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Ce hamster qui ne veut pas se taire

Par Kendra Simons

Hamster Lacrymal / De Pierre Isaïe Duc et la Cie Corsaire Sanglot / TLH, Sierre / Du 30 mars au 9 avril 2017 / Plus d’infos

© TLH Sierre

Dans un spectacle absurde et touchant, la Cie Corsaire Sanglot met la pensée sur scène. L’ingrédient magique en est la poésie sonore, marque de fabrique de cette compagnie, qui sera résidente au TLH pour les trois ans à venir.

« Quelle admirable chose que les Mille et une Nuits ! Ô Spark ! mon cher Spark, si tu pouvais me transporter en Chine ! Si je pouvais seulement sortir de ma peau pendant une heure ou deux ! Si je pouvais être ce monsieur qui passe ! »

Musset, Fantasio, Acte I

Hamster. Petite bête qui tourne dans sa roue et répète encore et encore les mêmes mouvements, les mêmes rythmes. Ainsi en va-t-il de la pensée. Zigzaguant dans le décor hétéroclite, le comédien Pierre Isaïe Duc chemine en allers-retours. De la douche à la piscine, de la piscine à la cuisine, de la cuisine à la chambre à coucher, il plie ses chaussettes puis les redéplie, coupe ses oignons qui finissent par terre, cherche ses clés et range la vaisselle dans le frigo. Et bientôt on ne voit plus un homme qui range, nage ou cherche des objets. On voit le tracé de la pensée aux mille et une voix, celle qui nous hante au quotidien.

Hamster. On le voit mais surtout on l’entend. Les boucles répétitives d’un parler très oral, auquel on ne manque pas de s’identifier, se mêlent à la musique expérimentale. Quoi de mieux que la poésie sonore pour exprimer la pensée incessante ? Car la poésie sonore met en avant la sonorité plutôt que le sens et Hamster Lacrymal exprime ici davantage la forme, la sonorité et les rythmes de la pensée que son contenu. Mais cette poésie peut tout de même faire « sens » : « Je suis. Je fuis. Je me fuis. Je me suis. ». Ce jeu sonore nous montre la pensée telle qu’elle est : mélange saugrenu, bien loin d’une logique rationnelle et causale. Le musicien Christophe Ryser, à la guitare ou à la contrebasse, est présent sur scène, alternant les masques étranges, incarnant des voix intérieures. Sur sa tête chauve est dessiné un visage, qui répond aux visages dessinés sur le corps de Pierre Isaïe Duc, comme autant de présences différentes. La musique, qu’elle soit jouée sur scène ou passée sur des enregistrements, vient s’ajouter à ces présences, comme une autre voix. Et l’univers visuel – plongeoir, boule terrestre clignotante et mille et un objets insolites –, installé par Isabelle Pellissier, vient ajouter une autre dimension à la folie de la pensée sur scène. Ces trois dimensions – poésie, son et image – sont au cœur du travail de la Cie Corsaire Sanglot, fondée en 1999. Elles se réunissent ici pour créer un tableau drôle et insolite. Même si on en pleurerait.

Lacrymal. Oui, parce que derrière ce hamster qui ne tient pas en place, il y a des larmes de rage et de désespoir. L’enfer de cette roue qui tourne, qui empêche de se reposer. Et puis, la nostalgie. Celle du « Oh c’est déjà passé ». Quand une jolie fille passe et qu’on ne voit plus que ses fesses. Quand Adam et Eve se retournent pour contempler une dernière fois le paradis perdu. Quand on va mourir et qu’on regarde une dernière fois sa maison, ses meubles. « Oh c’est déjà passé ». C’est farfelu, c’est absurde, mais pendant que le hamster tourne dans sa roue, le temps passe. On a envie de le compter, ce temps, comme Fantasio dans la pièce de Musset : « Tiens, Spark, il me prend des envies de m’asseoir sur un parapet, de regarder couler la rivière, et de me mettre à compter un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, et ainsi de suite jusqu’au jour de ma mort. ». Pierre Isaïe Duc continue à compter. Vingt-huit. Vingt-neuf. Puis, un enregistrement prend la relève, venant ponctuer de temps en temps le monologue polyphonique du comédien… deux cent vingt-cinq… deux cent vingt-six. Est-ce que c’est en comptant qu’on arrivera enfin à faire taire ces voix ? A aller au centre de la vie, au centre de nous-mêmes, au centre de la « toile d’araignée » ?

