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Comme nous

par Jérémy Berthoud

Mourir, dormir, rêver peut-être / De Denis Maillefer et le Théâtre en flammes (CH) / Arsenic / du 25 avril au 2 mai 2017 / Plus d’infos

© Catherine Monney

Autour de deux corps, quatre croque-morts s’installent et témoignent de leur expérience avec la mort mais aussi – et surtout – avec la vie, abordant avec simplicité, émotion et sincérité ce point de passage que nous finirons tous par franchir.

Deux tables de part et d’autre du plateau. Un corps, dissimulé par un drap blanc, sur chacune d’elle. Quatre individus entrent, les habillent et les préparent pour l’enterrement. Petit-à-petit, chacun se laisse aller à la confidence. L’une peine à assumer son métier de croque-mort. Une autre aime tisser une relation de confiance entre le défunt et elle. Un autre s’est construit mentalement un plan de Lausanne où les rues, les bâtiments, sont associés à une levée de corps ou à une nuit d’amour. Après ces quelques témoignages, un par un, ils passent devant une caméra placée sur scène, leur image étant projetée sur écran, et nous racontent ce qui va leur manquer une fois qu’ils seront morts. Nous ne sommes plus au théâtre : sur l’écran est projetée en direct l’image d’une caméra de surveillance de la cathédrale de Lausanne ; on y voit le soleil se coucher progressivement, le temps s’écouler normalement, ce qui atténue cette impression d’être hors du temps que l’on ressent parfois lorsqu’on va voir un spectacle. En somme, nous assistons en direct à un documentaire qui donne un visage, une voix, une humanité à ceux qui travaillent au quotidien avec les morts et qui, le soir, rentrent retrouver leur famille. Comme nous.

L’anecdote s’immisce dans la conversation : l’un d’eux nous explique comment il retire, à l’aide d’un fil dentaire, les bagues des doigts des défunts. L’un rattache ses lacets. Alors qu’ils préparent les corps, ils discutent discrètement entre eux de la soirée de la veille. En confrontant ainsi les réalités pratiques et quotidiennes avec la mort, l’ensemble crée un décalage singulier et désacralise cette dernière en douceur.

Le spectacle est d’ailleurs tout au long mené par la douceur. Le même thème musical, mélancolique, enivrant, joué au piano directement sur scène par un homme silencieux, accompagne les mots, les sourires et les larmes de nos croque-morts. Très humains de par leur sensibilité, leur fragilité, ils se sont mis à nu pour nous. Pendant leurs discours, un enfant a disposé des bougies autour du plateau, en mémoire des morts, peut-être.

Et lorsque les applaudissements résonnent, les deux corps qui jusqu’ici s’étaient tenus tranquilles se lèvent et viennent saluer… Après tout, nous étions au théâtre, ce soir. Et ces quatre croque-morts sont comédiens.

Profite bien de ta ruse…

Par Jérémy Berthoud

Goupil / Par Les Compagnons de Pierre Ménard / Mise en scène de Nicolas Fagart / le Petit Théâtre / du 8 au 11 mars 2017 / Plus d’infos

© Les Compagnons de Pierre Ménard

Rejouer les aventures du Roman de Renart en mimes et en langue des signes est un pari audacieux. C’est pourtant sans peur mais avec une précision sans faille que s’y sont attelés les Compagnons de Pierre Ménard.

Depuis la fin du XIIe siècle, Renart le goupil a toujours pris bien du plaisir à se moquer de ses semblables, animaux et humains confondus. Pour rendre hommage aux aventures de ce fameux quadrupède, deux comédiennes en ont traduit quelques-unes en mimes et en langue des signes : leurs gestes sont précis; leur visage et leur corps, très expressifs, marquent clairement les différents personnages à l’aide de mimiques comiques et de postures maîtrisées : il y a le loup Ysengrin, terrestre, bête et méchant; Renart, à la gestuelle plus subtile; des paysans, rustres et lourds; un oiseau anglais, tendu; un poussin ado-rebelle tout mou; Pinte la poule, sa mère, et ainsi de suite. Elles miment également la pluie et le soleil qui se lève, avec toute la légèreté et la poésie inhérentes à la langue des signes.

De part et d’autre de la scène, un violoncelliste et un conteur. Sans eux, pas de bruit, pas de tempo pour accompagner les mimes. Et l’alchimie fonctionne : chaque son émis par l’instrument se manifeste, ou plutôt se traduit, simultanément dans le jeu des deux femmes. Un son lent donne un mouvement lent, un son lourd un mouvement lourd et ainsi de suite. La musique caractérise les atmosphères, les états d’esprit des personnages, les ambiances : un brin de tango et les deux animaux se mettent à danser, un peu de country et on se retrouve au far west, un son sec et une gifle fuse, un autre son, une autre gifle. Les bagarres (et il y en a régulièrement) impressionnent par leur précision : la synchronisation entre les coups, les réactions aux coups et le son des coups est irréprochable.

