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La montagne, ça vous gagne

Par Lena Rossel

Une critique sur le spectacle :
Histoires sans gloire et pratiquement sans péril pour quatre voix sur une pente raide / Création du Collectif moitié moitié moitié / Petithéâtre de Sion / du 24 au 26 mai 2019 / Plus d’infos

© Sébastien Monachon

Première création du Collectif moitié moitié moitié, Histoires sans gloire et pratiquement sans péril pour quatre voix sur une pente raide dépeint un imaginaire montagnard touchant et absurde. A travers un dispositif scénique des plus simples (quatre corps, quatre voix), les comédiennes et comédiens nous emmènent dans un voyage peuplé de réminiscences et de folie joyeuse, jusqu’à un sommet dont on ne veut plus redescendre.

« C’est bien le titre de spectacle le plus difficile à prononcer » : c’est ainsi qu’on nous invite cordialement à entrer dans la salle du Petithéâtre. Des allers et retours confus dans l’escalier en bois précèdent l’entrée des comédien-nes et donnent le ton du spectacle, faisant déjà rire le public. Sur le plateau nu, les comédiennes et comédiens, habillés chiquement, chantent des chansons traditionnelles des montagnes à quatre voix. Leur virtuosité n’a d’égal que leur humour, qu’ils exploitent avec talent. Peu à peu, un récit émerge et remue : des chants entrecoupés d’accès de folie bovine, une balade touristique qui ne se termine pas comme prévu, les ancêtres qui hantent les chalets, et bien sûr la vue… mais quelle vue ! De chanteurs de chorale à vaches émancipées, en passant par un troupeau de touristes, les comédiennes et comédiens du collectif frappent toujours juste en parvenant, à travers chaque incarnation, à éveiller un écho de la montagne, si prégnante dans nos vies de Suisses.

Ce sont des histoires simples que nous content les comédien-es, simples et de ce fait très touchantes. La tension vient des bêlements qui peuvent s’introduire à tout moment dans le texte et prendre au dépourvu. Les voix nues, sans artifices, des comédien-nes, se prêtent plus facilement aux « dérapages » potentiels… Mais, évidemment, rien qui ne soit pas calculé : les apparentes erreurs (ou glissements de terrain) s’intègrent fluidement au spectacle et ne font qu’ajouter au comique de la situation. Les personnages se font petit à petit emporter par le récit qu’ils nous livrent, jusqu’à s’y perdre, et leur parole avec. Mais ce n’est que pour ressurgir plus loin, puis se perdre à nouveau : des randonneurs qui émergent de la montagne à intervalles réguliers au détour d’un chemin.

Spectacle porté uniquement par la voix et la présence corporelle des comédien-nes, sans décor ni accessoires superflus, il apporte un souffle de fraîcheur par sa simplicité et son honnêteté. C’est une bouffée de vie que nous offre le collectif, qui réussit à incarner plusieurs images en même temps et créer des liens improbables et pourtant très forts. Les histoires, contes et chansons de ce folklore si particulier résonnent avec les plus grands récits qui régissent nos imaginaires : la mort, la vieillesse, la solitude s’entrecroisent sans jamais s’imposer, sans tomber dans la mélancolie. C’est dans une indéniable bonne humeur que l’on ressort du spectacle, ragaillardi-e de s’être senti-e chez soi au milieu de ces histoires escarpées.

Quelque chose de plus grand

Par Lena Rossel

Une critique sur le spectacle :
Les Enfants du Soleil / Texte de Maxime Gorki / Mise en scène de Christophe Sermet / TPR – Théâtre Populaire Romand / 11 mai 2019 / Plus d’infos

© Marc Debelle

Avec Les Enfants du Soleil, Christophe Sermet livre une mise en scène audacieuse et complexe. Des instants de vie, de lutte, de joie et de tristesse s’entrecroisent au sein d’un décor vivant, happant le spectateur toujours plus profondément. Une pièce à la hauteur des nombreux prix dont elle a fait l’objet en Belgique – de l’énergie sans fin, une scénographie remarquable et une mise en scène grandiose.

