L’école classique

Les Classiques sont des économistes anglais et français du 18e et 19e siècle. On date le début de ce courant à 1776 avec la parution de la « Richesse des nations » d’Adam Smith. Dans un contexte de révolution industrielle, les auteurs classiques analysent les phénomènes économiques et recherchent les lois universelles de l’économie. Leurs préoccupations sont notamment la nature de la richesse, sa création et sa répartition, la monnaie, la valeur, les prix et la croissance. Ils sont également partisans du libéralisme : l’intervention de l’Etat dans l’économie doit être minimale pour garantir un bon fonctionnement du marché.

Auteurs et contexte

Auteurs

L’Ecole classique désigne des économistes du 18e et 19e siècle : Adam Smith (1723-1790), Jean-Baptiste Say (1767-1832), David Ricardo (1772-1823), Thomas Malthus (1766-1834) et John Stuart Mill (1806-1873) sont généralement associés à ce courant. La définition de l’Ecole classique est discutée : elle est en général vue comme se situant dans une période de l’histoire économique située entre 1776 (parution

John Stuart Mill, portait par John Watkins, 1865
John Stuart Mill, portait par John Watkins, 1865

de « La Richesse des nations » de Smith) et 1848 (parution des « Principes d’économie politique » de Mill), mais certains économistes définissent le courant classique par son adhésion à des principes théoriques tels que la valeur-travail ou la loi de Say (Deleplace & Lavialle, 2008). Ses contours ne sont pas très précis : selon les définitions, on inclut certains auteurs ou on en exclut d’autres.

Il s’agit plus d’une période d’intense réflexion économique à la recherche de « lois universelles« , que d’une véritable école de pensée. Les thèses des auteurs classiques sont bien souvent en contradiction les unes avec les autres, mais outre le fait d’être libéraux, ces auteurs ont des préoccupations communes comme la théorie de la valeur, la formation des prix ou la croissance.

Contexte historique

La pensée des Classiques prend place dans une période historique de bouleversements du système économique. Au 18e siècle, la Grande-Bretagne connaît sa première révolution industrielle, des innovations techniques importantes permettent à l’industrie de se développer et d’augmenter la production de biens. En parallèle se produit une révolution agricole : d’une part, l’intensification de l’agriculture grâce à de nouvelles techniques et d’autre part, le mouvement des « enclosures« , provoquent la fuite des paysans pauvres vers les villes. Cette période connaît aussi un accroissement considérable de la population européenne, contribuant à la stimulation de la croissance économique. Cette augmentation de population et l’exode rural vont contribuer à fournir une main d’œuvre nombreuse à l’industrie naissante (Abraham-Frois, 1996).

Le 18e siècle est aussi celui des Lumières, il est marqué par le succès de nouveaux principes, notamment ceux de la liberté et du travail. Après la Révolution de 1789, les individus sont par exemple libres de circuler et de travailler où ils le souhaitent. La liberté est aussi économique : la libre circulation des marchandises est prônée, tout comme une intervention minimale de l’Etat dans le marché. D’autre part, depuis la Réforme, le travail et l’accumulation sont devenus des valeurs modèles, l’entrepreneuriat est une vertu (Abraham-Frois, 1996).

Théories principales

Richesse et monnaie

Pour les Classiques, contrairement aux mercantilistes, la richesse ne se trouve pas dans l’or. La monnaie n’est pas une finalité en soi mais un moyen pour faciliter les échanges (Deleplace & Lavialle, 2008). Au final, dit Say, « les produits s’échangent contre des produits » et la monnaie n’est qu’un instrument facilitant l’échange des marchandises.

Théorie de la valeur-travail

Un des questionnements majeurs de Classiques concerne le problème de la valeur : comment est déterminée la valeur d’un bien ? Les Classiques anglais ont une théorie objective de la valeur: il y a des facteurs objectifs (en l’occurrence le travail) qui permettent d’évaluer la valeur d’un bien. Smith distingue la valeur d’usage d’une marchandise de sa valeur d ‘échange. Par exemple, l’eau est très utile à la vie (valeur d’usage élevée), mais sa valeur d’échange est très faible. C’est l’inverse pour l’or dont la valeur d’usage est faible mais dont la valeur d’échange est grande. C’est à la valeur d’échange que s’intéresse l’économiste.

Pour Smith comme pour Ricardo, c’est le travail qui est à la base de cette valeur d’échange. S’opposant aux mercantilistes (la valeur se trouve dans l’or) et aux physiocrates (la valeur ne vient que de la terre), Smith voit le travail comme base de la valeur: une marchandise vaut ce qu’elle a coûté en quantité de travail. Pourquoi ? Car ce que tous les biens échangeables ont en commun, c’est d’être obtenus grâce au travail : il est difficile de trouver de l’or, il faut employer beaucoup de travail, sa valeur d’échange est donc élevée, au contraire de l’eau. La théorie de la valeur-travail est à la base de l’analyse de Marx.

Cette théorie de la valeur-travail n’est pas partagée par tous : les Classiques français (Say, Turgot, Condillac) ont une conception subjective de la valeur. La valeur d’un bien est déterminée par son utilité. Cette position sera développée par l’Ecole néoclassique.

Prix de marché et prix naturel

Le prix « naturel » (par opposition au prix de marché) d’un bien est le prix de production : il reflète la valeur d’échange, le travail nécessaire pour produire le bien. Mais le prix naturel ne coïncide pas forcément avec le prix de marché auquel il est échangé. Sur le marché, le prix est fixé en fonction de l’offre et la demande. Smith explique que cette discordance entre prix naturel et prix de marché n’est pas durable. La concurrence a pour effet d’ajuster le prix du marché au prix naturel. Si le prix de marché d’un bien est trop élevé par rapport à son prix naturel, il va automatiquement redescendre et inversement. Ainsi, le prix de marché va « graviter » autour du prix naturel. La concurrence permet une auto-régulation du marché.

