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Humainement animal

Par Joanne Vaudroz

Une critique sur le spectacle :
La ferme des animaux / D’après le roman de George Orwell / Adaptation et mise en scène de Christian Denisart / Compagnie Les Voyages Extraordinaires / Théâtre de la Grange de Dorigny / du 18 au 28 janvier / Plus d’infos

© Medhi Benkler

Lumière sombre sur scène. Ils arrivent et se font entendre. Ils hennissent, meuglent, braient, bêlent, grouinent ou caquettent, une allègre cacophonie toujours plus puissante est à l’approche.

Soudain c’est le silence, le sage parle. Le vieux cochon s’adresse à ses confrères d’une voix intelligible pour nous. La lumière s’éclaircit et nous les voyons à présent. Les acteurs arborent de fabuleux costumes d’animaux imposants et quelque peu intimidants. Le jeu des comédiens est précis, propre à chaque animal. Les poules avancent d’un pas saccadé et d’un mouvement de tête mécanique, comme impulsé par de légères décharges électriques. Les béliers ne prennent pas part aux discussions de la ferme ; ils suivent. Lorsqu’ils sont tous en scène, ils ont le regard vide et la manie de mâcher bêtement. Le comportement animalier fait illusion comme si les hommes avaient pris possession du corps de leur animal ou que l’animal s’était intégré au corps de l’acteur…

La compagnie des Voyages Extraordinaires de Lausanne s’est travestie ce soir en compagnie des animaux. Fondée en 2002 par Christian Denisart et Gilbert Maire, cette compagnie joue un répertoire axé sur des thématiques expérimentales touchant aux sciences, à la géographie ou à l’humanité. Pour ce spectacle, la scénographie est signée Christian Bovey, la création lumière Estelle Becker. Dans La Ferme des animaux, publié en 1945, George Orwell, connu pour marquer ses œuvres de ses engagements politiques, utilise la métaphore animale pour rendre compte d’un certain fonctionnement presque logique du système politico-économique totalitaire. Les animaux s’insurgent contre leur maître, qui les néglige à cause de la boisson. Les boxes sont sales, les mangeoires vides et les coups de fouet sur ses chevaux vont bon train. Les animaux ne veulent plus mourir pour nourrir l’Homme, le seul être improductif. Tous s’entraident et Jones est alors évincé de sa propre ferme. Il n’a plus de pouvoir sur ses bêtes qui restent vivre dans l’exploitation agricole, un système mis en place par … les hommes. George Orwell nous le rappelle rapidement : la place du pouvoir dans la hiérarchie de la ferme ne peut rester vacante longtemps. C’est ainsi que les cochons, plus vifs d’esprit que les autres, décident de prendre en main ce système, imposant alors leur rythme, plus cruel, comme humanisé

Le choix d’aborder une telle thématique peut nous paraître au premier abord obsolète. La réflexion dénonce les régimes totalitaires liés au fascisme, au nazisme et surtout au stalinisme. Pourtant, au moyen d’un texte facile d’accès, cette pièce invite un public hétérogène à réfléchir sur l’organisation du totalitarisme. Alors que les plus jeunes dans le public prennent conscience des rouages propres à ce type de régimes, les adultes se remémorent certains événements historico-politiques, qui ne semble finalement pas si éloignés dans le temps.

Le Petit Prince valaisan

Par Joanne Vaudroz

Une critique sur le spectacle:
Semelle au vent / Cie Jusqu’à m’y fondre / Texte de Mali Van Valenberg / Mise en scène d’Olivier Werner / Théâtre Les Halles à Sierre / du 11 au 15 octobre 2017/ Plus d’infos

© Cie Jusqu’à m’y fondre

« Papa ! Dis-moi, dis-moi, dis-moi pourquoi les larmes coulent tièdes alors que le cœur est glacé ? Papa, Papaaaaa ! Dis-moi, dis-moi, est-ce que les œufs brouillés vont se réconcilier ?… 1,2,3 Soleil… » Mais Papa n’est plus. Johannes se retrouve seul avec toutes ces questions. Le goût amer de ce début d’histoire ne deviendra qu’un mauvais souvenir car c’est à ce moment-là que l’aventure commence … Petits et grands, jeunes et plus vieux, rêveurs et cartésiens sont invités à cette relecture du conte Le Compagnon de Route d’Andersen. Mali Van Valenberg joue avec la langue, les costumes et la musique pour y façonner divers niveaux de lecture.