Lacrymal. Exaspéré par ces voix qui refusent de s’arrêter, Pierre Isaïe Duc, ou plutôt « Bob », car c’est ainsi que se nomme son personnage, finit par crier « Tais-toi ! » et met la tête dans le frigo rempli d’oignons. La théière au-dessus siffle. Et c’est le musicien, la voix sonore, qui ouvre la théière pour que s’échappe la vapeur. Trouver un échappatoire dans le son ? Jeu sonore qui rappellerait le battement du cœur et donc le simple ressenti de l’« être » ? Sublimation de l’absurdité par le son ? Silence. Noir sur le plateau. Applaudissements.

Et toi, ta casserole ?

Par Kendra Simons

Une critique du spectacle

La petite casserole d’Anatole / D’après l’album d’Isabelle Carrier, adaptation et mise en scène par Cyrille Louge, conception des marionnettes par Francesca Testi / Le Reflet, théâtre de Vevey / 12 février 2017 / Plus d’infos

®Cyrille Louge

Avec ses marionnettes, dans un langage imagé, ce spectacle raconte l’histoire d’un petit garçon bien embêté par sa casserole. A travers le parcours d’Anatole, c’est aussi une question qui est posée au jeune public : et toi, qu’est-ce que tu as dans ta casserole ? A la fois drôle et féérique.

Il faut d’abord passer derrière le grand rideau rouge. Tout se tient dans cet espace resserré, sur la scène du grand théâtre. Une foule d’enfants, à l’avant de gradins improvisés, sur des coussins roses et bleus. Quelques rangées d’adultes, derrière eux. Et, tout au fond de la scène, en vis-à-vis des gradins, une petite scène à marionnettes, avec trois plateaux de hauteurs différentes. J’hésite avant de m’asseoir : l’ambiance près des coussins roses et bleus est sympathique. Mais c’est une époque révolue pour moi et je vais m’asseoir juste derrière les joyeux petits êtres.

Enfin le spectacle commence. Et j’oublie tout de mon âge. Il y a le personnage d’Anatole, farfelu et attachant, les rebondissements de son histoire, la musique envoûtante, qui donne envie de danser ; et surtout, la magie des marionnettes.

Sous les mains des marionnettistes, les petites choses de chiffon s’animent : elles déambulent, se rencontrent, s’évitent, boudent. Elles disposent de tout le panel émotionnel des humains, sans pour autant être soumises aux mêmes lois physiques qu’eux. Parfois, elles flottent dans les airs, et alors tous les enfants suspendent leur souffle. Loin de se contenter de formes humaines, les marionnettes prennent toutes sortes d’apparences fascinantes : des nuages aux contours variés qui racontent l’histoire à leur manière, des notes de musique qui grossissent au fur et à mesure qu’Anatole s’approche de la maison musicale, un arbre sur lequel poussent des fleurs.

Les marionnettes ont été confectionnées par Francesca Testi, comme pour tous les spectacles de la Compagnie Marizibill, fondée en 2006 par Cyrille Louge. C’est elle aussi qui leur donne vie, ici aux côtés d’Anthony Diaz. La complicité des deux marionnettistes, derrière et au-dessus de leurs petits personnages, est belle à voir. Animés de tristesse ou d’espièglerie, leurs visages, seule partie visible, sont un spectacle en soi. Leur jeu à quatre mains fait naître une petite symphonie de la vie.

