Portrait de Claude Emery par Freddy Buache, Annabelle, octobre 1950

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Au milieu des centaines de boîtes des archives administratives de la Cinémathèque suisse, un classeur se distingue, intitulé « Semaine du cinéma Lausanne 1950 ». Il contient une volumineuse revue de presse, visiblement rassemblée à l’époque et conservée en l’état, sur les festivités liées à l’inauguration officielle de la Cinémathèque : une semaine de projections couronnées par un bal du cinéma, du 30 octobre au 4 novembre 1950. Les coupures de presse, collées au verso de programmes du Ciné-club de Lausanne ou de contrats de location de la Cinémathèque suisse, sont référencées à la main ; parmi les diverses écritures on reconnaît celle de Freddy Buache.

Dans cet ensemble d’une centaine de pages, un article se détache. Il s’agit d’un portrait de Claude Emery, premier directeur de la Cinémathèque suisse, paru en octobre 1950 dans la revue Annabelle, périodique destiné à un public féminin et jeune1, signé par celui qui incarnera à lui seul et pendant près de 40 ans, l’institution lausannoise : Freddy Buache. Cet article est instructif à plus d’un titre car au-delà du vigoureux portrait qui est brossé ici de Claude Emery (voir ici même la notice qui lui est consacrée), il révèle la personnalité de son auteur et son engagement.

Lorsque la Cinémathèque suisse a fêté son inauguration – deux ans jour pour jour après sa fondation, le 3 novembre 1948 –, Buache alors âgé de 26 ans vit de collaborations dans divers journaux romands. En décembre 1949, il crée Carreau, ambitieuse revue d’art et de littérature. Lorsqu’il rédige ce portrait, il ne fait pas encore partie de la petite équipe de la Cinémathèque, toutefois il connaît Emery et René Favre, également évoqué dans l’article, grâce au Ciné-club de Lausanne qu’il fréquente depuis 1948. A l’automne 1950, les deux compères, à peine plus âgés que lui, ont déjà une certaine expérience professionnelle, politique et cinématographique. Animateurs du Ciné-club de Lausanne et de la Fédération suisse des Guildes du film et des ciné-clubs, ils ont à leur actif le transfert des Archives cinématographiques suisses de Bâle à Lausanne (1949).

Ainsi qu’il l’évoque dans ses mémoires2, Buache, qui s’était jusqu’alors plutôt occupé de théâtre et de poésie, gravite autour de ce groupe et lui rend service à l’occasion de voyages à Paris, jouant le messager et le transporteur de copies auprès d’Henri Langlois. Un signe de cette proximité, mais aussi de la compétence qu’on lui reconnaît, peut se lire dans la brochure accompagnant l’inauguration de la Cinémathèque suisse, où, sur une double page intitulée « Le langage du cinéma », se côtoient les textes du directeur Emery et de Freddy Buache3.

Ce n’est que quelques mois plus tard, à la faveur du départ d’Emery (mars 1951), que Buache embrassera pleinement la cause de la Cinémathèque pour en devenir non seulement la cheville-ouvrière, mais, avec le temps, l’homme-symbole.

Sans céder à une lecture rétrospective, on note que l’auteur fait déjà preuve dans ce portrait de la verve qui le rendra célèbre. Une phrase surtout, au sujet du Ciné-club de Lausanne, a retenu notre attention : « En Romandie, on se méfie des nouveautés d’ordre éducatif plus que de toutes les autres ; les débuts de ce groupement furent donc difficiles ; ils ont aujourd’hui cette luminosité de légende que revêtent les actions apparemment vouées à l’échec, mais qui réussissent ». Un constat qui, à des années de distance, pourrait s’appliquer à la Cinémathèque et à ses vicissitudes, et qui n’est pas sans faire écho avec certaines déclarations de Buache plus tardives. En 1973, il confie ainsi à Travelling : « En Suisse, on vous pardonne tout, sauf d’être trop tôt ; d’ailleurs la cinémathèque a souffert du même mal : nous aussi, nous étions trop tôt. C’est vraiment un défaut suisse : on ne vous pardonne jamais d’être en avance sur les routines admises »4.

L’article de 1950 se conclut par un plaidoyer en faveur de la Cinémathèque suisse, qui use d’une formule-choc : « Une cinémathèque est au cinéma ce qu’une bibliothèque est à la littérature ». Ce slogan figure également sur le Préavis de la Municipalité du 19 mai 1950 pour l’octroi d’une première subvention à la Cinémathèque et d’un financement pour l’aménagement d’un dépôt de films, lui-même rédigé, selon nos hypothèses, sur la base d’un document préparé par Claude Emery et René Favre, qui commençait précisément par cette même phrase – le mot « cinémathèque » y étant toutefois entre guillemets5.