Au-dehors, une épidémie de choléra se propage. Les rumeurs enflent et s’enveniment. Pavel, chimiste et chef de maisonnée, s’adonne à longueur de journée à des expériences obscures qui ne semblent jamais porter leurs fruits. Sorte de grand enfant, naïf et redoutant la confrontation, il s’imagine construire un monde utopique à l’aide de son travail. Autour de lui gravitent neuf personnages, trois hommes et trois femmes, chacun à la recherche de quelque chose de plus grand qu’eux : l’amour et la beauté. L’amour passionné, l’amour désespéré, l’amour désintéressé s’entremêlent et se déchirent.

Une scénographie habile signée Simon Siegmann (prix de la Critique en Belgique) présente une cuisine. Trois tables côte à côte, un frigo, de nombreuses chaises et un mur s’arrêtant à mi-hauteur (permettant aux comédiens de passer dessous) occupent le devant de la scène. A l’arrière, dissimulées dans la pénombre, d’autres tables et chaises forment les coulisses visibles. Une projection vidéo habille le mur de la cuisine, affichant tantôt des organismes microscopiques, tantôt les visages des comédiens en gros plan. Une manière d’illustrer les états d’âme des personnages et d’offrir une dimension narrative supplémentaire, hors du texte omniprésent. Une caméra dissimulée dans les coulisses filme les comédiens qui viennent se mettre devant et diffuse leurs visages en direct, faisant d’eux des observateurs ou des réminiscences de la scène.

A l’abri dans leur appartement, les personnages se forgent une utopie d’amour, d’art et de beauté. Les délires de Pavel et de sa femme Helena les rendent aveugles aux vérités criantes de la réalité, que ne cesse de leur rappeler la sœur folle de Pavel. L’extérieur s’infiltre insidieusement par des failles imperceptibles, jusqu’à ce que tout éclate. Le rire, la contemplation et l’horreur vont et viennent, incarnés par des comédiens talentueux et énergiques. Ponctuée de moments puissants, la pièce, véritable montagne russe, emporte le spectateur dans ses vibrations dès les premières paroles et le relâche dans un souffle. Et c’est ainsi, soufflé, que l’on ressort de ces instants de vie si fragiles et si intenses, avec l’impression d’avoir vécu dans la maison de ceux qui nous ont laissé entrer.

Cowboys, Sioux et makrouts

Par Lena Rossel

Une critique sur le spectacle :
Les Séparables / Texte de Fabrice Melquiot / Mise en scène de Dominique Catton et Christiane Suter / Théâtre du Passage / 13 mars 2019 / Plus d’infos

© Ariane Catton Balabeau

Deux enfants s’observent, se rencontrent et s’aiment, au milieu du tourment du racisme ordinaire de leur quartier résidentiel, de leur école, de leurs parents. Une fable forte et touchante, qui invite à réfléchir et à se reconnaître dans les paroles si justes de Fabrice Melquiot, portées par deux comédiens pétillants.

Romain a neuf ans. Ses parents s’aiment beaucoup, un peu trop. Il galope sur son cheval de bois à longueur de journée, à la recherche de contrées inexplorées. Sabah a neuf ans et demi, et sa mère cuisine des makrouts, pâtisseries algériennes, pour les parents de Romain. Sabah est une Sioux, et chasse les bisons depuis la fenêtre de son appartement, au quatrième étage. Pile en face de celui de Romain. Les parents de Romain sont un peu racistes, et c’est pour ça que la mère de Sabah leur offre des makrouts.

C’est l’histoire d’une indifférence, puis d’une amitié, et finalement d’un amour d’enfance ; de deux jeunes fougueux qui s’inventent des aventures à vivre ensemble. C’est l’histoire de deux enfants d’un quartier résidentiel banal, confrontés au racisme ordinaire de manière frontale : les parents de Romain jettent les pâtisseries de la mère de Sabah, les deux pères se battent, se blessent.

C’est l’histoire d’une séparation, de deux chemins de vie qui bifurquent brutalement. Au fil de l’histoire, les deux enfants grandissent, apprennent. La complexité de la question du racisme est mise en lumière : Sabah, insultée, insulte à son tour. Une question se cache derrière cet acte : une personne victime de racisme peut-elle être raciste ? La réponse semble être positive, et surtout que rien n’est jamais simple.