L’histoire d’Anatole, ce petit garçon qui traîne derrière lui une casserole, a été inventée par Isabelle Carrier. Anatole s’emmêle avec sa casserole, qui l’empêche de marcher normalement et l’éloigne des autres. Mais il apprend peu à peu à vivre avec et à en découvrir la beauté.

Rappelons-le, il s’agit ici de fiction : Anatole est l’imitation d’un petit enfant. Mais cette poupée humanoïde traverse, sous les yeux du jeune public, ce que peut traverser un enfant d’aujourd’hui lorsqu’il est différent. Mais cette imitation a lieu dans un monde simplifié, épuré, où les actions se déroulent les unes après les autres. Lorsque j’entends de fortes réactions de moqueries ou d’empathie – « Grand-maman, pourquoi il pleure, Anatole ? Pourquoi il pleure ? » –, je me rends compte que cette simplification permet aux enfants de (re)vivre, avec une certaine distance, des émotions complexes de peur, de rejet ou d’amitié ; et ainsi, peut-être, de les exorciser, grâce au filtre de la fiction.

Que peut bien représenter cette petite casserole, qu’Anatole est obligé de traîner partout ? A l’origine de l’album d’Isabelle Carrier, il y a sa première fille, atteinte de trisomie. Mais l’histoire prend une tournure plus universelle et la casserole est surtout « une autre façon d’être au monde, de le voir et de le regarder, une autre façon, drôle, bizarre et poétique, de le traverser », comme le dit Cyrille Louge. Finalement, elle représente aussi bien tout ce qui embête chacun de nous : nos différences, nos défauts, nos écarts par rapport à la norme. Grâce au monde symbolique des marionnettes, les enfants peuvent laisser mijoter leur propre histoire dans la petite casserole. Il y a la casserole qui fait mal, celle qui se coince dans les lampadaires ou empêche de monter aux échelles pour rejoindre les copains. Mais il y a aussi la casserole qui rend la vie plus belle, celle sous laquelle s’abriter quand il pleut et dans laquelle on peut faire pousser des fleurs. Et si on est très calme, comme Anatole, et qu’on écoute sa propre petite casserole, on peut même y entendre le bruit de la mer.

Tu raisonnes ou tu t’émotionnes ?

Par Kendra Simons

une critique du spectacle

Il le faut. Je le veux. / de Valerio Scamuffa / Cie LaScam / Arsenic / du 31 janvier 2017 au 04 février 2017 / Plus d’infos

© Dorothée Thébert Filiger

On a tous un proverbe, caché quelque part, auquel on s’accroche et qui est censé nous guider vers le bonheur. Seulement voilà, il y a comme un léger décalage entre ce proverbe et… la vie. La création de la Cie Lascam expérimente ce décalage entre mots d’ordre et vie, entre raison et ressenti.

Une pierre grise posée sur un coussin fleuri, au milieu d’un vaste sol quadrillé noir et blanc. Surréaliste. On entend une flûte asiatique, la brume envahit le plateau. Mystique. Un guerrier se profile, enchaîne des mouvements d’arts martiaux, finit par se poser au-dessus de la pierre. Étrange. Il soulève la pierre, lourde, se concentre et… la rompt. La pierre est maintenant en deux morceaux. Division de ce qui était un. Le bal du décalage peut commencer.

Valerio Scamuffa a développé la pièce en collaboration avec la comédienne espagnole Olga Onrubia. Sur le feuillet du spectacle, l’artiste lausannois nous parle du décalage : « Construite en deux temps, la pièce explore cette notion de dualité. Nos émotions et notre raison, notre esprit et notre corps, notre être social et notre être sauvage, le masculin et le féminin. Nous avons appris à nous séparer, des autres certes, mais aussi de nous-mêmes. ».