Un oiseau. Un corbeau sombre surgit dans la vie de l’orphelin. Oiseau de mauvais augure ? Oiseau de malheur ? Ou le « maître corbeau sur son arbre perché » ? Mais ne nous fions pas aux apparences, l’oiseau veut du bien au môme. Il lui susurre à l’oreille le chemin à franchir pour atteindre la maison de sa dulcinée. C’est alors que se présente Roger le macchabée, un homme distingué et rassurant puisqu’il ressemble à papa. Il ne peut répondre aux questions multiples, loufoques et légitimes de Johannes, mais il va l’accompagner sur la route sinueuse à la recherche de l’amour.

Le soleil. Muni d’une guitare à la main, d’une coiffe version dreadlocks, il joue tous les matins un air rock’n’roll en chantant un refrain terriblement drôle, qui rapproche sa condition de travail de celle du travailleur déprimé de notre société : son burn-out est proche. Son rôle ? Structurer le temps, ce temps qui passe vite et surtout, réveiller nos deux aventuriers. Ce personnage, ou plutôt cette étoile, participe au défilé des rencontres curieuses et apporte une réflexion sur notre propre quotidien. On veut le voir tous les jours mais lorsqu’il est là, on s’en cache de peur de se faire brûler. C’est l’histoire de sa vie, alors même si le soleil est triste, il veille à ce que les deux camarades se lèvent pour accomplir leur mission, trouver la belle.

Le public escorte Johannes et Roger sur cette route si longue et semée d’embûches. Les deux hommes rencontrent certaines figures stéréotypées de montagnards suisses. Ils aident une grand-mère grognon par-ci, un papi pleurnicheur par-là. Mali Van Valenberg recontextualise le conte d’Andersen pour en livrer une version « valaisanne » dans les moindres détails. Quelques portraits d’hommes et de femmes vêtus du costume traditionnel villageois, qui défilent sur la toile lors des changements de scène, contribuent à cette touche très locale à la pièce de l’auteure-comédienne sierroise.

Grâce à la joie de vivre qu’incarne le personnage de Johannes, le conte se joue sur une tonalité légère et cocasse, où les jeux de mots vont bon train. Nous accompagnons ce « petit Prince suisse » malicieux sur un parcours initiatique bordé d’interrogations. Cette histoire d’amour joue de nombreuses références touchant aussi bien les petits que les grands. Les initiés repèreront même l’allusion au film culte de Jean Girault, La soupe aux choux…. Et lorsque le petit Prince rencontre enfin sa douce, c’est une sorte de reine des neiges version hard-rockeuse qu’il doit libérer, délivrer.

Le défi est remporté par Mali Van Valenberg dans ce spectacle tout public : un moment que chacun, enfant ou adulte, appréciera.

Le degré zéro de l’interview

Par Joanne Vaudroz

Une critique du spectacle :

Interview / de Nicolas Truong, Nicolas Bouchaud et Judith Henry / Théâtre de Vidy / du 20 au 22 juin 2017 / plus d’infos

@C. Raynaud Delage

Les gens n’ont plus personne à qui parler dans ce monde où l’individu prime sur la collectivité, où l’égoïsme prime sur le partage. L’interview permet ce partage, ce besoin de s’exprimer sur soi face à quelqu’un qui vous écoute. Mais vous écoute-t-il vraiment ? Le reporter s’intéresse-t-il à vous pour vous-même ? Nicolas Truong, Nicolas Bouchaud et Judith Henry dévoilent les coulisses de l’exercice avec ses stratégies parfois perverses…

Judith [Henry] et Nicolas [Bouchaud] nous donnent une leçon ce soir, celle du reporter sous toutes ses facettes. La bonne interview, apprend-on, doit se dérouler dans une ambiance chatoyante où la parole se déploie dans des sentiments exaltés. Mais l’interview est avant tout un moyen de connaissance. Le reporter cherche des réponses et met tout en œuvre pour y parvenir. Il formate. La question, l’interrogé, la réponse, tout est prédéfini, amené ici et là au moyen de ruses, d’habileté et de perspicacité. Il commence son propos par « n’est-ce pas que ? », et l’effet de surprise ne sera que plus grandiose si le journaliste accepte d’être dépassé dans son propre jeu au travers de réponses insoupçonnées, saugrenues ou déroutantes…