La pièce est accompagnée par un dispositif musical placé au centre de la scène, entre de larges panneaux de bois qui évoquent des toits. La musique est jouée en direct : violon amplifié tenu et joué comme une guitare, tourne-disque détourné, bruits oniriques… Les effets sonores produits par le musicien (Renaud Millet-Lacombe) font écho aux paroles et aux mouvements des deux comédien.ne.s (Antoine Courvoisier et Nasma Moutaouakil), et accompagnent magnifiquement la plongée dans l’univers de Fabrice Melquiot. Une fable aux relents de rêverie d’enfant : le texte évoque des animaux-symboles, croisés dans la forêt mystérieuse et dans le quartier.

Alliant un dispositif scénique simple mais suffisant et une gestion de plateau à même la scène (musique et lumière sont gérés par un technicien présent sur scène), Dominique Catton et Christiane Suter livrent un spectacle au souffle énergique, porté par la vivacité des deux comédien.ne.s. Ils livrent d’une voix fraîche le texte Fabrice Melquiot et le projettent loin, le font résonner. Deux échelles représentent deux immeubles ; le plateau, sorte de toit en pente, invite à jouer avec les hauteurs et à y courir dans tous les sens. Le plateau de jeu (scénique) se transforme en un plateau de jeu (d’enfants). C’est avec des mots simples mais directs que Fabrice Melquiot s’adresse au public, des mots que tout le monde peut comprendre, petit ou grand.

C’est l’histoire de deux vies plutôt ordinaires, qui évoluent et s’oublient. Mais la force de Romain et Sabah nous donne envie de croire qu’ils se retrouveront, et que là, enfin, débutera leur véritable histoire.

Un rêve oxygéné

Par Lena Rossel

Une critique sur le spectacle :
…avec un U-Boot / Création de la compagnie You Should Meet My Cousins From Tchernobyl / Mise en scène de Christian Cordonier et Isumi Grichting / Petithéâtre de Sion / du 31 janvier au 10 février 2019 / Plus d’infos

© Michaël Abbet

Au cœur de la vieille ville, le Petithéâtre de Sion nous ouvre ses portes chaleureuses et nous invite à plonger dans le monde onirique et mélancolique d’Isumi Grichting et Christian Cordonier. Leur création commune est un ovni de malice et de silence, qui invite à rêver et à se retrouver dans la vie de ces deux singuliers personnages.

Ludmilla et Josh voyagent dans un sous-marin depuis dix-huit jours. Ils ont une mission obscure à effectuer, dont on ne sait rien de plus sinon qu’elle concerne une cargaison qu’il faudra décharger avec un bras mécanique défectueux dans « la fosse ». Le décor est petit et étouffant, à l’image de leur lieu de vie : des grilles surélevées occupent un quart de la scène disponible, chargées d’objets électroniques désuets. Vieux claviers d’ordinateurs, vieux écrans, boutons de toutes sortes, tuyauterie et même une petite chaise d’école constituent le tableau, le tout agrémenté de lumière parfois bleue, parfois verte.

C’est baignés dans cette ambiance old school et un peu cheap que les deux personnages s’ouvrent au public. D’abord sous la forme de leur expertise en sous-marin, puis révélant des sentiments plus profonds : angoisse des profondeurs, nostalgie du monde au-dessus, questionnement sur leur rôle. « On est ceux qu’on ne voit pas et qui balancent les explosifs au moment où les héros ont un temps de répit et se font des petits bisous », dénonce Josh. Les deux personnages, pourtant très experts sur le fonctionnement de leur sous-marin, apparaissent peu à peu comme des enfants. De simples mimiques les font rire aux éclats, leurs questions naïves font douter de leur capacités à réellement pouvoir contrôler un tel engin (« C’est le même mec qui a écrit Narnia et Le Seigneur des Anneaux ? ») – et pourtant, sous ces tribulations à l’apparence joyeuse se dissimulent une inquiétude et un mal-être profonds : la peur d’échouer et de rester coincés dans les profondeurs marines à jamais.

Les longs silences qui parsèment la pièce sont agrémentés d’une utilisation totale de l’espace et des objets. La parole est économisée, tout comme l’oxygène. En lieu et place de discours, on observe les visages des comédiens, qui tantôt sourient, tantôt se renferment, et la manipulation des bibelots devient un spectacle à part entière, fascinant de simplicité. Chaque petit geste est noté, significatif. L’ennui et le silence, personnages à part entière, s’invitent aux côtés des deux comédiens afin de faire ressortir plus fort encore leur sentiment de solitude et d’abandon. C’est dans une ambiance onirique, relevée par les lumières colorées et la légère fumée qui nimbe l’espace, que Josh et Ludmilla s’enfoncent vers une fin incertaine.

