«Je préfère m’occuper  des morts que des vivants. Ils ne mentent pas»

À la tête du Centre universitaire romand de médecine légale (CURML), la Dre Silke Grabherr s’est imposée comme une figure internationale de l’«autopsie virtuelle», grâce notamment à une technique qu’elle a mise au point. Passionnée par son métier, cette professeure est à l’aise avec la mort.

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Silke Grabherr. Professeure, directrice du Centre universitaire romand de médecine légale (CURML).
Nicole Chuard © Unil

La médecine légale a parfois l’élégance des détails. Et le premier qui frappe, lorsque l’on rencontre la professeure Silke Grabherr, c’est sa manucure impeccable. C’est précisément avec ces mains élégantes que cette médecin légiste remonte le fil des morts. Directrice du Centre universitaire romand de  médecine légale (CURML), cette Autrichienne a découvert sa vocation à la fin de ses études. Déçue par une médecine parfois trop pressée et spécialisée, elle cherchait un domaine où l’on suit un cas dans sa globalité. C’est lors d’un cours de médecine légale que tout s’éclaire: une médecine «de A à Z», avec une dimension d’enquête pour comprendre ce qui est arrivé. Un travail au croisement du médical et de la collaboration avec la police  où, comme elle aime à le dire, chaque personne est traitée de la même manière.

Quels sont les aspects que vous préférez dans votre métier ?

L’interdisciplinarité et la variété. On travaille avec la justice sur des questions très différentes: d’une suspicion d’erreur médicale à une levée de corps, un homicide ou les interrogations d’une famille après un suicide. Pour y répondre, on s’entoure de spécialistes, par exemple des cliniciens ou psychiatres, et on garde une grande liberté dans la manière de construire une réponse. C’est fascinant, et chaque cas est une occasion d’apprendre. 

Quelles qualités sont importantes pour être médecin légiste ? 

Un mélange de qualités parfois contradictoires. D’un côté, il faut aimer l’action, et l’imprévu: on peut être appelé à n’importe quelle heure, dans n’importe quel lieu, et il faut être capable d’intervenir et de décider rapidement. De l’autre côté, il faut être très rigoureux, minutieux et curieux: l’enquête ne s’arrête pas sur le terrain, elle se poursuit dans l’analyse et surtout dans la rédaction d’un rapport irréprochable, précis et argumenté qui peut atteindre 120 pages. Il s’agit aussi d’expliquer, voire parfois défendre ce qu’on a écrit devant un tribunal.

Beaucoup de personnes penchent naturellement d’un côté ou de l’autre: certains aiment l’adrénaline, mais moins la partie rédactionnelle. D’autres adorent l’analyse et les détails, mais sont moins à l’aise avec les interventions à l’improviste. En médecine légale, il faut les deux à la fois. Et il faut aussi une forme de courage: il m’arrive d’être seule, au milieu de la nuit, dans des endroits pas toujours rassurants. 

Vous n’êtes pas accompagnée la nuit?

Non. Évidemment, s’il y a vraiment de gros problèmes, on peut appeler à l’aide. Mais c’est un peu comme dans les films d’horreur: les seules fois où l’on n’est pas à l’aise,  on n’a pas de réseau téléphonique…

Ça vous est arrivé? 

Oui, j’étais perdue quelque part en montagne, dans une forêt, au milieu de la nuit, dans un cul-de-sac en plus.  Et ma voiture était coincée…

Pour les personnes qui souhaitent se lancer, combien de temps dure la formation postgraduée après l’obtention du diplôme de médecin?

Elle dure six ans, et il y a 50% d’échecs. Les abandons tiennent souvent au rythme – trop de gardes, trop peu de sommeil –, ou au travail rédactionnel. Il faut produire des rapports très détaillés, et certains n’y arrivent pas. Il y a aussi les autopsies: pour certains, ça se traduit par des cauchemars. Et puis il y a des contraintes très concrètes: un jeune collègue s’est endormi au volant et a eu des accidents. Dans ce métier, il faut justement pouvoir se déplacer seule ou seul la nuit, parfois sous la pluie ou la neige, et même si on est fatigué.

Vous côtoyez la mort au quotidien. Est-elle devenue banale? 