L’interview est un exercice difficile auquel certains grands écrivains, réalisateurs, philosophes et bien d’autres s’adonnent (trop ?) souvent. Par un dispositif scénique simple, deux chaises face au public et deux micros, le duo reproduit joyeusement, sous forme de saynètes, certaines bribes percutantes d’interviews connues. Les acteurs jonglent entre une Marguerite Duras nonchalante, un Jean-Luc Godard inhibiteur de la parole ou encore un Michel Foucault, farceur, revisitant l’entretien sous couvert d’anonymat. Les acteurs changent rapidement de personnages et l’envie nous prend de retrouver les archives de ces interviews. Puis nous basculons de l’autre côté de l’échange, où la parole est donnée aux reporters. Le ton est paisible, ils nous regardent et nous parlent frontalement pour nous faire valser entre les expériences machistes que firent Raymond Depardon et son épouse Claudine Nougaret et celle des reportages de guerre de Florence Aubenas.

A partir de textes ou captations réelles, Judith, au regard malicieux, et Nicolas, au tempérament narquois, forment un duo d’exception en se délectant d’anecdotes légères semant le rire tout au long de la partie. Le public, parfois baigné dans un flot de lumière, se voit interrogé par nos deux reporters. Munis d’un micro et d’un magnétophone, ils se font un plaisir non dissimulé de le mettre en situation périlleuse. Ils vous demanderont, sous l’autorité de Max Frisch : « combien d’enfant de vous n’ont pas vu la vie de par votre volonté ? » en affichant un sourire espiègle. Ils vous laisseront partir avec cette énigme : « êtes-vous heureux ? ». Et vous quitterez votre siège avec cette impression étrange d’avoir été l’interviewé.

Molière pris en otage par Tartuffe

Par Joanne Vaudroz

Ombres sur Molière / Texte et mise en scène Dominique Ziegler / La Compagnie Les Associés de l’Ombre / Théâtre La Grange de Dorigny / du 23 au 26 mars 2017 / Plus d’infos

©David Deppierraz

Molière chatouille les hommes d’Eglise en écrivant Tartuffe. Le faux dévot questionne dans son essence même l’intégrité religieuse et dérange le milieu ecclésiastique. Si cet imposteur nous est aussi bien connu aujourd’hui que son auteur ainsi que l’ « affaire » qui tourne autour de la création de cette pièce, c’est qu’il nous est peut-être impossible de dissocier le personnage des retentissements qu’il eut sur son créateur. C’est pourquoi l’écrivain, dramaturge et metteur en scène genevois Dominique Ziegler et la compagnie « Les Associés de l’Ombre » questionnent sur scène l’impact de Tartuffe sur son père, Molière.

Une histoire

L’hypocrite est partout, même et surtout sous la plume de Poquelin : le dramaturge ne l’épargne pas. Conformément à un lieu commun de la critique apparu dès le XVIIe siècle, D. Ziegler présente Molière en habile observateur, saisissant les comportements de ses contemporains afin de les représenter sur scène sous l’angle du risible. Apprenant la mort de l’un de ses amis comédiens, Molière attristé s’indigne lorsqu’on lui annonce que ce dernier a été jeté dans la fosse commune, se voyant refuser les derniers sacrements d’un prêtre. Il prend alors une décision : son hypocrite touchera à cette catégorie de la société dans laquelle, cette fois, le ridicule ne fait pas rire : Tartuffe sera la caricature de l’ecclésiastique impie. Bien que « le théâtre doive faire les yeux doux au clergé » selon ce que déclare le personnage de Madeleine, Molière ne s’incline pas sous la pression sociale et continue à représenter sa pièce.

Sur la base de l’ « affaire Tartuffe » et des répercussions qu’elle eut dans la vie de l’écrivain, Dominique Ziegler et la compagnie « Les Associés de l’Ombre » mettent au goût du jour la question de la liberté d’expression artistique. En effet, cet épisode permet au metteur en scène de confronter Molière à son propre statut : un comédien surveillé par l’Eglise. C’est donc sous forme d’une fiction historique que Dominique Ziegler ravive les questions liées à la censure et surtout au rapport de l’artiste du roi au pouvoir.

