, l’espérance de vie est plus faible, les taux de maladies mentales (dépression, anxiété) plus élevés, l’obésité plus fréquente. Ils en rajoutent encore: il y a aussi plus de criminalité et de violence, donc davantage d’incarcérations, et moins de mobilité sociale. Bref, si vous voulez faire quelque chose d’utile pour votre pays, réduisez les écarts de salaire et de fortune entre le CEO d’une entreprise et son réceptionniste ou son concierge, disent-ils en substance.

Évidemment, la thèse est séduisante, et elle a forcément convaincu certains politiciens et des syndicats  qui ont construit des politiques publiques sur ces bases. Avec en arrière-fond l’idée que l’important n’est pas tant plus de croissance et moins de pauvreté, mais un plus grand contrôle de l’État sur les inégalités, notamment les hauts et bas salaires. Pour expliquer les conséquences selon eux très néfastes de ces disparités, ils mettent en avant le stress causé par la comparaison: ceux qui sont tout en haut de l’échelle sont anxieux à l’idée de descendre de quelques marches, ceux qui sont tout en bas se comparent aux plus riches et sont bien sûr très affectés, notamment psychologiquement, par les différences qu’ils constatent.

Cette publication a aussi beaucoup marqué la communauté des chercheurs en sciences humaines, qu’il s’agisse d’économistes, de psychologues, de sociologues ou de spécialistes en science politique. Nicolas Sommet, chercheur en psychologie sociale et responsable de recherche au Centre LIVES à l’Unil, l’a lue, forcément.

«Comme tout le monde, sur le moment, j’ai trouvé ça à la fois fascinant et convaincant: on voit que les écarts se creusent dans nos sociétés, et on se dit qu’il est logique que les gens en paient le prix et que ça se manifeste  notamment par une moins bonne santé mentale», se souvient le chercheur. Sa spécialité est justement la psychologie sociale: on y étudie le fonctionnement humain dans un système – qu’il s’agisse d’un couple, d’une famille, d’une classe ou d’un pays – sans se focaliser particulièrement sur les pathologies, contrairement à la psychologie clinique. Nicolas Sommet est donc scientifiquement bien armé pour se pencher sur les recherches et la méthodologie des deux figures britanniques de l’épidémiologie sociale.

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Nicolas Sommet. Responsable de recherche au Centre LIVES – Swiss Center of Expertise in Life Course Research. Nicole Chuard © Unil

Un lien fragile

Il se plonge dans les chiffres et remarque rapidement qu’ils sont beaucoup moins concluants que le livre ne l’affirme: «Des études plus rigoureuses que les analyses rapportées dans le livre montraient que ce lien était bien plus fragile que les deux auteurs ne le prétendaient». Pour en avoir le cœur net, il se lance dans un projet ambitieux: une méta-analyse, soit un recensement puis une analyse de toutes les études existantes sur la question, afin de vérifier si les conclusions de Wilkinson et Pickett se confirment dans les faits.

Seront retenues les études portant sur les liens entre écarts salariaux et santé mentale, et entre écarts salariaux et bonheur, ou bien-être. Pour évaluer ces deux  paramètres, les auteurs de ces études soumettent des questionnaires standardisés aux personnes interrogées, leur demandant par exemple de répondre à des questions mesurant différents symptômes de la dépression, leur anxiété perçue, ou encore de noter de 1 à 10 leur satisfaction dans la vie. «Ce sont des outils qu’utilisent aussi les cliniciens pour diagnostiquer les problèmes de santé mentale», explique Nicolas Sommet. Quant à la mesure des écarts salariaux, elle repose sur des données existantes: on relie les réponses des participants aux mesures de bien-être ou de santé mentale à des  indicateurs d’inégalités au niveau de leur pays, de leur région ou de leur ville.

Le travail de recensement se fait en équipe: il faut retrouver ces recherches, y compris celles qui n’ont jamais été publiées, y accéder, les analyser, les rendre comparables, puis tirer des conclusions. Après avoir brassé les données de 168 études, impliquant au total 11 millions de personnes issues de 150 pays, Nicolas Sommet teste aussi 1536 modèles alternatifs et identifie les facteurs contextuels afin de s’assurer qu’aucune variable ni aucun biais ne lui échappent. Pour vérifier la solidité de ses résultats, l’équipe reproduit en plus son analyse à partir d’une autre source indépendante, le Gallup World Poll, qui interroge chaque année des millions de personnes dans le monde.