Non, la mort ne devient jamais banale. Elle reste toujours quelque chose de grave. On apprend simplement à travailler avec elle. Si je me mettais à en parler comme d’un événement «normal», je pourrais blesser les proches. Pour eux, un décès est un choc exceptionnel, quelque chose qui n’arrive qu’une fois. Il y a aussi un autre risque: que la mort devienne envahissante, qu’elle s’infiltre dans la vie privée, jusque dans le sommeil. C’est ce qui arrive à  certains jeunes médecins : ils pensent pouvoir gérer, puis ils se rendent compte que ça les rattrape la nuit et ils  n’arrivent plus à travailler. 

Apparemment, la mort ne bouscule pas vos nuits. Mais avez-vous parfois des haut-le-cœur?

Les rares fois où j’en ai eu, c’est quand des projections répugnantes m’ont atteint le visage, ou quand  certaines odeurs se dégagent d’un corps. Même avec des  lunettes et un masque, il y a toujours une goutte qui finit par se frayer un passage. Et puis il y a les insectes: ils sont partout, et ils vont très vite. Évidemment, personne  n’aime ça.

Auriez-vous une anecdote à raconter?

Une fois, on intervenait de nuit dans un camping-car, à la lampe de poche. L’accès au corps était minuscule, et il y avait des petits bidons empilés partout. Mon collègue en a fait tomber une pile: tout s’est renversé sur nous. C’était de l’urine. Le propriétaire l’avait collectionnée toute sa vie. Là, oui, on a vraiment la nausée… mais je n’ai pas vomi.

En Suisse, la loi ne prévoit pas un examen systématique des défunts. Pour quel motif les morts  arrivent-ils chez vous?

Chez nous, un défunt est confié à la médecine légale lorsque l’intervention – volontaire ou involontaire – d’un tiers ne peut pas être exclue. C’est fréquent pour les morts violentes: accidents, décès après une opération, etc. Dans tous les cas, nos examens sont liés à une procédure pénale. Le procureur nous mandate pour déterminer si la responsabilité d’un tiers est engagée, pas simplement pour établir la cause exacte du décès.

Dans d’autres pays, les pratiques sont différentes…

En Biélorussie, on m’a expliqué que la loi impose de connaître la cause du décès avant l’inhumation, d’où un grand nombre d’autopsies. En Suisse, on peut inhumer sans diagnostic précis, pour autant que l’intervention d’un tiers soit exclue, et que l’origine naturelle soit retenue. En Allemagne, certains Länder ont introduit une «deuxième inspection» avant crémation: un médecin légiste examine le corps. L’objectif est de repérer des morts violentes, y compris des homicides, qui auraient pu passer inaperçus aux yeux d’un médecin généraliste.

Et quels sont les résultats?

De nombreuses morts violentes ont pu être découvertes, y compris des homicides qui avaient échappé au premier médecin intervenu. Et pourtant les tueurs n’utilisent pas toujours des méthodes très subtiles. On ne parle pas d’intoxications dues à des substances sophistiquées… Non, on découvre des étranglements, des coups de bâton, voire des coups de couteau.

Quelles sont vos autres missions de médecin légiste?

Notre travail ne consiste pas seulement à établir la cause du décès, mais aussi à éclairer les circonstances. On essaie de reconstituer les derniers instants: par exemple, après un accident, la position de la victime par rapport au véhicule, la violence de l’impact, et si elle a survécu quelques secondes ou plus longtemps. Dans un cas d’agression à l’arme blanche, on cherche à savoir quel coup a été mortel, si la personne a pu réagir, et dans quelles positions se trouvaient la victime et l’agresseur. Pour cela, on utilise aussi des outils de reconstitution, y compris la technologie 3D. Et au final, on teste différentes hypothèses: celles du procureur, de la police, mais aussi des parties.

Vous travaillez en équipe?

Au CURML, nous sommes 280 collaboratrices et collaborateurs. Pour un dossier, tout dépend des questions posées. Deux médecins légistes en assurent la responsabilité, mais différents spécialistes interviennent: les toxicologues pour les analyses, les généticiens pour la partie ADN, parfois un neuropathologue pour examiner le cerveau au microscope. Selon les cas, on fait aussi appel à des expertes et des experts en reconstitution 3D. Notre rôle est d’intégrer l’ensemble de ces résultats dans une conclusion cohérente.