Décalage entre homme et femme. Deux individus entrent sur le plateau. Habillés de chemises fleuries, ils tournent en rond, énergiquement. Il porte une perruque, elle porte une barbe. Ils se présentent, se disent perdus. Mais ils ont « très très envie d’être heureuses ».

Décalage entre langage et corps. Ils parlent des proverbes qui les aident, comme : « ce qui vient, convient ». Sourires complices dans le public. C’est qu’ils sont drôles et attachants, avec leur manière de parler en se replaçant la chevelure derrière l’oreille. Ils se renvoient les phrases en ping-pong, tournent en rond sur les carrés du sol et tout leur débat finit dans un grand éclat de rire. Le corps reprend le dessus et, avec lui, l’irrationnel.

Décalage entre hémisphère gauche et hémisphère droit. Oui, parce qu’au fond, on assiste à un cerveau qui réfléchit. Il se demande pourquoi il n’est pas heureux. Et il tente de trouver une solution rationnelle. Puis on a affaire à un corps humain, qui, lui, cherche la sensation du bonheur, dans l’immédiat.

Mais une fois que l’on croit l’avoir saisie, cette dualité, tout commence à se mélanger. Décor, lumière et musique dansent avec les mots des acteurs, et le tout passe à une autre échelle. Les angoisses personnelles entrent en résonance avec la spiritualité asiatique, le monde baroque, la prostitution, la figure du Christ. Le lien au corps et à sa souffrance. Le lien à l’autre.

Les acteurs ont touché le public ce soir-là, par leur jeu exprimant la faiblesse, la vulnérabilité. Pouvoir dire qu’on est perdu, que quelque chose ne va pas. Laisser un temps de vide, un temps incohérent, avoir l’air bête devant l’autre. Mettre à nu son raisonnement, ses émotions et son corps. Peut-être que c’est par là qu’un chemin est possible ? Peut-être devons-nous apprendre à moins séparer et, comme le dit Valerio Scamuffa, à « laisser entrer une part de magie dans notre chair » ? Et peut-être même que cette dualité, fantasme de philosophe, n’existe pas vraiment.

Délire schizophrénique en musique

Par Kendra Simons

Sans Partir / de Julien Mages / Cie Julien Mages / Arsenic / du 19 au 29 janvier 2017 / Plus d’infos

© Sylvain Chabloz

Julien Mages présente sa nouvelle création à l’Arsenic : un monologue poétique qui dessine, en mots et en musique, l’errance – et la désespérance – d’un fou à travers la ville de Lausanne.

Le fou en question est incarné par Juan Bilbeny. Le corps de l’acteur est secoué par les mots, qu’il soit statufié dans une position inconfortable ou pris d’impulsions saccadées. Le texte prend vie dans ce corps jusque dans ses orteils… qu’on voit apparaître à cause des chaussettes trouées, d’un rouge vif qui contraste avec les habits foncés et le plateau sombre.

Le décor, sombre lui aussi, est constitué d’un promontoire rectangulaire depuis lequel le personnage nous emmène dans ses images poétiques. Autour de ce promontoire : batterie, guitare, piano, basse, orgue électronique. Car le fou n’est pas si seul que le texte veut bien nous le faire croire : un musicien tout habillé de noir le soutient dans ses délires lyriques, se déplaçant d’un instrument à l’autre, changeant d’ambiance entre une ligne mélodique lente au piano et les cris stridents de la guitare électrique.

Porté par la musique, le flâneur dépressif nous parle de son combat pour sortir de son lit, de son appartement, puis de son trajet : Malley, métro, Flon, métro, gare, café, métro, lac, banc, nuit. Viennent le saisir des visions qui le ramènent – et nous avec – à un autre temps : éclairs furtifs de bonheur, de vignes au soleil, d’amour peut-être. C’est le temps d’avant son internement psychiatrique, d’avant qu’il perde son travail : quand il était encore « normal ».