Seul objet salvateur à bord, des lunettes de réalité virtuelle, auxquelles les deux personnages s’abandonnent. C’est après s’être shootés aux guirlandes lumineuses et perdus dans la contemplation d’une fausse réalité qu’ils décident de remonter voir le soleil, avant d’entamer leur ultime descente dans la fosse.

La compagnie You Should Meet My Cousins From Tchernobyl nous offre ainsi une plongée dans la vie de deux êtres atypiques, qui se nourrissent de popcorns et de guimauves, ont des berlingots de thé froid accordés à la tenue de l’autre, et sont touchants de par leur différence et leur ressemblance. C’est avec une pointe de nostalgie et une envie de rêve que l’on ressort du spectacle, légèrement bouleversés par ces vies solitaires et émouvantes.

La farce de la farce

Par Lena Rossel

Une critique sur le spectacle :
Funérailles d’hiver / Texte de Hanokh Levin / Mise en scène de Michael Delaunoy / Théâtre du Passage / du 20 au 22 novembre 2018 / Plus d’infos

© Cosimo Terlizzi

Funérailles d’hiver est un projet né de la collaboration entre la Cie du Passage et le Rideau de Bruxelles. Reprenant une pièce de l’auteur israélien Hanokh Levin, les deux troupes présentent un vaudeville surexcité, à l’humour éculé et répétitif, qui s’enfonce dans le stéréotype du genre en voulant le détourner.

Douze comédiens s’agitent sur la scène entourée de rideaux roses. L’impression d’être à l’intérieur d’un cercueil amuse, au premier abord. Tous sont alignés et neuf d’entre eux portent un masque de squelette, prédisant les évènements à venir. La pièce s’ouvre en musique, au son de l’accordéon et de la voix de « l’ange de la mort », Angel Samuelov, incarné par le comédien Frank Michaux. Ce dernier assurera la couverture musicale du spectacle, aidé d’agents costumés en noir semblant sortir de Men in Black et des personnages qui le rejoindront un par un dans la mort.

C’est l’histoire d’une course-poursuite entre Latchek Bobitchek (Robert Bouvier), un vieux garçon gentil dont la mère vient de décéder, et la famille de sa cousine Shratzia (Muriel Legrand), à qui il souhaite annoncer la nouvelle afin de les inviter à l’enterrement qui aura lieu le lendemain. Manque de chance, c’est également le jour où Shratzia et son mari Rashèss (Frank Arnaudon) prévoient de marier leur fille Vélvétsia (Jeanne Dailler) à Popotshenko (Fabian Dorsimont), dont les parents sont présents pour l’occasion. S’ensuit une escapade tout au long de la nuit pendant laquelle les deux familles tenteront de fuir la mauvaise nouvelle afin de préserver le mariage de leurs enfants, les 400 convives et les 800 poulets rôtis prévus pour l’occasion. De la plage de Tel-Aviv à l’Himalaya, rien n’arrêtera Latchek Bobitchek, qui a promis à sa mère sur son lit de mort qu’il ne serait pas le seul à son enterrement.

La pièce est essentiellement portée par Muriel Legrand (Shratzia) et Catherine Salée (Tsitskéva), les mères des deux futurs époux. Dans un surjeu propre aux codes du vaudeville, elles passent leur temps à invectiver leur famille et n’ont qu’un seul objectif en tête : le mariage. On ne peut qu’admirer la performance des deux comédiennes, dont les personnages éclipsent tous les autres – également par l’importance qui leur est accordée dans le texte, au sein duquel Vélvétsia et Popotshenko, principaux intéressés par le mariage, n’ont pas leur mot à dire dans son déroulement. L’auteur montre ainsi à quel point l’amour, ironiquement, n’a pas de place aux yeux des mères dans ce mariage, qui est leur projet de vie. Il en est de même pour les maris, qui meurent rapidement. Ils rejoignent ainsi Angel Samuelov à la musique, sans que leurs femmes semblent se soucier de leur disparition, trop préoccupées par la réussite du mariage.

