Archives par étiquette : Louise Philippossian

Dans la valse des opinions

Par Louise Philippossian

Une critique sur le spectacle :
Pièces de guerre en Suisse / Texte d’Antoinette Rychner / Conception et mise en scène de Maya Bösch / Théâtre de Vidy / du 15 au 22 novembre 2019 / Plus d’infos

© Laura Spozio

L’autrice neuchâteloise Antoinette Rychner s’associe à la metteuse en scène Maya Bösch pour présenter ses Pièces de Guerre en Suisse au Théâtre de Vidy. Le spectacle propose une immersion dans l’espace politique de la Suisse ; cet endroit où le monde discute pour être (ou ne pas être) d’accord et où chacun·e semble aussi se contredire.

Hormis le titre, presque rien ne subsiste des trois Pièces de guerre du dramaturge anglais Edward Bond écrites entre 1983 et 1985 : aucune histoire qui engagerait des personnages dans un pays fictif mais trois parties composées de fragments sans protagonistes définis et se déroulant en Suisse. Le spectacle Pièces de guerre en Suisse se destine pourtant, comme le cycle qui l’inspire, à cibler les failles du monde actuel. Le prisme d’analyse n’est plus la destruction nucléaire, mais la Suisse telle qu’elle se présente : ni calme, ni agitée, ni militante, ni soumise, mais multiple et contradictoire.

L’association des mots « guerre » et « Suisse » est étrange, presque comique. Peut-être s’agit-il simplement de « petits morceaux » de guerre ? La réaction suscitée par ce titre est révélatrice du contenu du spectacle : rien n’est certain, tout n’est qu’opinion. Sous la forme de saynètes à priori anodines (présentant des locuteurs communs, extraits de situations quotidiennes), Antoinette Rychner traverse les thématiques récurrentes de la scène politique suisse et des discussions populaires. S’ouvrant sur la question du rétablissement de la peine de mort, objet d’un débat entre voisins, les comédiennes et comédiens (sept au total, comme au Conseil fédéral) glissent d’une scène et d’une incarnation à l’autre, apparaissant et disparaissant selon les besoins. Non désignés, celles et ceux qui parlent par leur bouche n’ont pas de nom ; le texte les désigne par leur parole même (« parce que moi je dis, les gros, s’ils faisaient des efforts aussi ») et celles-ci sont mises en contraste avec des citations littéraires ou scientifiques et des extraits de pages Wikipédia. Que penser des « ennemis » de la Suisse et de ce qui fonde la normalité ? Du refoulement de nombreux Juifs durant la Seconde Guerre Mondiale et de l’ambiguë politique migratoire européenne ? Cela fait mal d’entendre certaines vérités sur son propre pays, si respectueux des droits humains. L’un des personnages se révolte, car au fond, « on n’est pas des méchants, ni des hypocrites et encore moins des sales types ». Alors, comment se débarrasser de sa culpabilité face aux tragédies humaines relayées par les médias et les réseaux sociaux ? Par un travail d’écriture et de mise en perspective très précis, Antoinette Rychner propose au spectateur un réseau de fragments, sans volonté d’affirmer ou d’imposer. En effet, la lucidité de l’autrice sur sa propre réalité interprétative (de manière assumée : elle est de gauche) lui permet de mettre en forme des situations à la fois ordinaires et générales. Sur le plateau, la coexistence de ces situations figure l’espace politique nécessaire à toute démocratie.

L’immersion au sein de cet espace se fait au moyen d’une machine à jouer constituée d’un échafaudage de praticables disposés en escaliers et de panneaux lumineux où défile du texte (en particulier le titre des fragments). Comme les personnages, les situations sont variables : chaque praticable peut représenter le lieu d’un morceau de vie, d’un fragment de la mosaïque politique de la Suisse. Sur la base de ce fonctionnement efficace, le spectacle évolue peu, ce qui peut parfois donner quelques longueurs car la partition textuelle semble rapidement se suffire à elle-même. Mais quelques belles idées de jeu et de fortes images sont à retenir, comme par exemple lorsqu’à fin du spectacle le dispositif scénique est entièrement recouvert de parachutes extraits de sacs de l’UNHCR. Le public, fatigué par la densité des discussions et perdu de ne plus savoir quoi penser ni quoi faire, se laisse emporter dans cet instant suspendu qui laisse la place au bruissement de la toile froissée, à la poésie du geste. Tenté d’interpréter une telle image dans la continuité du spectacle (« serait-ce la tentation de (se) cacher la misère du monde? »), il se laisse emmener plus loin par l’histoire du dernier locuteur restant sur scène : il fut un temps où tout était plus facile, aussi facile que de relier des points numérotés dans les livres de dessins pour enfants. Si le spectacle questionne la Suisse actuelle et ses contradictions, il semble révéler aussi, entre les temps de la valse des opinions, une vaine quête de légèreté. Une forme d’unité peut-être, entre consumérisme et nostalgie.