Vous avez dit Molière ? Nous voulons rire alors…

Ce soir nous sommes donc transportés à Versailles en 1664 en la compagnie de Monsieur Poquelin qui se tient juste là, devant nous, et qui nous confie les secrets de la création de son Tartuffe. La pièce s’ouvre sur un décor rouge chatoyant, couleur qui marque l’imaginaire scénique du théâtre classique et qui est dépréciée dans les milieux ecclésiastiques. On aperçoit alors notre vieil ami Molière courant après Madeleine joyeusement. La vie au château semble agréable pour la troupe de Molière, l’Illustre Théâtre, protégée par le roi Louis XIV. Au début, le ton est léger et le comique y va bon train, au point que le fou rire nous saisit immédiatement. L’entrée en scène du Basque arborant une tenue si extravagante qu’on la soupçonnerait inspirée directement d’un film de Tim Burton attise l’hilarité générale. Les personnages jonglent entre les situations cocasses, jouent avec l’équivoque et les répétitions. Ces divers procédés comiques installent un trouble : avec la mise en place de ce rire « moliéresque », l’auteur de cette pièce reprend la manière du dramaturge du XVIIe siècle. En alexandrin, Dominique Ziegler et sa troupe réussissent avec brio à recréer sur scène une atmosphère « à la Molière » dont le rire est l’ingrédient incontournable. Les applaudissements ne peuvent attendre la fin de la pièce et s’exécutent entre chaque acte.

Quand le rire s’étouffe, Tartuffe devient spectral…

Les lumières s’assombrissent, Molière a fait représenter Tartuffe et la querelle commence. Le ton change, le rire disparaît, l’homme d’Eglise surgit. Nous assistons au début du scandale. L’homme nous fait frémir par son discours terrifiant teinté d’une voix âpre. Molière face à lui devient pâle. Les mécanismes de l’hypocrisie pratiqués par Tartuffe sur scène engendrent la punition de son auteur à la cour. Nous ressentons l’effroi créée par le poids de l’Eglise. Un effroi qui semble nous envelopper dans une atmosphère pernicieuse, perfide, finalement « tartuffienne ». L’ombre de Tartuffe semble planer sur ce plateau comme s’il s’accaparait de son créateur… Poquelin, dressé face à nous, sombre alors dans les tourments d’une vie, celle d’acteur, d’écrivain, d’amant. Le spectacle se révèle finalement comme un hommage.

Cinquante nuances de sombre

Assemblage de textes de l’Atelier critique à partir du spectacle Rêve et folie de Claude Régy

Par Jérémy Berthoud, Céline Conus, Thomas Cordova, Jehanne Denogent, Ivan Garcia, Margot Prod’hom, Artemisia Romano, Basile Seppey, Joanne Vaudroz

Rêve et folie / De Georg Trakl / Mise en scène de Claude Régy / Théâtre de Vidy / du 28 février au 4 mars 2017 / Plus d’infos

®Pascal Victor 2016

Le texte qui suit est issu d’un exercice guidé de critique créative sur le spectacle de Claude Régy. Il est composé d’une sélection d’extraits de neuf propositions.

Ce n’est pas un spectacle. Ce n’est pas une histoire. Ce n’est pas un jeu. Il n’y a que les pensées qui traversent les têtes. Des souvenirs qui sont rappelés. Il y a une voix et des couleurs, des sensations. Une transe. Un courant électrique et des sons. Je sens. Je pars. Un délire, des phrases…. Cauchemars d’enfants. Une transe. De la gêne, de la vergogne. Soudain des rires empêchés qui répondent aux gémissements de l’âme en peine. Pourquoi rire ainsi ?

Le texte violent : pourpre, bleu, ombre, cimetière, gorge, bouche, caverne, mort. Il tourne en boucle, en forme de litanie. Une transe. La voix plane et se pose parfois dans les têtes, comme un oiseau de malheur. Pourquoi s’imposer cela, me dis-je. Mais la voix poursuit. Impossible de s’extraire de cette gangue. Soudain l’ennui et l’envie d’échapper à tout cela. Une peur de la contagion de tous ces mots, de toutes ces phrases sordides et de ce corps donné à voir, lent et tordu. Une transe comme un sort en train d’être jeté. Et la résistance s’épuise peu à peu et rend les armes. Cela se sent. L’atmosphère se lâche. Se laisser faire sans savoir pourquoi, sans pouvoir faire autrement. Admirer même cette violence impudique, cette âme nue et brute qui ose se montrer. Ne pas savoir quoi dire ni penser. Ne plus vouloir y retourner. Le désir d’y échapper. La pulsion de vie ravivée ainsi par la mort qui apparaît sans voile et sans déguisement. Ce paradoxe comme voie de salut, car il faut en sortir indemne. (C. C.)

