Germaine de Staël, côté politique

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Germaine de Staël. Lithographie de Henri Joseph Hesse (vers 1830), d’après le célèbre tableau de François Gérard.
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L’écrivaine et philosophe s’est intéressée à la liberté d’expression, à la liberté de la presse, ainsi qu’à l’opinion publique. Témoin des excès de son époque troublée, la baronne de Staël (1766-1817) s’est emparée de ces questions d’une manière lucide qui résonne à notre époque. Professeure honoraire à l’Unil, Biancamaria Fontana développe ces aspects dans un ouvrage récent.

«Quand le roi vint se placer sur le trône, au milieu de cette assemblée, j’éprouvai pour la première fois un sentiment de crainte.» Le 5 mai 1789 à Versailles, Germaine de Staël assiste à l’ouverture des États généraux, convoqués par Louis XVI quelques mois auparavant. Ce souvenir figure dans son ouvrage posthume, Considérations sur les principaux événements de la Révolution française.

Son mariage avec Erik Magnus Staël von Holstein, ambassadeur du roi de Suède auprès de la Cour de France, permet à Germaine de Staël d’être aux premières loges à l’occasion de cet événement. À 23 ans, la baronne, fille du directeur des Finances Jacques Necker, n’est pas là en spectatrice. «Elle devient une figure de référence pour les députés partisans de la monarchie constitutionnelle: en nouant des contacts, en transmettant instructions de vote et propositions de motions, elle se démène pour organiser ce qu’elle appelle “notre parti”», écrit Biancamaria Fontana, professeure honoraire au Centre Walras Pareto de l’Unil, dans un ouvrage récent (référence ci-dessous). Certains des billets que lui adressaient des députés figurent dans sa correspondance.

«Au début de la Révolution française, Germaine de Staël est en effet au centre d’un groupe qui souhaite un passage de l’absolutisme à la monarchie constitutionnelle, explique Biancamaria Fontana. Pourtant majoritaire aux États généraux puis aux Assemblées nationale et constituante qui ont suivi, ce parti perd toute influence fin 1791.» Certains de ses membres, menacés, fuient à l’étranger.

Pourquoi? Parce que les esprits se radicalisent. De ses yeux, Germaine de Staël en observe certaines causes. Les débats sont désorganisés lors des assemblées. Les députés – parfois indisciplinés – siègent en bien trop grand nombre, les procédures de vote s’avèrent confuses et les salles sont tellement vastes que l’on n’entend plus les orateurs. Le public lance des injures pendant les sessions, ou agresse – voire tue – des représentants à leur sortie des bâtiments.

Le modèle anglais

Toutes choses impensables en Angleterre, où le système politique est structuré sur la base de deux partis, «les Tories, partisans du roi, et les Whigs, défenseurs du Parlement», écrit Biancamaria Fontana. Née dans une famille anglophile, proche des Whigs, la baronne est tout à fait renseignée sur ce pays, dont elle connaît bien la langue, depuis son enfance.

Ainsi, «pour de Staël, les partis ont une fonction positive. Leur rôle consiste à filtrer l’opinion des électeurs, à écouter leurs plaintes, à offrir des options raisonnables et finalement à traduire cela en termes maîtrisables, dans une arène parlementaire où règnent la culture et la tradition du débat. En France, cela manque totalement à son époque», ajoute l’historienne.

En 1791, la baronne livre sa première intervention dans la presse, sous la forme d’un article anonyme (c’était l’usage), intitulé À quels signes peut-on connaître l’opinion de la majorité de la nation? Elle y avance l’idée «qu’en France aussi se rencontre une forme de bipartisme, latente, représentée par les partisans de la monarchie constitutionnelle d’un côté et les républicains modérés de l’autre. Ensemble, ces deux grands courants exprimeraient les vues de la majorité de l’opinion», résume Biancamaria Fontana dans son ouvrage.

