
Côté face: de grandes avancées thérapeutiques qui ont diminué la mortalité due au cancer. Mais côté pile, une maladie qui ne cesse de progresser, non seulement chez les personnes âgées, mais aussi chez les moins de 50 ans. En cause: le vieillissement de la population, des prédispositions génétiques, des facteurs environnementaux, mais aussi la malchance.
Le constat est sans appel. En Suisse, le cancer constitue la deuxième cause de mortalité (après les maladies cardio-vasculaires) et il est responsable de près d’un quart des décès. Chaque année, près de 48000 personnes reçoivent un diagnostic de cancer et environ 17000 en décèdent. C’est d’autant plus alarmant que dans les pays industrialisés, dont le nôtre, la maladie, loin de décliner, «frappe de plus en plus de personnes», constate Solange Peters, cheffe du Département d’oncologie clinique et du Service d’oncologie médicale du CHUV et professeure ordinaire à l’Unil.
Autre sujet de préoccupation: les cancers d’apparition précoce – diagnostiqués avant l’âge de 50 ans – sont en augmentation dans de nombreux pays, y compris en Europe. En valeur absolue, ces cancers restent beaucoup moins fréquents que ceux diagnostiqués après 60 ans, mais leur impact sociétal est considérable. «Développer un cancer à 35 ou 45 ans, alors que l’on élève des enfants et que l’on est en pleine vie active, n’a évidemment pas les mêmes conséquences que lorsque l’on a un âge plus avancé», souligne l’oncologue. Ce phénomène, relativement récent, impose également une évolution des pratiques médicales: «Chez les jeunes adultes, les symptômes sont encore trop souvent attribués à des pathologies bénignes, ce qui peut retarder le diagnostic et la prise en charge. Il est essentiel d’accroître la vigilance des professionnels de santé, en particulier des médecins de premier recours, afin de réduire ces retards diagnostiques.»
Des cancers en progression
Toutes les nouvelles ne sont cependant pas mauvaises. Certains cancers sont en recul. Notamment celui du poumon chez les hommes, reflet du succès des politiques de lutte contre le tabagisme, et celui du col de l’utérus dont l’incidence (nombre de cas diagnostiqués chaque année) continue de baisser grâce au dépistage organisé et, de plus en plus, à la vaccination contre le papillomavirus humain (HPV).
Toutefois, pour la plupart des autres, l’incidence est en augmentation. Parmi ceux qui progressent le plus figurent le cancer du poumon chez les femmes – «parce qu’elles se sont mises à fumer», précise Solange Peters – et le mélanome malin chez les hommes – du fait de l’exposition au soleil, notamment chez celles et ceux qui doivent travailler à l’extérieur par tous les temps.
Quant aux tumeurs du pancréas, pour lesquelles il n’existe actuellement aucun traitement, leur nombre a doublé entre les périodes 1980-1984 et 2015-2019, passant de 4000 à 8000 cas par an, selon le Registre suisse du cancer. «On observe également une augmentation des cas chez les adultes plus jeunes», précise Solange Peters.
À ce tableau déjà sombre s’ajoute «une nouvelle maladie: le cancer des non-fumeurs qui touche des personnes n’ayant jamais été exposées au tabac, ni actif, ni passif». Le mal frappe surtout des femmes, souvent jeunes, tout particulièrement en Asie où «plus de la moitié de celles ayant un cancer du poumon sont non-fumeuses, alors que sous nos latitudes, elles sont 10 à 20%».

Une question – aussi – de malchance
La hausse de l’incidence du cancer s’explique d’abord par le vieillissement de la population. Au cours de la vie, les cellules de l’organisme se renouvellent. À cette fin, elles se divisent en commençant par copier leur ADN, une opération complexe lors de laquelle il peut y avoir des erreurs – des mutations. Lorsque celles-ci s’accumulent, la cellule devient incontrôlable, maligne. Plus les années passent, plus le risque de «fautes de frappe» est important.
