Qui sont les nouveaux oiseaux nicheurs de Suisse?

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Grande aigrette. Photographié ici à Yverdon-les-Bains, ce magnifique échassier a niché pour la première fois en Suisse en 2013. © Lionel Maumary

Enfin une excellente nouvelle pour notre biodiversité ! Ces dernières années, des migrateurs, qui jusqu’ici ne faisaient que passer, ont décidé d’installer leur nid chez nous. Deux ornithologues diplômés de l’Unil, Sylvain Antoniazza et Lionel Maumary, s’en réjouissent.

Ils ont plané au-dessus de nos montagnes, voleté à travers nos prairies, voltigé sur nos lacs. Et aujourd’hui, ces oiseaux anciennement en transit habitent nos arbres, ramassent les roseaux ou creusent dans la terre helvétique pour construire leur nid. Selon la Station ornithologique suisse, six espèces ne sont plus des «nicheuses exceptionnelles» depuis 2010, dont la grande aigrette (Ardea alba) – un imposant échassier blanc venu de l’Est qui a failli perdre toutes ses plumes au profit de chapeaux entre le XIXe et le XXe siècle – et la fauvette passerinette (Curruca iberiae), jolie méditerranéenne à ventre ocre. D’après Sylvain Antoniazza, directeur romand de BirdLife Suisse (association de protection de la nature et des oiseaux), d’autres espèces investiguent encore, mais semblent vouloir se reproduire sur notre territoire prochainement, comme l’élanion blanc (Elanus caeruleus), petit rapace de la savane africaine, alors que de plus hardies ont enfin osé franchir le pas, dont la désormais fameuse cigogne noire (Ciconia nigra), découverte par Lionel Maumary en juin de cette année dans un nid vaudois avec trois petits.

«Chaque oiseau a sa propre histoire et les raisons d’une nouvelle nidification sont souvent multifactorielles, précise l’ornithologue diplômé de l’Unil, qui a coordonné, en Suisse romande, la dernière édition de l’Atlas des oiseaux nicheurs de Suisse, publié en 2018. Mais tous bénéficient d’une meilleure protection et sont moins chassés. Le réchauffement climatique leur permet aussi de se reproduire dans notre pays, où ils trouvent une nourriture assez abondante pour se nourrir et alimenter leurs petits.» Survol enthousiasmant des nouveaux plumages qui colorent notre nature.

Parmi les découvertes les plus inattendues, l’ibis chauve (Geronticus eremita), qui appartient au classement des 100 espèces les plus menacées au monde, fait une entrée remarquée. «Rarissime dans la nature, il survivait péniblement au Maroc et en Syrie, indique Sylvain Antoniazza. Il est actuellement réintroduit en Europe, notamment en Autriche, car on possède des fossiles qui révèlent sa présence sur le Vieux Continent durant le Moyen Âge. Ce projet, très discuté, a pu voir le jour grâce à sa facilité à se reproduire en captivité.» Le zoo de Zurich, par exemple, fournit régulièrement de jeunes ibis chauves à deux programmes de réintroduction en Europe centrale et en Andalousie.

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Sylvain Antoniazza. Directeur romand de BirdLife Suisse. Docteur en biologie de l’Unil.
Nicole Chuard © Unil

«Les échassiers de parc animalier apprennent à migrer en suivant des ULM qui leur montrent le chemin», ajoute l’ornithologue. C’est ainsi que les premiers oiseaux noirs au bec courbe et rouge sont arrivés en Suisse. «On les a d’abord observés dans les aérodromes, signale le biologiste, car il s’agissait des seuls endroits qu’ils connaissaient chez nous, à savoir les haltes des ULM pour se ravitailler.» Maintenant que notre pays fait partie de leur nouvelle voie de migration, quelques ibis chauves ont tenté de s’y reproduire, dans des lieux pour le moins insolites. «On a trouvé un nid sur un garage de motos dans une zone industrielle de la banlieue zurichoise en 2023 et un autre sur la fenêtre d’un grand supermarché de Vaulruz (FR) en 2025, avec trois jeunes. Je ne sais pas si cela créera une vraie population viable, parce que pour l’instant, ces ibis chauves demeurent apprivoisés. Ils sont à la frontière entre l’animal sauvage et l’animal domestique.»

En 2023, le héron gardes-bœufs (Ardea ibis), connu pour vivre en symbiose avec les grands mammifères de la savane africaine, a construit un nid au Tessin. S’il mange les parasites qui se baladent sur les buffles, qui en échange lui offrent des insectes qu’ils dérangent en marchant, l’échassier colonisateur s’accommode aussi parfaitement du bétail des autres continents. Après avoir envahi l’Amérique et l’Australie, il s’installe peu à peu en Europe, aidé par le réchauffement climatique. «La nichée tessinoise s’est avérée être un succès, relève Sylvain Antoniazza. Une tentative de nidification à Chavornay (VD) en 2024 n’a rien donné, mais une colonie de 8 couples a été découverte à Vidy en juin dernier. La dynamique est extrêmement positive en Europe et les observations en perpétuelle augmentation en Suisse. C’est pourquoi je suis convaincu qu’une vraie population nicheuse de hérons gardes-bœufs va bientôt s’établir ici.» Le biologiste souligne que les échassiers ont bénéficié des prémices de la protection des oiseaux au début du XXe siècle. «On en mesure à présent les effets, 100 ans plus tard, en découvrant la nidification de l’échasse blanche (Himantopus himantopus) dès 2013 ou encore de l’aigrette garzette (Egretta garzetta) depuis 2014.»