Devant un corps, par quoi commencez-vous?

D’abord, je vérifie si la personne est morte…

…Comment faites-vous ? 

Je recherche des signes certains de la mort, des lésions manifestement incompatibles avec la vie, soit le plus souvent, des signes comme les lividités cadavériques et la rigidité.

Vous disséquez tous les organes?

Oui, toujours: cœur, reins, foie, prostate ou utérus et ovaires, glandes surrénales, pancréas, estomac, etc.  Une autopsie simple prend entre deux heures et deux heures et demie. Mais si la victime a reçu plus de cent coups de couteau, il faut suivre les trajectoires, et cela prend plus de temps. Tout dépend du cas en fait. 

À quoi ressemblent vos outils de travail? Vos lames sont-elles aussi fines que dans les séries télévisées?

On utilise évidemment des scalpels, comme les chirurgiens. Mais on travaille aussi avec de vrais couteaux, plutôt du type couteau de cuisine. Et, paradoxalement, un bon gros couteau bien manié permet parfois des coupes plus fines qu’un scalpel. Il y a aussi des scies, notamment électriques, des ciseaux, bref toute une panoplie d’outils. On dispose évidemment d’instruments plus spécialisés et plus sophistiqués. Mais en théorie, on pourrait équiper une salle d’autopsie en allant dans un magasin de bricolage et de cuisine. Ce ne serait pas très «classe», mais ce serait fonctionnel.

Dans votre ouvrage,vous consacrez plusieurs chapitres à l’imagerie médico- légale, une pratique abondamment mise en scène dans les séries télévisées américaines. Où en est l’Europe dans le domaine?

L’Europe est en avance, et ce sont les États-Unis qui sont à la traîne. Il n’existe que deux ou trois centres bien équipés dans tout le pays. Quant à la Suisse, elle est au top. Beaucoup de pays nous envient toutes les techniques dont nous disposons. À eux seuls, les instituts de médecine  légale suisses disposent d’un parc technologique ultra-perfectionné, bien plus important que celui de l’ensemble des instituts médico-légaux des États-Unis. De plus, je ne connais aucun pays au monde qui a une formation aussi dure et aussi longue pour devenir médecin légiste.

Vous rappelez aussi que le terme de «virtopsy» est né en Suisse.

En effet, ce terme à consonance très américaine a été inventé par le professeur Richard Dirnhofer, à l’Institut de médecine légale de l’Université de Berne, en 2000. Il est composé des mots «virtual» et «autopsy», soit autopsie virtuelle. Son but était de comparer, sur un cadavre humain, les performances de technologies modernes d’imageries médicales – par exemple le scanner, l’IRM ou le scan 3D de surface – à celles de l’autopsie médico-légale classique. Aujourd’hui, tout le monde fait de l’imagerie  forensique. Au lieu de disséquer le corps avec un vrai scalpel sur la table d’autopsie, on le dissèque, une fois digitalisé, avec un scalpel virtuel, sur l’écran de l’ordinateur.

Quels sont les avantages?

L’imagerie forensique permet de «numériser» le corps  et les éléments liés au dossier. On combine et fusionne  les données d’imagerie et on obtient un avatar numérique manipulable sur ordinateur, qui documente à la fois les lésions internes et externes. On peut analyser, mesurer et réexaminer cet avatar 3D à tout moment. Cela facilite les reconstitutions, par exemple tester la plausibilité d’une trajectoire de couteau, et permet de conserver une trace exploitable longtemps. Pour la nouvelle génération de médecins légistes, le scanner est devenu incontournable: sans imagerie, ils peinent à envisager l’autopsie. La pratique a profondément changé. Mais l’imagerie ne remplace pas tout: l’autopsie classique, l’histologie (étude  de la structure microscopique des cellules, des tissus et des organes, ndlr) et la toxicologie restent nécessaires pour compléter ce que l’image ne montre pas.

Ces images permettent également d’épargner les proches.