À l’origine des tumeurs, il y a aussi des prédispositions génétiques, des facteurs environnementaux, en particulier les diverses pollutions, et d’autres liés au mode de vie. Il est bien connu que le tabac, la forte consommation d’alcool, une alimentation peu saine, l’obésité, l’exposition prolongée au soleil, la sédentarité sont autant de facteurs de risque de cette maladie. Mais cela n’explique pas tout. Le hasard s’en mêle et la malchance joue aussi un rôle important.
Solange Peters le résume par une image. «Lorsque vous faites un trajet en voiture, votre risque d’avoir un accident est d’autant plus élevé que vous parcourez un grand nombre de kilomètres – dans le domaine du cancer, c’est l’âge – que votre voiture est en mauvais état – c’est la génétique – et que la météo est mauvaise – ce sont les facteurs environnementaux. Cela dit, vous pouvez accumuler les mauvaises conditions – parcourir 10000 km, sous une pluie battante, avec un véhicule en piteux état – et arriver sans encombre à votre destination, ou au contraire faire 1000 km par temps clair avec une voiture neuve et avoir un accident.» En d’autres termes, il y a un risque non contrôlable, une part de malchance qui s’élève «possiblement à plus de 50%».
Cela ne veut pas dire qu’il ne faut pas respecter les consignes de prévention – quand on fume pendant trente ans, on augmente de 30 à 50 fois son risque de développer un cancer du poumon. Mais l’intervention du hasard explique que de nombreuses personnes, même jeunes, qui mènent une vie saine, puissent malgré tout être affectées par la maladie.
Reconnaître la part de malchance dans la survenue d’un cancer, c’est aussi soulager les patients d’un poids souvent invisible: la culpabilité. Beaucoup éprouvent un sentiment de honte, comme s’ils avaient fait quelque chose de mal ou n’en avaient pas fait assez pour éviter la maladie. «Ce n’est pas de leur faute», souligne Solange Peters. «Il faut arrêter de stigmatiser les personnes atteintes d’un cancer, y compris celles qui ont fumé pendant des décennies. Bien sûr, le tabac augmente fortement le risque. Mais il n’explique pas tout. Quelles que soient nos habitudes de vie, une part d’incertitude demeure. Personne n’est totalement à l’abri.»
Une mortalité en baisse
Dans ce sombre paysage, il y a malgré tout un point positif, du moins dans les pays industrialisés: la mortalité due au cancer a diminué en trente ans de plus de 30%, grâce au dépistage précoce et aux avancées thérapeutiques.
Alors que la chirurgie et la radiothérapie sont devenues beaucoup plus précises, de nouveaux traitements sont apparus à mesure que s’améliorait «la compréhension du développement des tumeurs». Celles-ci font maintenant l’objet d’analyses génétiques qui ont permis la mise sur le marché de médicaments oraux dits «ciblés». «Prescrits seuls ou en combinaison avec une chimiothérapie classique, ils permettent de réparer ce qui est dérégulé dans la cellule cancéreuse», explique la professeure de l’Unil. Ils donnent en particulier de très bons résultats dans la lutte contre le mélanome et contre les cancers du sein dus à la mutation du gène HER2.
D’autres traitements récents exploitent le fait que le système immunitaire est armé pour éliminer non seulement les agents pathogènes, mais aussi les cellules anormales que sont les cellules cancéreuses. Le problème est que «la tumeur dispose d’un moyen de faire taire nos défenses naturelles et de les empêcher de faire leur travail». On peut toutefois contrecarrer ce processus, en boostant le système immunitaire à l’aide soit de l’immunothérapie, soit de la thérapie cellulaire.
La première, qui fonctionne un peu comme une vaccination, peut être utilisée «dans pratiquement tous les cancers, hormis une minorité d’entre eux comme ceux du pancréas, du côlon et du cerveau», indique Solange Peters. Quant à la thérapie cellulaire, elle consiste à prélever des globules blancs de la personne puis, après les avoir réactivés et produits en grandes quantités en laboratoire, à les réinjecter dans son sang.