Ce dernier personnage semblait être le plus mystérieux par son absence de texte – contrastant avec le flot de paroles dans lequel nous noient Shratzia et Tsitskéva – et par sa manière de communiquer uniquement par la musique et le chant. Il perd toutefois brusquement de son intérêt au moment de la mort du premier mari, Baragontsélé (Thierry Romanens), évènement qui se transforme en une farce grotesque. Samuelov lui explique que la mort n’est, en fin de compte, rien de plus qu’une simple expiration par les fesses. Cette dédramatisation de la mort aurait pu être drôle si elle avait été abordée avec plus de subtilité. Quand Shratzia insulte gratuitement la mère défunte, le malaise ne fait pas rire non plus… Ces moments de gêne, disséminés tout au long du spectacle, font certes prendre conscience de l’importance que nous attachons aux rituels qui entourent la mort. Cependant, ils auraient gagné à être écourtés.

La mise en scène, quant à elle, est finement pensée. Les décors se font et se défont, évoquant facilement un appartement, une salle de bal, un enterrement. Les costumes sont réussis, répondant par leur teinte grisâtre à l’uniformité et la platitude des personnages. Élément salvateur, outre la performance énergique des comédien.ne.s : la musique offre quelques oasis où l’on peut respirer entre deux tirades. Les comédien.ne.s, excellents chanteurs et chanteuses, rendent un peu plus digestes les dialogues qui n’en finissent pas et les musiciens entraînent facilement le public dans leur groove. Accordéon, guitare, basse, piano, tous sont de la partie à notre plus grand plaisir même si, au fil de la pièce, ils peinent de plus en plus à ramener l’attention du public à la scène.

Pétrie de dichotomies (hommes-femmes, enterrement-mariage, eux-nous), l’auteur monte les personnages les uns contre les autres sans aucune chance de réconciliation et peine à les rendre attachants. La critique esquissée de la surconsommation et le tabou de la mort n’est, effectivement, qu’esquissée : on n’y trouve pas de réelle profondeur, pas de matière à réflexion. Elle est occultée par les farces lourdes, le burlesque trop grossier. Le penchant pour la provocation d’Hanokh Levin est net ici mais peine à être apprécié. Se voulant un moment de divertissement agréable et drôle, la pièce met en scène ses propres funérailles, et devient finalement sa propre farce.

Le bassin des jeunes filles

Par Lena Rossel

Une critique sur le spectacle :
La Largeur du Bassin / Texte de Perrine Gérard / Mise en scène de Lucile Carré / Théâtre Poche Gve / du 12 novembre au 16 décembre 2018 / Plus d’infos

© Samuel Rubio

La Largeur du Bassin est le deuxième spectacle créé dans le cadre des ensembles au POCHE. Mobilisant les mêmes comédien.ne.s que ceux que l’on avait vu.e.s dans La résistance thermale et qui seront bientôt à voir dans La Côte d’Azur, la metteuse en scène Lucile Carré synchronise regards et corps à la lumière de la piscine municipale. Le texte de Perrine Gérard, brut, fend les eaux du bassin pour venir heurter une réalité désolante : la sexualisation des jeunes filles à travers le discours des hommes.

Trois hommes observent trois jeunes filles du haut de leur perchoir, un grand monticule de draps blancs au centre de la scène, représentant tour à tour le bord du bassin et le plongeoir. Les faits et gestes de Claudie, Olive et Cora sont suivis par Gabriel, leur entraîneur de natation synchronisée, Bouli et Roméo, deux concierges aux relents d’alcool et de javel. Bouli, incarné par un glaçant Fred Jacot-Guillarmod, se fend de commentaires à propos du corps attirant des jeunes filles devant lui, mettant au jour tous ses fantasmes et invitant Roméo à partager les siens.

Dans le genre drame pour adolescents, exprimée dans une langue aux accents vieillots (mais charmants), La Largeur du Bassin est une pièce s’interrogeant sur le passage à l’âge adulte des jeunes filles mais surtout sur leur rapport et celui d’autrui à leur corps. Claudie, star de l’équipe de natation synchronisée, plutôt que d’en avoir peur, s’est approprié ces regards en cédant à leur pouvoir, n’hésitant pas à faire un tour dans le « local des lignes » avec un admirateur de temps en temps. Cora ne vit que pour l’équipe et le championnat : ses figures sont excellentes, sa relation avec les autres membres un peu moins. Olive, petite sœur de Claudie et perpétuellement comparée à elle, se débat pour prouver au monde qu’elle n’est plus une petite fille. Ces tensions prennent vie dans le bouillonnement fougueux de l’adolescence, période charnière où l’image de soi et de son corps est au centre des préoccupations. Les nageuses sont incarnées par des comédiennes plus âgées, rendant la frontière entre adolescence et âge adulte encore plus floue.