Il convient de préciser que «opinion publique», alors, n’est pas synonyme de «avis de la population». La notion de «démocratie représentative apparaît dans les années 1790 sous la plume d’auteurs révolutionnaires comme l’abbé Sieyès», relève Biancamaria Fontana. La France compte alors environ 28 millions d’habitants et il n’est pas envisagé que le peuple participe directement à la vie politique. Pour s’impliquer dans cette dernière, en France comme en Angleterre, un certain poids économique est nécessaire. «Il faut de plus relever que la France ne connaissait aucun système traditionnel d’élections générales… Puisque le peuple ne votait pas», poursuit la chercheuse. Toutefois, deux modèles de scrutins étaient utilisés dans des contextes particuliers: l’assemblée ecclésiastique et la compagnie par actions.

Le mode d’organisation de cette dernière a donné des idées à l’abbé Sieyès, qui en traite dans ses pamphlets. Cet exemple a également été employé en tant que métaphore par Germaine de Staël. Pour elle, les «actionnaires» de la nation sont «tous les acteurs économiques et professionnels qui contribuaient à la richesse du pays, et qui avaient donc un intérêt matériel immédiat à la préservation de l’État. Cette majorité de propriétaires, au sens large du terme, attendait de la Révolution, la liberté, la prospérité et l’ordre», écrit Biancamaria Fontana.

«L’esprit de parti» et les passions

L’heure n’est toutefois pas à la modération. À mesure que la Révolution française avance, c’est le fanatisme, ou «l’esprit de parti» comme l’appelle Germaine de Staël, qui prend le dessus. Ce dernier «[…] unit les hommes entr’eux par l’intérêt d’une haine commune, mais non par l’estime ou l’attrait du cœur», note-t-elle dans De l’influence des passions sur le bonheur des individus et des nations (paru en 1796 à Lausanne). «Ce traité est très intéressant, raconte Biancamaria Fontana. L’auteure y avance que la maîtrise constitutionnelle du système politique est limitée par les passions, toujours présentes. Ces dernières s’avèrent parfois positives, ou inoffensives. Mais dans des contextes particuliers, comme une crise, elles peuvent devenir destructrices. Pour de Staël, la pire d’entre elles est justement l’esprit de parti.»

La prise des Tuileries, le 10 août 1792, marque un tournant dans la violence et annonce la Terreur. «Germaine de Staël est courageusement restée à Paris, pour secourir ses amis menacés. Elle en a caché à l’ambassade de Suède, et les a aidés à s’expatrier.» La baronne, enceinte, tente de fuir le 2 septembre mais elle est interceptée («Je sortis de ma voiture au milieu d’une multitude armée, et je m’avançai sous une voûte de piques») avant de réussir à s’échapper de la capitale le lendemain, grâce à ses contacts, pour gagner le château familial de Coppet.

Les dérives de la liberté de la presse

L’intellectuelle, qui subit une défaite politique majeure, attribue en partie la brutalisation du débat aux dérives des imprimés. À la fin de l’Ancien Régime, «les ministres se font déjà la guerre par pamphlets interposés, explique Biancamaria Fontana. La fille de Jacques Necker a évidemment compris l’utilité de manœuvrer le pouvoir par des campagnes de presse.» Ce qui change à la Révolution, c’est que le nombre de journaux et de feuilles, souvent éphémères, explose. L’usage de la calomnie et d’un ton violent se banalise. La majorité de la population étant analphabète, ces publications sont lues à haute voix en public, dans les clubs et les cafés. Leur impact est énorme.

Pour Biancamaria Fontana, Germaine de Staël a probablement vécu l’essor incontrôlé de la presse quotidienne avec la même perplexité et la même sourde inquiétude que nous, lorsque les réseaux sociaux se sont répandus au début du XXIe siècle. Toutefois, pour elle, «la liberté de la presse est sans doute le plus grand moyen d’arrêter l’oppression et de propager les lumières, mais la liberté de la presse et la liberté des journaux ne doit point être soumise aux mêmes lois.» Ainsi commence un chapitre de l’essai Des circonstances actuelles qui peuvent terminer la Révolution (rédigé entre 1798 et 1799). Germaine de Staël y développe l’idée originale que «la presse» (soit les livres et les revues) doit être soumise à un contrôle plus souple que «les journaux», qui paraissent au quotidien et touchent bien davantage de monde. Le temps long dans lequel s’inscrivent les premiers s’oppose au rythme précipité des seconds, qui offrent «le récit de tous les actes publics et particuliers et de tous les faits, criant dans les rues l’annonce des nouvelles alarmantes, enfin se servant de la liberté de la presse, non pour propager les idées, mais pour agiter avec les faits: ce qui rend la liberté de la presse une épée au lieu d’une lumière.»