Le conteur, quant à lui, donne à chaque personnage une voix différente, toujours amusante, et entre en résonance avec les corps et la musique. Les trois instruments – voix, corps et violoncelle – se nourrissent et s’écoutent mutuellement. Le rythme oscille entre vitesse et pesanteur, explose au moment où les loups débarquent, à tel point que le musicien quitte sa place pour courir dans la salle. Le texte est difficile d’accès par la présence de termes anciens comme « huis » ou « castel » mais, traduit en musique et en mime, il s’éclaircit rapidement.

L’écoute sur le plateau est forte ; celle du public l’est aussi. Lorsque les artistes reviennent à la fin pour discuter et nous apprendre une comptine en langue des signes, comptine qui résume l’histoire à laquelle on vient d’assister, les enfants n’en perdent pas une miette… Les adultes non plus, d’ailleurs. C’est là signe de réussite.

Tout en douceur…

Par Jérémy Berthoud

D’autres / De Tiphanie Bovay-Klameth et Alexis Rime / Mise en scène par Tiphanie Bovay-Klameth et Alain Borek / Compagnie TBK / Théâtre 2.21 / du 28 février au 12 mars 2017 / Plus d’infos

©atelierobscur

Tendresse. Voilà un mot parmi d’autres pour qualifier D’autres où, seule en scène, Tiphanie Bovay-Klameth interprète différents personnages directement inspirés de son entourage.

Imaginons deux secondes que notre être, dans tout ce qu’il a de quotidien et de banal, se retrouve soudainement catapulté sur une scène et transformé en personnage de théâtre. Imaginons que la comédienne qui nous incarne aille jusqu’à reprendre les petits tics que nous essayons tant bien que mal de cacher : des mains qui vagabondent négligemment dans les cheveux, des expressions que nous employons sans nous en rendre compte… Imaginons que les quelques défauts dont nous sommes pourvus prennent toute leur ampleur sur le plateau. Cela en vexerait sans doute certains. Mais Tiphanie Bovay-Klameth pastiche l’humain avec tant de douceur qu’il serait difficile de lui en vouloir. Elle joue en effet chacun de ses personnages avec une sincérité totale. Elle passe de l’un à l’autre avec fluidité et clarté et ne néglige aucun détail dans son jeu pour les nourrir, que ce soit à l’aide d’un regard, d’un mouvement de poignet ou d’un bégaiement ; elle croit en eux et ne s’en distancie jamais pour se moquer. Nous ne rions pas des personnages mais des échos qu’ils provoquent en nous.

Et D’autres foisonne justement d’échos. Tiphanie Bovay-Klameth a choisi de réunir ses caractères pour organiser une « soirée de gym » comme on en trouve dans chaque commune romande qui se respecte. Tout y est : la création des costumes, les répétitions et leur lot de cris, les tests de sonos où on boit de la bière… Le spectacle se veut local, peut-être parce que la comédienne est elle-même une enfant du pays de Vaud. À ce fil principal, assez explicite, se joignent quelques scènes qu’il est parfois difficile de rattacher au reste, comme la scène d’ouverture où une femme recherche une tombe au bord d’une rivière. En effet, la performance s’est construite à partir d’improvisations qui n’avaient pas forcément de lien entre elles et qui ont été après coup rassemblées en une gerbe. Cette structure un peu lâche pourrait gêner mais, avec un peu d’imagination, la plupart des blancs se trouve rapidement comblée. À nous de voguer entre les différentes atmosphères, généralement comiques, si l’on excepte une scène d’enterrement où un personnage pleure continuellement, ne s’arrêtant que pour saluer voisins et amis. Il y avait là un malaise qui contrastait agréablement avec la tonalité enjouée.

Tout se termine avec le fameux spectacle de gym, soit une chorégraphie volontairement maladroite sur « Entrer dans la lumière » de Patricia Kaas. Tiphanie met dans ce dernier numéro une telle conviction, une telle candeur, qu’il est impossible de simplement en rire. On sourit aussi, doucement. Parce que, dans un passé lointain, peut-être que nous aussi avons dansé lors d’une soirée de gym avec un sourire jusqu’aux oreilles…

Cinquante nuances de sombre

Assemblage de textes de l’Atelier critique à partir du spectacle Rêve et folie de Claude Régy

Par Jérémy Berthoud, Céline Conus, Thomas Cordova, Jehanne Denogent, Ivan Garcia, Margot Prod’hom, Artemisia Romano, Basile Seppey, Joanne Vaudroz

Rêve et folie / De Georg Trakl / Mise en scène de Claude Régy / Théâtre de Vidy / du 28 février au 4 mars 2017 / Plus d’infos

®Pascal Victor 2016

Le texte qui suit est issu d’un exercice guidé de critique créative sur le spectacle de Claude Régy. Il est composé d’une sélection d’extraits de neuf propositions.

Ce n’est pas un spectacle. Ce n’est pas une histoire. Ce n’est pas un jeu. Il n’y a que les pensées qui traversent les têtes. Des souvenirs qui sont rappelés. Il y a une voix et des couleurs, des sensations. Une transe. Un courant électrique et des sons. Je sens. Je pars. Un délire, des phrases…. Cauchemars d’enfants. Une transe. De la gêne, de la vergogne. Soudain des rires empêchés qui répondent aux gémissements de l’âme en peine. Pourquoi rire ainsi ?