La présence récurrente de cette référence à la bibliothèque comme conservatoire de la littérature nourrit l’argumentaire en faveur de la nouvelle institution en ses premières années d’existence en s’inscrivant dans une tradition qui remonte aux années 1920. Ainsi, dans la brochure de l’inauguration, le critique Georges Duplain ouvre son texte sur « Le rôle de la Cinémathèque suisse » en usant à son tour du même rapprochement : « Si le grand public comprend fort bien la raison d’être des bibliothèques, il n’est pas encore assez conscient chez nous de tous les services que peut rendre une cinémathèque »6.

Après l’avoir employé pour la première fois à l’adresse des lectrices d’Annabelle, Freddy Buache, une fois à la tête de l’institution, reprendra plus d’une fois cette formule dont l’efficacité et la nécessité sont manifestement encore jugées intactes des années après – indice des difficultés chroniques de reconnaissance rencontrées par la Cinémathèque. A titre d’exemple, le tiré à part de l’Exposition 1964 sur la Cinémathèque suisse s’ouvre par une légère variante qui étend la comparaison au musée des Beaux-Arts, autre référence récurrente dans l’histoire des cinémathèques, insistant encore davantage sur la légitimité de l’institution dans un contexte où il s’agit bien, pour elle, de gagner en visibilité et en autorité, un an après l’obtention de sa première subvention fédérale : « Une cinémathèque est au cinéma ce qu’une bibliothèque est à la littérature, ce qu’un Musée des Beaux-Arts est à la peinture ou à la sculpture »7.

Alessia Bottani

Remerciements : Hervé Dumont

Pour en savoir plus sur les acteurs de l’histoire de la Cinémathèque suisse, voir notre rubrique Portraits+

Notes

AVL = Archives de la Ville de Lausanne

1. Fondé par le journaliste et écrivain zurichois Manuel Gasser, le périodique porta comme sous-titre : « La revue suisse de la femme élégante ». Voir : Marina Christen, Johanna Gisler et Martin Heller (dir.), Ganz Annabelle : eine Zeitschrift als Freundin, Zurich, Museum für Gestaltung, Chronos, 1992.

2. Freddy Buache, Derrière l’écran. Entretiens avec Christophe Gallaz et Jean-François Amiguet, Lausanne, Payot, 1995 (réédition L’Age d’Homme « Poche suisse », 2009).

3. « Cinémathèque suisse – Inauguration – Programme », Lausanne, 1950.

4. « La Cinémathèque suisse. Entretien avec Freddy Buache », (« Propos recueillis au magnétophone par Roland Cosandey, Hervé Dumont et Marcel Leiser ; transcrits par Christian Rossier »), Travelling, n°39, nov.- déc. 1973, pp.18-32.

5. Voir Administration générale [Municipalité de Lausanne], « Cinémathèque suisse 1. Aide financière 2. Aménagement d’un dépôt de films. Préavis », 19.05.1950, tiré à part, AVL, Fonds B3, 251.11.1.3 « subventions » ; lettre de René Favre à Marcel Lavanchy, 13.03.1950, ibid. ; document sans titre, non daté et non signé, 3 p. dactyl., qui commence par « I. Les Cinémathèques », annoté par Favre, AVL, Fonds B3, 251.11.1.1 « Création – Transfert de Bâle à Lausanne 1942-1951 », Chemise 1.

6. Georges Duplain, « Le rôle de la Cinémathèque suisse », in « Cinémathèque suisse – Inauguration – Programme », Lausanne, 1950. Critique à la Gazette de Lausanne, Duplain est le rapporteur de la Commission municipale chargée d’examiner le Préavis évoqué plus haut. Dans son rapport, il s’appuie sur la même comparaison pour plaider la cause de la Cinémathèque : « Une bibliothèque universitaire ou municipale n’est pas davantage d’un rapport immédiat. Nul n’en conteste pourtant l’utilité ni la nécessité. Or une collection de films est infiniment plus difficile à réunir et à rendre accessible au public qu’une collection de livres ». (Georges Duplain, Rapporteur, Conseil Communal de Lausanne, « Rapport de la commission chargée de l’examen du préavis relatif à l’aide financière à la cinémathèque suisse et à l’aménagement d’un dépôt de films », 26.05.1950, 5 p. dactyl., AVL, Fonds B3, 251.11.1.3 « subventions »).

7. « La Cinémathèque suisse », « Secteur L’art de vivre/Eduquer et créer, Section L’information et la connaissance, Groupe Documents et traditions », tiré à part, Exposition 1964, 2 p.

Référence

Alessia Bottani, « Portrait de Claude Emery par Freddy Buache, Annabelle, octobre 1950 », in Frédéric Maire et Maria Tortajada (dir.), site Web La Collaboration UNIL + Cinémathèque suisse, www.unil-cinematheque.ch, mars 2015.

Droits d’auteur

© Alessia Bottani/Collaboration UNIL + Cinémathèque suisse.