Il faut dire que Julien Mages n’en est pas à sa première création autour des troubles psychiques : son tout premier triptyque théâtral (Cadre Division en 2006 ; Division familiale en 2007 ; Division III (jaune oraison) en 2008) abordait déjà les thèmes du suicide, de la psychose et de la dépression.

L’auteur ne s’y opposerait pas, Sans Partir peut faire baudelairien. Mais ce Baudelaire se balade chez nous, à Lausanne, et respire l’air du XXIème siècle ! Avec une touche décalée, un peu étrange, presque drôle, comme lorsqu’il nous dit que le problème du lac, c’est qu’il manque de sel. Le texte est d’une grande beauté, porté par un souffle qui nous emmène à toute vitesse dans ses vagues culminantes, nous accroche dans ses moments haletants pour finalement nous suspendre dans ses silences. Un jeu d’ombres et de lumières vient nourrir cette prose, avec par moments une lumière chaude d’après-midi qui nous ferait presque oublier la douleur de cette errance vide de sens.

Mais cette errance est-elle vraiment si vide et vaine ? La quête de sens semble rythmer le texte, dialoguant avec un sens chrétien qui se cristallise dans la phrase « Heureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés ». Rire cynique. Et pourtant, les ombres projetées par le jeu des lumières sur les murs semblent prendre tout à coup des formes d’anges…

Lorsque le musicien vient rejoindre l’acteur sur son promontoire pour saluer le public, on remarque pour la première fois qu’il porte, lui aussi, des chaussettes rouges trouées. Ironie dans la folie ? Clin d’œil contre la solitude ? Un sens qui se dessine malgré tout pour lutter contre l’absurdité de la dépression ? Ce « monologue-poème » est d’une grande subtilité et vaut la peine d’être vu et écouté.

Poésie d’égout

Par Kendra Simons

Morb(y)des / de Sébastien David / mise en scène Manon Krüttli / Poche, Genève / du 21 novembre au 29 janvier 2017 / Plus d’infos

®Samuel Rubio

®Samuel Rubio

Une pièce qui nous fait descendre au demi sous-sol, pour aller dans le trou, voir ce qui se cache dans les égouts symboliques des laissés-pour-compte par la société. Y vivent deux sœurs qui tentent de ne pas voir les immondices, chacune à sa manière. En filigrane du monstrueux se dessine une poésie de la fragilité. Un spectacle qui marque.

Stéphany (« avec un ‘y’ ») délire devant son micro. Dans une de ses nombreuses envolées kitch-éthérées, qui rythment le spectacle sur la musique de Moby, elle devient cette fois les égouts de Montréal. Avec cet étrange je lyrique – « Moi chuis les égouts » – elle nous narre l’aventure épique d’un rat qui, en croquant une pilule antidépressive charriée par la fange, trouve soudainement un sens à sa vie, tandis que les humains qui marchent au-dessus de lui cherchent encore.

La pilule appartenait à Sa Sœur. Contrairement à Stéphany, elle ne s’échappe pas sur des forums internet ou en marchant dans les rues la nuit. Elle a une autre stratégie : posée sur le canapé depuis une éternité, elle regarde la télévision et la commente à coup de jurons québécois.

Si cette pilule, de même que les autres de sa plaquette, a fini dans les toilettes puis dans les égouts, c’est à cause Kevyn (« avec un ‘y’ »). Mais pour comprendre exactement pourquoi, il faudrait imaginer ce personnage, parler d’un mélange de forum virtuel et de réalité glauque, de silence effacé et d’ombre omniprésente. Et surtout, il faudrait évoquer tous ces « y », énigme de la pièce, qui reste à déchiffrer même après l’avoir vue !

Les acteurs incarnant ces trois personnages, respectivement Charlotte Dumartherey, Rébecca Balestra et François Revaclier, réalisent ici une véritable performance théâtrale. Avec le travail des corps – affalés, bondissants ou rigides –, avec le travail des voix – geignantes, naïves ou murmurées –, ils façonnent pour chaque personnage un petit monde en soi, une « couche de réalité » comme l’évoque Kevyn, qu’ils portent avec eux.