En représentant davantage le discours masculin que le discours féminin, Perrine Gérard cherche à mettre en lumière la parole sexualisante des hommes à propos des corps des jeunes filles. Pièce écrite en 2014 avant la déferlante Me Too mais encore brûlante d’actualité, La Largeur du Bassin se veut une prise de conscience de ce genre de discours, une remise en question de ce qu’il implique. D’après l’auteure, ce sont les hommes qu’il faut éduquer à ne plus considérer les femmes (et les filles) comme de simples fantasmes sexuels. Les comédien.ne.s portent le texte à merveille, choquant et dérangeant, et mettent au jour la réalité crue.

La parole, souvent mécanique, allie rythme effréné et cassure, insultes et sous-entendus. Mais le plus important réside dans les non-dits, les interstices entre les mots : les regards. Quand Claudie regarde Olive qui regarde Roméo qui regarde Claudie, la parole n’est pas nécessaire. Début d’amourette, tension sororale, violence sous-jacente… c’est une valse complexe qui se danse au bord du bassin dans lequel siège le public. Les corps sont mis en exergue, habillés et déshabillés du regard, les déplacements des nageuses chorégraphiés et même leurs poses sont travaillées afin de mettre en valeur l’une ou l’autre partie de leur corps. A chaque scène, c’est un tableau humain qui se compose, lignes tracées entre les regards et par les jambes, bras, ventres. Lucile Carré a su mettre en valeur les jeux de regards et leur importance tout au long de la pièce, reflet de celui que l’on porte constamment sur soi et les autres à l’âge adolescent. Avec une subtilité désarmante, ils tissent et brisent des liens, font passer les messages qui ne sont (ou ne peuvent) être exprimés : ils constituent la clé de lecture de la pièce.

C’est dans une atmosphère nimbée de couleurs holographiques que se profile une lente descente aux enfers pour les nageuses tirées à quatre épingles. Dispute et quasi-noyade sur fond de championnats en passe d’être annulés, tout tend vers le drame final, qui se déroule dans une hébétude générale. Un dénouement brutal, où l’acte dépasse la parole et où les yeux se ferment à jamais.

L’enfer du confort

Par Lena Rossel

Une critique sur le spectacle :
la résistance thermale / Texte de Ferdinand Schmalz / Traduction par Mathieu Bertholet / Mise en scène de Jean-Daniel Piguet / Théâtre Poche Gve / du 15 octobre au 16 décembre 2018 / Plus d’infos

© Samuel Rubio

Six comédiens, onze personnages, un lieu : la résistance thermale nous plonge dans une fiction à la saveur amère, une réflexion sur le capitalisme et l’industrialisation qui cherchent à s’approprier même les traditions les plus ancrées. Un combat solitaire, fougueux et comique dans sa vanité, présenté pour la première fois en français.

C’est d’une manière épurée que s’ouvre le spectacle. Un maître-nageur, qui observe le public depuis le haut de sa chaise de surveillance sur le côté de la scène, fait quelques moues puis descend pour parler de son métier et des bains dans lesquels il travaille. Tout vêtu de blanc, il se fond dans le décor, constitué d’une montagne de draps blancs au centre de la scène et de deux lampes de chaque côté. Le maître-nageur, incarné par Rebecca Balestra, est joueur : à l’aide d’un mégaphone, force gesticulations et regards appuyés, il entraîne le public dans son discours et ses questions, comme un maître d’école. Que viennent rechercher les « curistes » dans cet endroit ? Un endroit de calme et de ressourcement ? Oui. Un endroit où l’on peut fuir le bruit de la vie quotidienne : un havre de paix et de vapeur.