Anticorps couplés à la chimiothérapie
Ces avancées thérapeutiques ne bénéficient pas à tout le monde, mais elles ont «dramatiquement changé le pronostic de certains cancers», remarque Solange Peters. C’est notamment le cas du cancer du poumon dû à la mutation du gène ALK, pour lequel il existe désormais un médicament efficace: «Sept ans après le début du traitement, la maladie est toujours contrôlée chez 60% des patients.»
Par ailleurs, dans le domaine de la chimiothérapie, les médecins disposent d’une nouvelle catégorie de médicaments: les anticorps couplés à la chimiothérapie. Au lieu d’injecter un médicament de chimiothérapie dans tout le corps – qui détruit alors aussi des cellules saines, ce qui entraîne de nombreux effets secondaires – on le fixe à un anticorps «qui le délivre théoriquement uniquement dans la tumeur, précise la médecin du CHUV. Cela permet d’avoir recours à des chimiothérapies plus puissantes pour les cellules cancéreuses» et augmente les chances de les détruire.
À l’aide des différentes thérapies disponibles, qui sont généralement combinées, «on peut désormais transformer de nombreux cancers en maladies chroniques, soit en utilisant un traitement efficace, soit à l’aide d’une séquence de traitements».
Il reste que, comme dit l’adage, il vaut mieux prévenir que guérir. Cela implique de tenir compte des facteurs de risque, «ce qui permet de prévenir aussi d’autres maladies, notamment cardio-vasculaires», souligne Solange Peters. L’oncologue estime cependant que, dans ce domaine, la Suisse peut mieux faire, car la prévention «n’est pas suffisamment soutenue par les Autorités politiques trop souvent influencées par les lobbies».
Un autre moyen de mieux lutter contre la maladie est de la détecter précocement. En Suisse romande, le dépistage du cancer du sein et du côlon (chez les plus de 50 ans) ainsi que celui du col de l’utérus (chez les jeunes femmes) est préconisé et remboursé par l’assurance; celui du poumon (chez les fumeurs) le sera bientôt. Mais «ce n’est pas le cas dans tous les cantons de Suisse alémanique», s’insurge la professeure de l’Unil qui estime que «toutes les personnes concernées devraient en bénéficier gratuitement».
Repérer les personnes à risque
L’oncologue en appelle aussi à notre responsabilité individuelle. «Lorsque nous avons un symptôme, nous devons consulter aussitôt et ne pas repousser notre visite chez le médecin, comme nous avons tendance à le faire.»
Toutefois, pour utile qu’il soit, le dépistage actuel «a encore de grosses mailles», constate la spécialiste. Chez les fumeurs par exemple, «si l’on fait un scanner chaque année pendant cinq ans puis que l’on cesse, on ne diagnostique des cancers du poumon que chez 2% d’entre eux. Il faudrait plutôt pouvoir repérer les personnes à risque auxquelles on pourrait proposer de faire un scanner tous les 6 mois tout au long de leur vie. On n’en ferait pas aux autres, ce qui permettrait de focaliser nos ressources sur les gens qui en ont besoin.»
Mais déceler les personnes à risque n’est pas chose facile. Cela nécessite de faire des analyses génétiques, afin de repérer les gènes impliqués dans le développement de leur tumeur et de connaître l’état de leur système immunitaire, notamment la capacité de leurs cellules à réparer les erreurs génétiques. «Seule l’intelligence artificielle (IA) est capable de combiner toutes ces données. Elle pourrait alors calculer le score de risque d’un homme de 55 ans, qui a fumé pendant trente ans, qui a telle composante génétique, qui habite dans un endroit pollué, etc.»
Pour l’avenir, Solange Peters compte aussi sur la mise au point «de tests sanguins fiables (ceux qui sont actuellement sur le marché ne le sont pas suffisamment) qui compléteraient le dépistage habituel». Dans le domaine du cancer, «c’est la précocité qui va changer la manière d’envisager la maladie».
L’oncologue plaide aussi pour renforcer la recherche académique indépendante, «qui est actuellement fragilisée et manque de financements. Si l’on veut qu’un plus grand nombre de personnes soient guéries de leur cancer ou continuent à vivre avec lui, il faut que la recherche continue d’avancer», conclut-elle.