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Jour de sang. Une lumière blafarde luit en attendant la fin de la souffrance. Le temps s’est ralenti, enlisé, enfoncé. Le corps n’obéit plus, il viole et rampe dans le silence d’une vieille église sans vitraux.

Jour de cendre. Bête affreuse, il erre dans la rue avec ses copains les démons. Il espère qu’un Dieu descendra du ciel. Mais l’attente est longue. Où est la joie? Sa voix s’amplifie, en un cri pathétique. Il n’y a plus rien à perdre, plus rien à gagner.

Jour de sens. Il a lu trop de romans. Dans ses yeux un reflet fugace et indicible d’une mort qu’il ne mérite pas et d’une vie qu’il n’a jamais eue, et pour laquelle il n’a jamais lutté. Parce qu’on l’a exclu pour sa différence. Parce qu’avec son imagination débordante d’enfant gâté violeur récidiviste, il écorchait des chats sur une terre consacrée.

Jour de vent. L’aurore luit une dernière fois. Ô insupportable souffrance, personne ne veut de toi ni chez les vivants ni chez les morts. Tu devrais te faire une raison. Mais non. Tu préfères chercher une autre proie. Ainsi va la vie. (J. B.)

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Je me souviens…

… que le moment pendant lequel le public a attendu que la lumière s’éteigne sur les gradins et que la pièce commence a été très long, plus long que d’ordinaire, que ce moment a été tellement long que j’ai cru que la lumière ne s’allumerait jamais.

… que le comédien bougeait comme au ralenti, levant les bras, faisant de grands pas, marchant comme un pantin désarticulé, mais crispé, rouillé.

… qu’il avait l’expression d’un fou, d’un névrotique, d’un extasié, la bouche grande ouverte, les yeux écarquillés

… qu’il paraissait parfois en pleine extase d’un bonheur qui lui tirait tous les traits, et parfois dans une souffrance si intense qu’elle lui crispait le visage.

… avoir pensé pour cette raison que la pièce aurait dû s’appeler « Cauchemar et névrose ».

… que le plateau était recouvert d’un arc de cercle, en toile peut-être. (M. P.)

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Cinquante nuances de sombre. Les limites de la raison ou l’inabordable : cet espace obscur où les mots n’ont plus cet attachement serein avec le monde. C’est dans cet endroit inconfortable pour l’esprit que Claude Régy nous emmène, avec pour turbulent véhicule les textes de Georg Trakl. L’entrée en matière se fait méditative. Un saut dans l’ombre, si l’on peut dire, mais en douceur. Pas de « triple-axel-bouc-piqué » furieux et resplendissant non, c’est un plongeon tout en fluidité et presque torpeur dans une liquidité ténébreuse. Mot d’ordre : le silence ; décor : l’obscurité. On entend la respiration de son voisin, les gargouillis faméliques de quelques-uns.

La pièce, l’obscurité, le silence. Sur scène une forme fantomatique se dessine vaguement, lumière laiteuse presque flottante difficile à distinguer. Elle s’approche et d’une voix plaintive se fait le passeur des mots de l’artiste allemand Trakl. Impossible de lui donner une identité, une forme cohérente, elle n’est aucun personnage sinon une voix, sinon une poésie en prose qui survole notre rêve collectif. Un rêve avec lequel Claude Régy tente de dessiner la carte d’un espace aux abords de la conscience en jouant sur les limites du langage. Un langage cohérent mais qui ne dit rien du réel, qui exhibe sa nature symbolique. Ainsi nous voilà au travers de l’œuvre, balancés entre deux pôles de notre humanité, à onduler entre bestialité et symbolisme. Tout un jeu entre la folie et le rêve. (T. C.)