Du bord de mer au lac de Neuchâtel, un essai

Une athlète, capable de voler plus de 70 000 km par an pour jouir de deux étés – de l’Arctique à l’Antarctique aller-retour – et qui détient ainsi le record de la plus longue migration du règne animal, a soudain fabriqué un nid en Romandie. «La nidification de la sterne arctique (Sterna paradisaea) en 2014 était vraiment une surprise, se souvient l’ornithologue vaudois. Cette espèce, rarement de passage chez nous, niche normalement au bord de la mer, dans les régions arctiques et subarctiques. Et elle a essayé de nidifier dans la Grande Cariçaie, au Chablais de Cudrefin (NE).»

Malheureusement, malgré quatre tentatives, la sterne arctique n’a toujours pas réussi à se reproduire sur les rives du lac de Neuchâtel. Elle a pourtant tout tenté, y compris l’hybridation avec la sterne pierregarin (Sterna hirundo), qui possède sa plus grande colonie historique dans la région des Trois-Lacs. «Il peut arriver qu’une espèce rare sans congénères à sa portée s’apparie avec une espèce proche locale, explique Sylvain Antoniazza. On ne sait pas clairement si les partenaires font avec ce qu’ils trouvent ou s’ils se trompent. Dans le cas des sternes, les deux espèces se ressemblent beaucoup. Leurs différences sont subtiles. Néanmoins, leur succès de reproduction reste plus faible.»

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Lionel Maumary. Ornithologue, biologiste diplômé de l’Unil,
Nicole Chuard © Unil (archives)

En couple, sinon rien

Après s’être fait remarquer en venant chanter en 2014 dans le canton de Soleure et à Gruyères (FR), le pouillot verdâtre (Phylloscopus trochiloides) a bâti son nid dans la vallée de l’Hongrin (VD) en 2015, ainsi que l’a découvert Lionel Maumary. «Mon confrère a émis l’hypothèse que les partenaires soient arrivés en couple. Sinon, comment imaginer qu’un mâle et une femelle d’une espèce rare dans notre pays aient pu se rencontrer dans un coin perdu du milieu des Alpes? On sait que le pouillot verdâtre (originaire de Russie et d’Asie centrale) est en expansion au nord-est de l’Europe, certes. Mais la Suisse est à des centaines de kilomètres de chez lui. » Depuis, on l’a parfois entendu chanter, mais on ne l’a plus vu entouré de petits. Nichera, nichera pas, l’avenir le dira.

«Une espèce peut laisser croire qu’elle s’installe et puis disparaître pour des décennies avant de réapparaître quand on ne s’y attend pas, note le spécialiste. Quand certains colonisent durablement le pays – tels le goéland leucophée (Larus michahellis) et le grand cormoran (Phalacrocorax carbo) qui font partie du paysage helvétique aujourd’hui – d’autres ont des parcours variables.» Et de citer le cas de la lusciniole à moustaches (Acrocephalus melanopogon), découverte par son père, l’ornithologue Michel Antoniazza. Cette fauvette aquatique méditerranéenne (présente aussi en Europe centrale), très rare, s’est épanouie sur les rives du lac de Neuchâtel des années 70 aux années 90, a nidifié une seule fois et a disparu durant dix ans. De retour dans les années 2000, la lusciniole à moustaches s’est reproduite plusieurs fois, puis s’en est allée. «Il en va de même pour la bouscarle de Cetti (Cettia cetti) et la cisticole des joncs (Cisticola juncidis). Ces petites espèces des marais détestent les hivers froids. Il suffit d’une saison glaciale pour qu’une population soit éliminée. Mais cela ne va pas les empêcher de revenir plus tard.»

Des guêpiers par milliers: on l’avait prédit!

Dans A Climatic Atlas of European Breeding Birds (Un atlas climatique des oiseaux nicheurs d’Europe), paru en 2007, les biologistes ont utilisé des modèles d’évolution du climat afin d’établir des prévisions. «II était prédit que durant les décennies suivantes, le territoire du guêpier d’Europe (Merops apiaster) s’étendrait massivement sur tout le nord de l’Europe, se rappelle Sylvain Antoniazza. Et c’est exactement ce qui est en train de se dérouler, jusqu’au sud de la Suède. C’est l’exemple typique de la nouvelle espèce nicheuse qui profite du réchauffement climatique. Alors que d’autres migrateurs s’accommodent des pays alentour et boudent la Suisse, trop petite et trop proche des Alpes, le guêpier d’Europe (d’origine africaine) a conquis les zones sablonneuses du sud du pays et du Plateau (plus de 300 couples nichent en Suisse, ndlr). Et je parie que les effectifs vont encore augmenter» (lire également Allez savoir! n° 83).

«La plupart de ces nouvelles espèces nicheuses ont un impact relativement neutre sur notre nature, déclare l’ornithologue. Les oiseaux sont un cas particulier, car ils ont une force de colonisation très grande due au vol, qui leur permet de se disperser aisément et rapidement. Nous ne sommes qu’au début des changements. Certains disparaissent quand d’autres, que l’on croyait perdus, reviennent. Comme la huppe fasciée (Upupa epops), qui se nourrit de gros insectes de plus en plus difficiles à trouver, et qui recolonise en ce moment la Suisse, après une longue période de déclin, de manière surprenante… »

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