Les bains, en passe d’être rachetés par une grosse société de sodas, n’en ont plus pour longtemps avant d’être transformés en un espace wellness de luxe, répondant aux demandes du marché – devenant, de ce fait, inaccessibles au tout public, et perdant leur caractère médicinal. La pièce met en lumière plusieurs formes de résistance. Résistance mentale, d’abord : les corps se tendent et se plient ; une tentative de plongeon est un combat avec son propre corps. Les curistes n’y arrivent pas, ou plutôt ne veulent pas, et retournent à leurs éternelles complaintes et bains de vapeur. Résistance sociétale et environnementale, aussi : Hannes, le maître-nageur, se fait acteur et moteur d’une révolution qu’il mène seul : démis de ses fonctions, il tente tout pour empêcher ses thermes bien-aimés de glisser sous l’emprise d’un capitalisme égoïste, dont la représentante est une femme-sirène bleue aux manières robotiques. Un grand drapeau rouge surplombe la scène, l’état de siège est déclaré. Ce sont alors les bains thermaux eux-mêmes qui se rebellent : inondant tout, l’eau jaillit des sources et étouffe toute forme de rébellion et de tentative de vente. Comme dotés d’une volonté propre, ils rendent à l’endroit son statut originel : ainsi, rien ne change vraiment.

Chaque comédien, hormis Rebecca Balestra, incarne deux personnages : un curiste-choriste et un employé des bains thermaux. Les comédiens vont et viennent sur le plateau : tantôt ils émergent de passages creusés sous la montagne de draps (donnant un aspect « boulevard » à certaines scènes), tantôt ils l’escaladent et se promènent dans les hauteurs, sous les projecteurs ; ils se vêtent et se dévêtent pour dévoiler les différentes tensions qui animent leurs personnages, les résonances de l’un à l’autre. Le chœur des curistes, d’abord éclaté, s’unifie peu à peu pour par ne parler que d’une seule et même voix, ses multiples personnages ne devenant qu’un : une manière, pour l’auteur, d’évoquer la culture de masse qui prend de plus en plus d’ampleur aujourd’hui. La pièce évolue dans une ambiance moite, chaude, le public occupant physiquement la place des baigneurs dans le grand bassin. Témoin non dissimulé de l’action, il rit de bon cœur aux mouvements extravagants du second maître nageur, à la timidité du masseur, aux excès de l’administratrice, à l’intérêt un peu trop marqué pour le soufre qui anime le géologue… Le rythme des répliques fait de chaque scène une joute verbale, et le jeu sur plusieurs registres (familier, formel, poétique, …) et plusieurs types de débits (monotone, lent, rapide…) crée un humour unique et subtil, qui rend aussi les personnages réalistes. Des moments de poésie immergent également le public dans la douceur des eaux thermales, et ce, y compris lors du dernier retournement de situation, dans lequel le personnage le moins touchant jusque là trouve une part d’humanité. La lumière bleue et blanche qui nimbe la scène évoque tour à tour une ambiance stérilisée de bains thermaux et une atmosphère sous-marine. La cure y apparaît comme un lieu de révolution naissante : « Cette cure pourrait être aussi une possibilité, être une fente, pour dedans se ressaisir, créer un nouveau commencement dehors » affirme Hannes.

La cure comme endroit calme et raisonnable, mais coupé du monde extérieur : une parfaite métaphore de la Suisse, et peut-être même de l’Europe qui se « suissise » peu à peu, selon Ferdinand Schmalz. A travers cette pièce, il nous présente une image du monde tel qu’il est aujourd’hui, ou en passe de devenir. La forme du chœur, qui rappelle la tragédie grecque, montre la « masse » monter au front et exprimer son désaccord – une image du monde actuel, où les populations se rassemblent de plus en plus souvent pour manifester. Cette résurgence du chœur est caractéristique de certaines mises en scène contemporaines, dont celles de Mathieu Bertholet lui-même qui, dans Luxe, calme, créé au printemps 2018, avait notamment créé un chœur de pensionnaires d’un hôtel de luxe dans les Alpes suisses, dans un contexte d’ailleurs en partie similaire aux bains de la résistance thermale.

Le fil narratif simple de la pièce mène droit au but sans égarement. C’est une mise en garde, également : après l’industrialisation des thermes, au tour des théâtres, affirme Hannes (ainsi que Schmalz). Un jeu subtil, un humour grinçant, une mise en scène habile : la résistance thermale s’impose comme une pièce contemporaine et accessible, qui fait réfléchir avec humour aux maux de notre société. Et si vous y venez en tenue de bain dimanche, l’entrée sera gratuite.