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L’attente est longue. Un faisceau vert et des mouvements étranges perturbent notre champ visuel. Mes yeux sont dérangés, ma rétine ne peut saisir complètement les formes. Mon cerveau tente de saisir mouvements et jeux de lumière. L’homme se déplace sur scène, se pliant, se tordant. Bien d’autres gestes que je peine à percevoir. Trop de vert, trop d’obscurité, la sensation n’est pas agréable. J’entends « viol, enfant, cris, hurlements ». Je ne comprends pas, mais ce n’est pas grave. Je visionne la scène comme un film muet, faisant un va-et-vient entre ma vue et mon arrière-monde de la pensée. En quittant la scène, l’acteur avait un petit air de Rocky, non ? (I. G.)

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En la selve obscure. Une fois de plus, au crépuscule, les sons s’égrènent et son corps, noué comme suspendu, s’égare. Avant qu’ils n’achoppent dans le froid, le golem tourne ses yeux bistrés encore avides. Il gémit, veule et gueulard.

L’aigre salive des crapauds a diapré son front d’une dentelle fuligineuse et des guttules, purpurines et lactées, sèchent sur ses cuisses gonflées. Au long des rainures de ses ailes déchirées glisse une eau, toujours verte et juteuse.

Il a dû quitter l’intérieur de la nef, cet écrin lumineux qu’arcs et arrêtes festonnent. Il a fui cette forge où le vieil orgue halète, où les crucifix cloués aux murs sont autant d’oiseaux noirs. Depuis lors il se perd dans cette forêt de pinacles et de contreforts qui déchiquettent la nuit.

Maintenant ruissellent autour de lui les vomissures de ses frères aveugles. Il se souvient des joues rutilantes de l’enfant et du bruit chaud de la nuque d’un chat sauvage sous ses doigts convulsés. Mais le souvenir de sa race brûle ses muscles d’airain et de son œil torve la gargouille perce une dernière fois le vide.

Sa grimace raconte enfin les escaliers sombres, les venelles altières et venteuses qui ont scandé son supplice. Et tandis que sa peur l’avale, que ternit sa souffrance, l’héritier maudit suit du regard la main absente de son père. Alors le reflet de sa sœur se morcelle et sa langue blette luit, immobile, au-dessus de la bourgade qui hier encore rissolait au soleil. (B. S.)

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Le son de sa voix m’imprègne de façon intense après ces minutes passées dans le noir, le silence créant une sorte de démultiplication des sens. Un fond sonore, toujours régulier, et des gestes corporels en tension, voire tremblants. Le comédien est dans l’exercice même du texte. Il mène une forme de combat avec les mots, qui semblent l’imprégner dans sa propre matérialité. Il paraît éprouvé par le texte.

Il s’approche lentement pour nous saluer, et semble épuisé de la performance qui a eu lieu. Il s’en va presque en boitant, nous laissant dans l’obscurité du commencement. (A. R.)

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Les traits de son visage sont tirés. Congestionnés même. Souriant. Grimaçant. Sourire grimaçant. Il semble en proie à une intense émotion. Sa bouche s’élargit comme pour laisser échapper un cri. Inarticulé. Serait-ce en fait un sourire ? Cette figure d’agonie me glace. Elle me rappelle les peintures de Yue Minjun, un artiste chinois, qui représentent des hommes aux faces colorées en rose bébé, rieuses, terribles. Comme pour échapper à la censure, les visages affichent un optimisme hypocrite et forcé. Forcé jusqu’au grotesque. Que peut bien cacher cet homme devant moi ? De la douleur, c’est certain. Du remords aussi, je crois comprendre. La censure n’est pas chez lui une force imposée de l’extérieur. Elle est interne, composée d’oubli et de honte. Inhibante. Angoissante. Comme un guerrier japonais, il se bat contre son passé. Comme un skieur, il slalome entre les souvenirs. Comme un nageur, il remonte à contre-courant. Sous l’effort, ses jambes fléchissent, son dos ploie. La lutte intestine tord son corps et son visage. (J. D.)

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Je me souviens de l’euphorie des gens dans la file d’attente avant de découvrir l’ultime pièce de Claude Régy.

Je me souviens de ce spectre paraissant si loin et se rapprochant si près du public, comme s’il se tenait au-dessus de moi.

Je me souviens de son visage, de ses expressions terribles, d’une bouche qui se tordait de douleur. Je me souviens que cela a suscité au fond de moi un mélange d’effroi et de compassion pour cet homme.