Il convient de relever que la baronne de Staël est alors connue. Elle a fait son chemin dans les gazettes, en tant que fille du directeur des Finances du royaume Jacques Necker et qu’épouse d’un noble suédois. La célébrité de la brillante égérie des monarchistes constitutionnels, très bien connectée et présente dans l’espace public, n’a fait que croître ensuite. Cette médaille a son revers. «Germaine de Staël a subi de nombreuses attaques personnelles dans différentes publications. Peu imaginatives, ces dernières étaient basées sur l’idée qu’elle couchait avec tout le monde. Les choses n’ont pas tellement changé de nos jours», note Biancamaria Fontana. En décembre 1791 par exemple, elle obtient du roi que son amant Louis de Narbonne-Lara décroche le poste de ministre de la Guerre. Des caricatures le qualifient alors de «Ministre-Linotte» tenu par «sa bonne Sta..», évoquant un cheval guidé par sa cavalière.

Défense de Marie-Antoinette

Biancamaria Fontana consacre justement un chapitre aux «femmes comme cibles» dans son ouvrage. «Partout dans ses écrits, de Staël dénonce les différentes facettes de cette vulnérabilité des femmes confrontées à l’opinion; une vulnérabilité que le climat révolutionnaire aurait accrue, en les rendant en fin de compte moins libres que sous l’Ancien Régime.» Indignée par le traitement subi par Marie-Antoinette, Germaine de Staël prend sa défense dans un texte publié en Suisse et à Londres en 1793, Réflexions sur le procès de la reine, malgré l’hostilité que cette dernière a exprimée envers cette riche protestante étrangère. Le Tribunal révolutionnaire a recouru aux ficelles classiques, accusant la reine d’avoir des mœurs légères, et même d’avoir commis l’inceste sur la personne de son fils le Dauphin.

Le recours à la calomnie et aux fausses accusations existe certes depuis toujours. Quand, dans le monde politique, l’échange d’insultes remplace le débat, la parole publique se corrompt et perd sa crédibilité, ce qui rend la population de plus en plus indifférente. Germaine de Staël a observé ce phénomène et ses conséquences de manière lucide, ainsi qu’elle l’a relevé dans Des circonstances actuelles qui peuvent terminer la Révolution. «[…] Il y a fort peu d’esprit public en France, mais il n’en existe pas davantage pour les royalistes que pour les républicains; le combat est entre les deux partis, et la nation regarde parce que tout a contribué à la dégoûter des querelles politiques, qu’elle craint la contre-révolution, qu’elle redoute la Terreur, qu’elle est mécontente de la République, mais qu’elle ne désire pas la royauté et qu’à tout prendre, comme il faut s’agiter davantage pour renverser un gouvernement que pour s’y soumettre, elle prendra ce dernier parti et laissera la puissance entre les mains des républicains, parce qu’ils l’ont et parce qu’ils s’entendent à la garder au milieu de la vaste solitude du silence de l’opinion publique.»  /

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Germaine de Staël. Le pouvoir de l’opinion. Par Biancamaria Fontana. Savoir suisse (2026), 158 p.
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Desk Revolutionaries. The Men of the French Directory, 1795–9. By Biancamaria Fontana. Reaktion Books (2026), 272 p.
Germaine de Staël a tenu un salon à Paris sous le Directoire.

À lire également

La République helvétique. Laboratoire de la Suisse moderne. Par Biancamaria Fontana. Savoir suisse (2020), 160 p. «La seule constitution européenne qui se définit alors comme une démocratie représentative, c’est la République helvétique», note l’auteure.

Germaine de Staël. A Political Portrait. By Biancamaria Fontana. Princeton University Press (2016), 312 p.

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