De la rosée pour la vie

Par Louise Philippossian

Une critique sur le spectacle :
Gouverneurs de la rosée / Texte de Jacques Roumain / Mise en scène de Geneviève Pasquier / Théâtre des Osses / du 10 au 20 octobre 2019 / Plus d’infos

© Julien James Auzan

Après Le Journal d’Anne Frank en 2018, Geneviève Pasquier adapte le roman Gouverneurs de la rosée de l’écrivain haïtien Jacques Roumain. Portée par la comédienne d’origine haïtienne Amélie Chérubin Soulières et la percussionniste Aïda Diop, la pièce rend hommage au conte de l’écrivain par une mise en scène sobre et efficace.

Le titre avertit déjà lecteurs et spectateurs : la langue de Jacques Roumain n’est pas commune, mais elle est universelle par sa poésie. Et c’est précisément cette universalité qui constitue le message du roman : les clivages sociaux entraînent la haine, séparent les êtres humains de la nature et, après les avoir divisés, entraînent leur perte par la destruction progressive de l’environnement. L’adaptation de Geneviève Pasquier fait écho à ce discours. Premier volet d’un diptyque écologique, Gouverneurs de la rosée est un spectacle terrestre et fédérateur.

Après quinze ans de travail dans les champs de canne à sucre à Cuba, Manuel retourne chez ses parents dans son village. Il y découvre une terre sèche, devenue blanche, et des familles divisées par d’anciennes vengeances ; le Simidor Antoine, tambour des travailleurs des champs, ne retentit plus guère. Porté par son amour pour Annaïse, cousine d’un rival de sa famille, Manuel se met alors à la recherche de l’eau qui saura soulager sa terre natale qui se craquèle.

C’est entre des draps couleur d’eau et de terre que la comédienne Amélie Chérubin Soulières et la percussionniste Aïda Diop se retrouvent pour conter cette histoire. Maîtrisant à la perfection l’art du jonglage vocal et physique, Amélie Chérubin Soulières incarne chaque personnage tour à tour et, sans aucun répit, livre une prestation engagée et intense. À cette voix multiple, la musique d’Aïda Diop s’attache sans l’alourdir et donne vie aux choses qui ne peuvent pas être dites : les frissons des arbres et des mains qui se touchent se font entendre dans un même souffle.

Geneviève Pasquier transpose le texte de Jacques Roumain en une série d’impressions frappantes plus que dans des discours explicitement sociaux et politiques. L’histoire est présentée dans ses grandes lignes sous la forme de tableaux inventifs qui s’enchaînent avec fluidité par la musique et par la danse : les voix des femmes du villages se transforment en une chorégraphie de sons produits par le pincement des cordes à linge, la scène d’amour s’exprime par des soupirs entre les draps flottants dans la fraîcheur des arbres, la douleur de la mère après la perte de son fils devient ici une danse au rythme des tambours.

Cette adaptation du texte par les images et les impressions qu’il produit justifie le choix d’une seule comédienne et d’une seule musicienne : il faut aller à l’essentiel. Néanmoins, ce parti pris aurait pu être encore renforcé par une scission plus radicale des deux mondes qui se côtoient sur la scène. La voix d’Amélie Chérubin Soulières est celle de Jacques Roumain tandis que la performance musicale d’Aïda Diop incarne le monde qu’il décrit : lorsque les rôles se confondent, l’équilibre dramaturgique est comme mis en péril, sans que l’on ne comprenne forcément pourquoi.

Poignardé par le cousin d’Annaïse, Manuel refuse pourtant de donner le nom de son assassin. Cet ultime geste met un terme à la haine ; sa mort marque le début de la vie. Ce que le roman laisse transparaître, la pièce le fait exister. Par une expérience qui fait entièrement appel aux sens et à la musique, Geneviève Pasquier fait de Gouverneurs de la rosée une véritable ode à la vie.

On pense à Antoine de Saint-Exupéry, dans Terre des Hommes : « Quand nous prenons conscience de notre rôle, même le plus effacé, alors seulement nous serons heureux. Alors seulement nous pourrons vivre en paix et mourir en paix, car ce qui donne un sens à la vie donne un sens à la mort ».