Je me souviens que la torsion de sa bouche faisait écho à des mouvements de son corps très étranges. Le personnage se retrouvait dans des positions abracadabrantes qui suggéraient l’endolorissement.

Je me souviens qu’il marquait un temps d’attente dans chaque posture affligeante.

Je ne me souviens pas du contenu de ce texte décousu.

Je me souviens des variations sonores de sa voix et je me souviens des frissons ressentis en entendant soudain une voix âpre sortir de ce corps agenouillé sur le devant de la scène.

Je me souviens m’être assoupie, laissant passer le flot de paroles dans ma tête sans vouloir m’y accrocher, y chercher un sens.

Je me souviens des applaudissements ininterrompus, des salutations par trois fois d’un homme revenant doucement à lui, à nous.

Je me souviens d’un mot me traversant l’esprit à la sortie du théâtre : expérience. (J. V.)

If I run away ?

Par Joanne Vaudroz

Adishatz (Adieu) / conception et interprétation de Jonathan Capdevielle / Théâtre les Halles à Sierre / du 17 au 18 novembre 2016 / Plus d’infos

©TLH SIerre

©TLH SIerre

Lentement, d’un pas nonchalant, la mine renfrognée, les traits du visage crispés comme s’il portait le poids du monde sur ses épaules, l’artiste entre en scène et sort un micro de sa poche. Il se met à chanter. « Life is a mystery ; Everyone must stand alone ; I hear you call my name ; And it feels like home ; When you call my name it’s like a little prayer… » Cet air de Madonna (Like a Prayer, 1989) n’est que l’un des nombreux titres de son répertoire. Jonathan Capdevielle se met à nu dans Adishatz (Adieu). Il nous entraîne dans son monde, celui de l’imitation des figures qui ont marqué son adolescence.

Aucun instrument n’accompagne Jonathan, seule sa personne physique et son a capella ambiancent la scène. Le regard méfiant, il semble chercher au fond de son esprit les paroles de ces tubes qu’il aimait imiter dans son adolescence. Dès les premiers airs qu’il chantonne, nous sommes entraînés dans sa sphère intime portée par une voix si claire, si mélodieuse, qui se fait entendre sur quelques refrains de la « reine de la pop », des tubes de Lady Gaga ou encore Daft Punk. Mais voilà que de temps à autre, certaines paroles obscènes s’insèrent dans les interstices de Like a Virgin, La isla Bonita ou encore Hung up. Le timbre de voix change, l’accent sud-ouest français ressort et les hits américains disparaissent, laissant place à une historiette de petit garçon abusé par son père … Quel sens donner à cette perturbation?

La mélodie s’arrête. Changement de décor. L’homme se tourne et s’installe face au miroir de sa commode. C’est alors qu’une conversation téléphonique entre un père et son fils se détache du silence. Le dialogue est plutôt banal entre eux mais la justesse d’une voix âpre à l’accent braillard du père semble peser sur une figure fragile, une voix douce mais timide qui n’est autre que « Jojo ». Le spectateur peut être surpris de percevoir une autre facette de Jonathan. Une facette qui, dans cet intermède, paraît gêner le comédien comme s’il nous confessait une partie de son histoire, de sa vie réelle.

L’homme se lève et se retourne. Il est devenu elle, perchée sur des stilettos dorés. Les traits de son visage ne sont plus tendus, le mal-être du début semble s’être évaporé. La musique recommence mais cette fois le personnage se trouve dans une boîte de nuit. Il s’enivre de chorégraphies et reproduit de nombreux dialogues entre lui et ses amies ainsi que des scènes typiques de la vie nocturne, comme les bagarres à la sortie du club, ou cette fille qui pleure car « son mec est toujours trop bourré ». « Jojo » crée à lui seul une folle ambiance et nous déplorons l’arrivée si rapide de la fin du spectacle.

Si ce soir nous avons dansé, ri et sommes restés parfois étonnés, nous avons surtout ressenti l’énergie déployée par l’acteur qui nous a donné les clefs de lecture de son parcours professionnel. Ce spectacle peint en profondeur l’autoportrait de l’artiste, de sa terre natale (Tarbes) à son activité prolifique au sein des festivals dramaturgiques européens. Songé et travaillé depuis 2007, créé en 2009, Adishatz (Adieu) présente un chanteur, un acteur, un ventriloque, un homme, enfin une femme ou peut-être les deux à la fois. Il nous a surtout emmenés vers un univers personnel composé autour du lyrisme musical, de la construction d’une identité, celle de Jonathan Capdevielle.