Le visuel du spectacle contribue à modeler ces « couches de réalité » : deux grands cadres blancs et carrés remplissent toute l’avant-scène, tandis qu’une multitude de ballons blancs transparents, de différentes tailles, tapissent le sol jusqu’à l’arrière-scène. Le fond de scène est un mur épais qu’on prendrait presque pour un vrai mur de sous-sol, avec les tuyaux, les lourdes portes, le blanc massif. Un effet abstrait et plastique se dégage de l’ensemble, travaillé dans les moindres détails : le costume-peau de Sa Sœur, rempli de ballons ; le costume-peau de Stéphany, qui nous fait voir à travers le gros pull de l’obèse une silhouette fine ; les lumières tantôt crues et violentes, tantôt colorées et douces. Pas de nourriture sur scène, ni de canapé. Seulement ces ballons blancs. Pas de télévision ou d’ordinateur non plus, le regard-public suffit. Tout est épuré et stylisé. Chacune son cadre blanc : Sa Sœur à gauche, affalée dans les ballons ; Stéphany à droite, s’agitant dans tous les recoins de son cadre.

La pièce a été produite sur place, par le Poche /GVE, dans le cadre de la formule sloop, un mode de création au temps court de répétition et au temps long de représentation, favorisant la recherche scénique, le jeu vivant et la création collective. Avec trois autres spectacles, dont Unité modèle, également mis en scène par Manon Krüttli, elle intègre le Sloop3_i-monsters qui raconte « les crises de l’intime contemporain » : les i-monsters, comme Stéphany et Sa Sœur, sont « les démons que l’on porte en nous », « avatars monstrueux tapis dans des recoins de plus en plus retranchés de nos êtres, qui nous dérangent et nous empêchent de correspondre-à, de nous fondre-dans, d’être reconnus-comme », selon Manon Krüttli.

On retiendra des Morb(y)des surtout l’humour, malgré un public touché qui ne rit pas beaucoup. Le décalage entre cet être braillant affalé sur ses bulles, cette fille trop enthousiaste en manque de rêve et cet individu grand et sombre qui ne dit mot, fait tout de même rire un peu. Le plus drôle est le jeu avec la langue, avec les langues puisque s’y côtoient et s’y rudoient le français, le québécois et l’anglais. Le texte de Sébastien David sait jongler avec les mots : « SA SŒUR. Tu m’as faite peur / T’es tombée / Pi ç’a faite bang / STÉPHANY, encore sonnée. Le Big Bang / SA SŒUR. Non ç’a juste faite bang ». Trouvant un chemin jusqu’au spectateur, l’humour transmet peut-être la douleur de ne pas exister vraiment, dans cette bulle d’un demi sous-sol. La fragilité humaine est exprimée à travers toute la subtilité de la poésie visuelle et, davantage encore, à travers ces tournures québécoises qui vous claquent à la figure en toute sincérité.

Expérimenter le temps qui passe…

Par Kendra Simons

1985…2045 / de Katy Hernan et Barbara Schlitter / par la Compagnie Kajibi Express / du 2 au 20 novembre 2016 / au Petit Théâtre / Plus d’infos

© Philippe Pache

© Philippe Pache

Combinant dialogue avec le public et expérimentation scénique, Katy, Barbara et Valerio font réfléchir les enfants et leurs parents à tout ce qui peut changer en trente ans. Entre 1985 et 2045, on se trouve pris dans une machine à jouer avec le temps, à travers une mise en scène qui fait rire tout le public.