Libéralisme économique

Pour Smith, la cause de la richesse d’une nation se trouve dans sa capacité à produire où à échanger des biens. Le facteur décisif pour la production est la productivité du travail, qui peut être améliorée avec la spécialisation (ou division) du travail. Smith soutient que chacun doit se consacrer à ce qu’il fait le mieux. En se spécialisant, chacun devient plus productif et peut échanger son surplus, il est donc primordial que l’échange puisse se faire facilement.

La métaphore de la « main invisible » de Smith signifie, selon l’interprétation courante, qu’en laissant les individus agir selon leur intérêt personnel, le bien-être général est assuré. La poursuite de l’intérêt personnel mène à l’échange, celui-ci mène à la spécialisation et donc à la prospérité générale.

Le marché étant un instrument efficace, l’intervention de l’Etat est donc inutile dans l’économie. Il faut donc « laisser-faire » les individus, mais il faut aussi « laisser-passer » les marchandises : c’est le libre échange. Selon ce principe, il ne faut pas restreindre l’entrée de marchandises venant de l’étranger, ni taxer les produits aux douanes. En effet, grâce à la division internationale du travail, le commerce profite à toutes les nations (voir avantage absolu), le libre-échange est donc essentiel pour la prospérité générale.

Classes et répartition des richesses

Ricardo voit la société comme formée par trois classes : travailleurs, capitalistes et propriétaires fonciers. Ce qui ce qui les différencie, c’est leur place dans la production et la nature de leur revenu. Ricardo montre que les intérêts des travailleurs et des capitalistes sont contradictoires, car plus les salaires des travailleurs sont hauts, plus les profits des capitalistes sont bas et inversement.

Croissance, épargne et accumulation

Les Classiques s’interrogent aussi sur la croissance : comment la maintenir ? Smith valorise l’épargne que la classe capitaliste réalise avec ses profits. Il considère que c’est de l’épargne que vient l’investissement. Celui-ci servant à maintenir le progrès technique, l’épargne implique donc la croissance.

Ricardo considère pour sa part que la croissance mène à la baisse des profits : à cause des rendements décroissants de l’agriculture, la croissance mène à une diminution des taux de profit, jusqu’à un niveau où l’économie atteint un « état stationnaire » de croissance nulle.

Portrait de Jean Baptiste Say, anonyme
Portrait de Jean Baptiste Say, anonyme

Say dans sa loi des débouchés (ou loi de Say) exclut la possibilité de surproduction générale (le fait que tous les secteurs de l’économie aient produit plus de marchandises qu’ils ne peuvent en écouler). Selon cette loi, « toute offre crée sa propre demande » : l’augmentation globale de l’offre des biens produits mène à la hausse des revenus et donc à une augmentation de la demande générale. En d’autres termes, si un producteur vend une marchandise, l’argent reçu lui permet d’acheter d’autres marchandises, il y a donc création d’une demande d’un montant équivalent. Say suppose que la monnaie est neutre : l’argent gagné par la vente d’un produit sert uniquement à acheter d’autres produits. La loi de Say, appuyée par Ricardo mais réfutée par Malthus, implique que la croissance dépend de l’offre (les producteurs) et non pas de la demande (les consommateurs).

Bibliographie commentée

Ricardo, D. (2002). Des principes de l’économie politique et de l’impôt. Chicoutimi: J.-M. Tremblay. Consulté à l’adresse http://www.uqac.ca/zone30/Classiques_des_sciences_sociales/classiques/ricardo_david/principes_eco_pol/principes_eco_pol.html

Publié en 1817, l’ouvrage principal de David Ricardo est considéré comme l’un des plus importants de l’histoire de la pensée économique. Ricardo y complète l’œuvre de Smith par une analyse des conditions de la répartition de la richesse, ainsi que par sa théories des avantages comparatifs. Il y expose également ses théories sur la valeur-travail, les impôts, la rente et la loi des rendements décroissants.

Say, J. B. (2002). Traité d’économie politique. Chicoutimi: J.-M. Tremblay. Consulté à l’adresse http://classiques.uqac.ca/classiques/say_jean_baptiste/traite_eco_pol/traite_eco_pol.html

Say propose ici une synthèse de sa pensée économique en trois parties : production, distribution et consommation. Il y expose notamment ses idées libérales et une théorie de la valeur-utilité, qui préfigure celle des néo-classiques. Le livre contient aussi la célèbre loi des débouchés ou loi de Say.

Smith, A. (2000). Recherche sur la nature et les causes de la richesse des nations. Paris: Economica.

Parue en 1776, la Richesse des nations est l’œuvre majeure d’Adam Smith. Il s’agit de l’ouvrage fondateur de la théorie classique et de la science économique. Smith synthétise et rend cohérentes les connaissances économique de l’époque, fournissant ainsi une des premières analyses économiques. En cherchant la nature de la richesse et ses causes, il défend le libéralisme économique, prône le commerce extérieur et le libre échange.

Références

Abraham-Frois, G. (1996). Economie politique (6e éd.). Paris: Economica.

Béraud, A., & Faccarello, G. (1992). Nouvelle histoire de la pensée économique. T. 1, Des scolastiques aux classiques. Paris: La Découverte.

Darmangeat, C. (s. d.). Introduction à l’analyse économique. Consulté à l’adresse http://www.pise.info/eco/index.htm

Deleplace, G., & Lavialle, C. (2008). Histoire de la pensée économique. Paris: Dunod.

Samuelson, A. (1990). Les grands courants de la Pensée économique: concepts de base et questions essentielles (3e éd.). Grenoble: Presses Universitaires de Grenoble.