Oui, et c’est un vrai progrès. Jusqu’ici, au tribunal ou dans les rapports, pour étayer une preuve, on s’appuyait souvent sur des photographies, ce qui peut être très éprouvant pour les familles. Avec les modèles 3D, on peut  montrer et expliquer les éléments de manière précise,  par exemple uniquement à partir du squelette, sans devoir exposer des images du corps.

Vous-mêmes, vous êtes à l’origine d’une innovation majeure. 

Oui, il s’agit de l’angiographie post-mortem. Cette technique consiste à raccorder le corps à un dispositif de perfusion qui, en quelque sorte, remplace le cœur. On injecte un produit de contraste et l’on «relance» artificiellement la circulation dans le réseau vasculaire. Cela permet de visualiser les vaisseaux: une occlusion devient visible, tout comme une fuite – donc une hémorragie – sans avoir à disséquer. Une fois la circulation rétablie, le corps révèle de lui-même où se situe le problème. C’est un avantage majeur: à l’autopsie classique, on ne peut pas explorer  l’ensemble des vaisseaux un par un. Aujourd’hui, cette technique est employée dans le monde entier.

Cette technique est née de votre thèse et votre professeur n’y croyait pas vraiment…

Plus tard, il m’a avoué que, lorsque je lui ai expliqué ma théorie d’une perfusion post-mortem pour simuler une circulation sanguine, avant d’injecter un produit de contraste, il a pensé: «Soit elle est complètement folle, soit elle est géniale…»

Donc pas folle, mais géniale. Et récompensée  en plus..

Oui, j’ai d’abord reçu un prix de la Société suisse de médecine légale pour cette technique. D’autres distinctions ont ensuite davantage récompensé mon parcours académique, comme le Prix du rayonnement académique du canton de Vaud, et, l’an dernier, un prix académique décerné par le Vorarlberg, mon «canton» d’origine  en Autriche.

Autre innovation, le CURML étudie, sur un site tenu confidentiel, la décomposition humaine, une science appelée taphonomie. Une première en  Europe. De quoi s’agit-il?

Nous disposons d’un site de recherche où nous travaillons sur des corps donnés à la science. L’objectif est d’évaluer des sépultures alternatives. Aujourd’hui, on observe parfois qu’après dix ans en terre, certains corps ne se décomposent pas comme prévu, ce qui pose problème dans les cimetières. Nous voulons donc comprendre ce qui favorise ou freine la décomposition, et comment améliorer les pratiques. Il y a aussi un enjeu écologique, entre les résidus de traitements de chimiothérapie, les prothèses, etc. Ce projet a été demandé par les autorités cantonales, confrontées à des questions croissantes de la population, et à des exemples venus de l’étranger, sans cadre clair en Suisse.

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Cette structure permet de mener des recherches dans le domaine de la taphonomie humaine, la discipline dédiée à l’étude de la décomposition du corps. Elle est pilotée par le Swiss Human Institute of Forensic Taphonomy, unité rattachée au Centre Universitaire Romand de Médecine Légale. © CHUV 2025/Diaz Heidi

Revenons à vos tâches. Vous avez aussi affaire  aux vivants…

Oui, par exemple des victimes de violence conjugale, de coups et de blessures reçus dans la rue, ou des femmes et des hommes qui ont subi une agression sexuelle. Mais aussi des personnes suspectées d’avoir commis une agression, ou même un meurtre. Leur corps ne dit pas toujours la même chose que leur bouche! Et c’est là que se trouve la grande différence entre l’examen des morts et des vivants: les morts ne mentent pas.

Vous préférez les morts alors?

Pour les examiner? Moi personnellement, oui. Et en plus, on peut les ouvrir. Avec les vivants, c’est frustrant: on n’a que la peau, alors que moi, j’ai besoin de voir ce qu’il y a dessous. Une ecchymose, par exemple: pour la dater correctement, il faudrait prélever un petit bout et regarder au microscope. Sur un corps, je le fais et je peux dire: «six à dix heures avant le décès». Sur un vivant, le procureur me demande l’âge du bleu… et moi je réponds: «Je ne peux pas le savoir», parce que personne ne va me laisser couper un morceau de sa peau pour satisfaire une expertise. Du coup, chez les vivants, on fait la moitié des examens… et on donne la moitié des réponses.

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