À la sortie, on se surprend à observer les gens dans la rue. Cette dame-là, elle était jeune en quelle année ? Et ce petit garçon, il ressemblera à quoi dans quarante ans ? C’est l’effet post–1985… 2045. Katy Hernan et Barbara Schittler nous poussent à reconstruire – ou à s’imaginer – le décor des trois époques proposées : 1985, quand les parents de la salle étaient des enfants ; 2016 ; et 2045, quand les enfants de la salle seront parents à leur tour.

Les metteurs en scène ont mené une véritable recherche documentaire, en récoltant des impressions d’enfants pendant plusieurs mois, lors d’ateliers au Théâtre Am Stram Gram : « 1985, pour moi, c’est l’époque où il y avait des calèches, des 2CV décapotables et des hommes en chapeau melon » (interview d’Aurélien, 11 ans). On retrouve ces propos d’enfants dans le spectacle, que leurs paroles soient remaniées dans la bouche des acteurs ou rediffusées directement. Pour impliquer les spectateurs, les acteurs n’hésitent pas à s’adresser directement au public. Comme ils le précisent eux-mêmes, c’est un « laboratoire d’expérimentation » où chacun peut participer, qu’il s’agit ici de créer. Et on peut dire que cela fonctionne ! En tout cas du côté des enfants dans le public, qui n’hésitent pas à interagir avec les comédiens.

On sent qu’on est là, quel que soit notre âge, à réfléchir ensemble. Et le temps qui passe, on peut le sentir ? demande Valerio. C’est le pari que veut remporter ce projet. Avec les différents objets de 1985, cassettes, vieux téléphones, machine à écrire, walkman, on ressent le temps qui a passé. Et devant la peur du futur qui envahit par instant tout l’espace scénique, sous la forme d’un vieillard masqué, d’ours polaires à la dérive ou encore de l’obscurité la plus totale, on réfléchit peut-être un peu à son propre futur, ou à celui de l’humanité.

Parce que la compagnie KAJIBI EXPRESS n’en reste pas au dialogue avec le public. Après des moments de questionnements, elle « expérimente » le temps scéniquement, avec par exemple la reconstitution d’une scène des années huitante, quand Katy était ado et avait la tignasse des stars de l’époque.

Ce défi lancé au temps est aussi un défi lancé à l’espace, que la mise en scène relève brillamment : aucune partie du décor n’est laissée pour compte. Les blocs de sagex sont d’abord une construction abstraite, puis des meubles en 1985 et enfin des morceaux d’iceberg flottants sur la grande surface bleue de la plateforme. Ces expérimentations spatio-temporelles sont soutenues par des bandes sonores, entre musiques hallucinatoires qui évoquent le futur et melting-pot de chansons et de bribes d’informations tirées d’enregistrements radiophoniques passés.

Le vide qui est plein

Par Kendra Simons

Voyage à Tokyo / mise en scène Dorian Rossel / TPR / du 27 au 30 octobre 2016 / Plus d’infos

© Rodolphe Gonzalez

© Rodolphe Gonzalez

Le TPR accueille ce week-end la Cie STT (SuperTropTop) pour Voyage à Tokyo. Dorian Rossel, qui pratique beaucoup l’adaptation (roman, BD, cinéma), avait déjà exploré la culture japonaise en adaptant au théâtre le manga Quartier lointain en 2009. Il transpose cette fois au théâtre le film de Yasujirō Ozu (Voyage à Tokyo, 1953). Zoom au cœur de ce voyage.

Il y a des parents et des enfants. Tout se joue là, entre eux. Les parents sont déjà vieux et vont rendre visite à leurs enfants qui vivent loin d’eux, à Tokyo. Les enfants devenus adultes ont-ils assez de temps pour leurs parents, dans leurs vies si remplies ? Que devient ce lien après un certain temps ? Les réponses à ces questions ne se trouveront pas explicitement dans le contenu de l’histoire, mais dans le travail subtil du vide qui marque la forme et l’esthétique de Dorian Rossel, dans les pas d’ Ozu.