Après des années d’efforts, la conclusion est claire: que l’on vive dans un pays, une région, ou une ville où les écarts salariaux entre les plus petits et les plus hauts revenus sont très marqués, ou dans une zone où ils sont au contraire parmi les plus faibles, l’effet global est statistiquement nul. Vous pouvez, comme politicien, axer votre politique sociale sur la réduction de ces écarts: cela n’aura aucun impact mesurable sur la santé mentale ou la satisfaction dans la vie de vos administrés. Au vu de l’ampleur des données rassemblées et de la rigueur méthodologique, cette conclusion est difficilement contestable. Elle est aussi suffisamment inattendue et assez solidement étayée pour que la prestigieuse revue  Nature accepte et publie l’article, en novembre 2025.

Des biais méthodologiques fréquents

On ne peut évidemment que se réjouir d’un tel accomplissement de la part d’un chercheur de l’Unil, mais n’est-ce pas tout de même un peu embarrassant pour Wilkinson et Pickett, ainsi que pour toutes les personnes qui ont inscrit leurs travaux dans leur sillage?

«En effet, on s’aperçoit que beaucoup des études existantes – près de quatre sur cinq – présentent des faiblesses méthodologiques ou des biais, explique Nicolas Sommet. On remarque aussi que les études les moins précises, menées sur de petits échantillons, sont celles qui rapportent le plus fréquemment un effet négatif des inégalités, et qu’elles sont surreprésentées dans la littérature. À l’inverse, les études plus robustes, fondées sur de grands échantillons, ne mettent généralement pas en évidence de lien clair.»

Cette situation met en lumière un problème reconnu en recherche scientifique: toutes les études ne bénéficient pas de la même visibilité. Lorsqu’un résultat confirme une hypothèse séduisante, il a bien plus de chances d’être publié que lorsqu’il conclut à une absence d’effet clair; les travaux qui ne montrent pas d’association significative restent souvent dans les tiroirs. Au fil du temps, ce déséquilibre crée une illusion de consensus: on croit qu’un lien est solidement établi, alors qu’il repose surtout sur une sélection des résultats disponibles. Au final, la perception globale des connaissances est faussée, ce qui explique en partie pourquoi certaines thèses continuent d’influencer le débat public bien après que leurs fondements ont été érodés par la recherche plus récente. 

Lutter contre la pauvreté avant tout 

L’autre constat majeur de cette recherche, c’est que les politiques publiques ne devraient pas se focaliser sur la réduction des inégalités, mais sur la lutte contre la pauvreté absolue. Améliorer la situation financière des plus pauvres est, selon la littérature, la meilleure option pour améliorer le bien-être d’une société. «C’est chez les personnes les plus pauvres que l’on observe la satisfaction dans la vie la plus faible et la santé mentale la plus dégradée, ajoute Nicolas Sommet. Manquer d’argent pour finir le mois, ne pas savoir comment payer ses factures, génère un stress énorme, dont les effets sur la santé mentale sont très bien documentés.»

Et maintenant? Quelle suite pour la recherche? «Je vais bien sûr continuer à m’intéresser aux inégalités et à leurs conséquences: comment façonnent-elles le psychisme? Un de mes prochains projets porte sur comment les inégalités se perpétuent en nourrissant une culture de la compétition à l’école. L’hypothèse est que plus une société est inégalitaire, plus la réussite devient un enjeu, ce qui pousse les parents à accroître la pression sur leurs enfants et alimente un climat de compétition à l’école. Or, les systèmes scolaires plus compétitifs tendent à reproduire les inégalités, car les élèves favorisés y réussissent davantage.»

Pourquoi l’égalité est meilleure pour tous. Par Richard Wilkinson  et Kate Pickett. Les Petits Matins (2013), 500 p.

No meta-analytical effect of economic inequality on well-being or mental health. Nicolas Sommet, Adrien A. Fillon, Ocyna Rudmann, Alfredo Rossi Saldanha Cunha & Annahita Ehsan. Nature, volume 649, pages 926–937 (2026). nature.com/articles/s41586-025-09797-z

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