Différentes langues pour une même voix

Par Joanne Vaudroz

Empire /de Milo Rau /Théâtre de Vidy (Lausanne)/ du 5au 8 octobre 2016 / Plus d’infos

©Marc Stephan

©Marc Stephan

La dernière pièce du metteur en scène alémanique Milo Rau, dont on qualifie volontiers la production de théâtre documentaire, clôt la trilogie initiée en 2014 par The Civil Wars et poursuivie en 2015 par The Dark Ages. Cette dernière création garde le même principe que les précédentes : elle se fonde sur les récits de personnes aux biographies similaires malgré leurs cultures différentes. Ces parcours de vie sont utilisés comme matière première pour la trame de la pièce.

Une femme et trois hommes sont présents sur scène, dans un petit appartement d’une pièce composé d’une cuisinière, d’un lit et d’une table. Chacun, à tour de rôle, s’adresse à une caméra posée à gauche du décor, face à eux, projetant leurs visages sur un grand écran en noir et blanc. L’agrandissement permet d’y déceler une expression, un sourire mais également une humidité dans le regard ou encore un tremblement sur les lèvres.

La femme, c’est Maia Morgenstern, une actrice connue du grand public pour avoir tourné dans divers films au succès non négligeable comme La Passion du Christ de Mel Gibson. Cette femme, c’est aussi et surtout une personne au parcours semé d’embûches. D’origine juive et vivant en Roumanie, Maia, âgée de 54 ans, relate une histoire de famille ancrée dans le contexte antisémite de la Deuxième Guerre Mondiale. Son récit mêle des souvenirs d’enfance à des faits historiques comme la révolution roumaine de 1989 et la mort du dictateur communiste Nicolae Ceausescu. Ses souvenirs se teintent parfois de douleur, avec l’évocation de la figure paternelle sévère, parfois de légèreté quand le même tată („père” en roumain) est au centre d’anecdotes cocasses. Ce mot ne surprend plus nos oreilles puisque Maia Morgenstern parle toujours en roumain à la caméra (ses paroles sont traduites directement en français sur l’écran).

Le principe est le même pour Akillas Karazissis (Grec), Ramo Ali (Arabe) et Rami Khalaf (Kurde). À travers une mélodie diversifiée des langues, le spectateur découvre, au fur et à mesure des cinq parties de la pièce, les biographies des personnages, la migration de leur famille ou l’obligation qu’ils eurent de quitter leur pays. À leurs paroles sont joints des objets personnels, présents sur scène. Une photo, un dessin, le son d’une voix issue d’un téléphone portable ou encore des vidéos amateurs projetées sur l’écran accompagnent chacun d’entre eux.

Le chemin qu’ils ont parcouru pour devenir acteurs et actrice est mis en avant. Le plus étonnant est le lien qui se crée au fil de la pièce entre ces quatre personnages. Ils se font écho, se regardent, se sourient comme s’ils avaient réussi à surmonter cette barrière linguistique qui les sépare. Ils sont complices d’une même histoire qui les rassemble et forme « microsociologiquement » le reflet de notre société.

En l’espace de deux heures, Empire aborde des périodes marquantes du siècle passé comme la Deuxième Guerre Mondiale, le marxisme et la dictature russe qui entrent en résonnance avec l’actualité de la crise syrienne. À force d’écouter ces histoires dans l’Histoire, le spectateur éprouve le poids d’une époque, celui d’une Europe fragilisée depuis 1945 jusqu’à aujourd’hui, et dont les frontières devenues floues nous transportent vers le Moyen-Orient.

La caméra s’éteint, les lumières se rallument et les sièges se vident. Était-ce vraiment une pièce de théâtre ? Cette question trottera sans doute toute la nuit dans la tête du spectateur aguerri ou non à ce théâtre de confessions. Il a vu des morts syriens sur cet écran ce soir. Au milieu de ces cadavres gisait peut-être le frère de Rami. Ces morts seront les mêmes qu’il verra au journal télévisé demain : au moment où Ramo et Rami parlent de la guerre qu’ils ont vécue, cette guerre est encore présente à cet instant en Syrie…