Le vieux père, incarné par le célèbre Yoshi Oïda, 83 ans, qui a travaillé avec P. Brook, entre lentement sur le plateau. Sa fille Kyoko arrive en trombe : « Papa ! Maman ! ». J’imagine d’abord qu’il s’agira de personnages simples, aux contours bien nets : le père, la mère, la fille. Mais voilà que l’actrice revêt un long manteau rose pâle et incarne tout à coup la mère. Tout se complexifie. Les personnages sont tour à tour remplis ou vidés par les acteurs, très concrètement, comme avec ce manteau rose pâle ; à la fin du spectacle, il représentera la mère à lui tout seul, sans son actrice.

Les répliques font au début le même effet, celui d’être « trop remplies » : banales, énoncées haut et fort, très articulées. Avec le temps, je perçois le silence qui les accompagne et l’espace entre les mots. D’un plein à l’autre, il y a du vide. Sur scène aussi, le plateau surélevé est composé de trois plateformes rectangulaires, séparées par des couloirs vides ; quant aux grandes toiles noires que les acteurs font coulisser de gauche à droite, elles emplissent verticalement l’espace et font apparaître par brèches tout son dénuement.

Dans cette histoire pourtant riche en couleurs, en rires, en bruitages, tout semble être ordonné pour mieux faire ressentir le vide. La fumée, que ce soit celle des bougies éteintes ou des cigarettes, avec ses volutes grisâtres, rend visible et évidente la vacuité de l’espace. Les musiciens, placés en fond de scène derrière d’épais paravents transparents, qui accompagnent l’histoire par diverses ambiances (aux sons de batterie, de guitare électrique, de saxophone ténor, etc.), soulignent le silence quand ils s’arrêtent de jouer. Les accessoires utilisés restent dans l’évocation : un long bâton esquisse le comptoir d’un bar, un cortège d’humains et d’instruments figure le train, une pancarte représente un petit enfant à casquette. Ces accessoires sont métonymiques : ils évoquent des ambiances par petits bouts, sans jamais tout expliciter ou tout remplir.

Pourquoi faire ressentir le vide de la sorte ? Un peu avant le spectacle, la directrice artistique du TRP, Anne Bisang, nous avait invités à passer quelques minutes en compagnie de Dorian Rossel. Lors de cet atelier, le metteur en scène avait parlé de sa pièce et de son parcours. J’en retiens une chose, dite avec un grand sourire et des mains qui voudraient façonner l’air : « Il y a, dans ce spectacle, plus de vide que de plein. Ou plutôt, le vide est plein. ». Et c’est bien cela qui a l’air d’intéresser Dorian Rossel : comment faire ressentir ce vide, présent dans le film, avec les outils du théâtre.

Ce vide n’est donc pas vide. Il est une complexité floue qui s’oppose au plein, trop structuré. Il est tout en nuances, sans cesse en redéfinition, qui tournoient sur elles-mêmes. Il est comme l’intériorité des personnages, des relations entre eux, de tout ce qui ne peut pas se dire et qu’ils tentent d’énoncer dans leurs répliques banales et leurs mouvements répétés. Il suit le vieux couple des parents, quel que soit l’endroit de la scène où ils se promènent, l’un derrière l’autre. L’espace scénique du théâtre, noir et vide à la base, prend soudainement son sens dans cette adaptation, en se transformant en véritable support pour faire ressentir ce vide. Là, il n’y a pas de « bons » ou de « mauvais » enfants, comme dans les discours des personnages. Les liens humains y restent suspendus comme dans une vibration, se décolorant peu à peu, montrant des ombres et des reflets joyeux, tout un mélange qui refuse de se clarifier.

Que devient le lien entre parents et enfants quand le temps passe ? Voyage à Tokyo, par son travail remarquable des contrastes, d’inspiration japonaise, peut sûrement apporter une forme de réponse. Mais plus qu’un objet de discours, c’est un voyage à ressentir, à traverser.