Le texte violent : pourpre, bleu, ombre, cimetière, gorge, bouche, caverne, mort. Il tourne en boucle, en forme de litanie. Une transe. La voix plane et se pose parfois dans les têtes, comme un oiseau de malheur. Pourquoi s’imposer cela, me dis-je. Mais la voix poursuit. Impossible de s’extraire de cette gangue. Soudain l’ennui et l’envie d’échapper à tout cela. Une peur de la contagion de tous ces mots, de toutes ces phrases sordides et de ce corps donné à voir, lent et tordu. Une transe comme un sort en train d’être jeté. Et la résistance s’épuise peu à peu et rend les armes. Cela se sent. L’atmosphère se lâche. Se laisser faire sans savoir pourquoi, sans pouvoir faire autrement. Admirer même cette violence impudique, cette âme nue et brute qui ose se montrer. Ne pas savoir quoi dire ni penser. Ne plus vouloir y retourner. Le désir d’y échapper. La pulsion de vie ravivée ainsi par la mort qui apparaît sans voile et sans déguisement. Ce paradoxe comme voie de salut, car il faut en sortir indemne. (C. C.)

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Jour de sang. Une lumière blafarde luit en attendant la fin de la souffrance. Le temps s’est ralenti, enlisé, enfoncé. Le corps n’obéit plus, il viole et rampe dans le silence d’une vieille église sans vitraux.

Jour de cendre. Bête affreuse, il erre dans la rue avec ses copains les démons. Il espère qu’un Dieu descendra du ciel. Mais l’attente est longue. Où est la joie? Sa voix s’amplifie, en un cri pathétique. Il n’y a plus rien à perdre, plus rien à gagner.

Jour de sens. Il a lu trop de romans. Dans ses yeux un reflet fugace et indicible d’une mort qu’il ne mérite pas et d’une vie qu’il n’a jamais eue, et pour laquelle il n’a jamais lutté. Parce qu’on l’a exclu pour sa différence. Parce qu’avec son imagination débordante d’enfant gâté violeur récidiviste, il écorchait des chats sur une terre consacrée.

Jour de vent. L’aurore luit une dernière fois. Ô insupportable souffrance, personne ne veut de toi ni chez les vivants ni chez les morts. Tu devrais te faire une raison. Mais non. Tu préfères chercher une autre proie. Ainsi va la vie. (J. B.)

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Je me souviens…

… que le moment pendant lequel le public a attendu que la lumière s’éteigne sur les gradins et que la pièce commence a été très long, plus long que d’ordinaire, que ce moment a été tellement long que j’ai cru que la lumière ne s’allumerait jamais.

… que le comédien bougeait comme au ralenti, levant les bras, faisant de grands pas, marchant comme un pantin désarticulé, mais crispé, rouillé.

… qu’il avait l’expression d’un fou, d’un névrotique, d’un extasié, la bouche grande ouverte, les yeux écarquillés

… qu’il paraissait parfois en pleine extase d’un bonheur qui lui tirait tous les traits, et parfois dans une souffrance si intense qu’elle lui crispait le visage.

… avoir pensé pour cette raison que la pièce aurait dû s’appeler « Cauchemar et névrose ».

… que le plateau était recouvert d’un arc de cercle, en toile peut-être. (M. P.)

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Cinquante nuances de sombre. Les limites de la raison ou l’inabordable : cet espace obscur où les mots n’ont plus cet attachement serein avec le monde. C’est dans cet endroit inconfortable pour l’esprit que Claude Régy nous emmène, avec pour turbulent véhicule les textes de Georg Trakl. L’entrée en matière se fait méditative. Un saut dans l’ombre, si l’on peut dire, mais en douceur. Pas de « triple-axel-bouc-piqué » furieux et resplendissant non, c’est un plongeon tout en fluidité et presque torpeur dans une liquidité ténébreuse. Mot d’ordre : le silence ; décor : l’obscurité. On entend la respiration de son voisin, les gargouillis faméliques de quelques-uns.

La pièce, l’obscurité, le silence. Sur scène une forme fantomatique se dessine vaguement, lumière laiteuse presque flottante difficile à distinguer. Elle s’approche et d’une voix plaintive se fait le passeur des mots de l’artiste allemand Trakl. Impossible de lui donner une identité, une forme cohérente, elle n’est aucun personnage sinon une voix, sinon une poésie en prose qui survole notre rêve collectif. Un rêve avec lequel Claude Régy tente de dessiner la carte d’un espace aux abords de la conscience en jouant sur les limites du langage. Un langage cohérent mais qui ne dit rien du réel, qui exhibe sa nature symbolique. Ainsi nous voilà au travers de l’œuvre, balancés entre deux pôles de notre humanité, à onduler entre bestialité et symbolisme. Tout un jeu entre la folie et le rêve. (T. C.)

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L’attente est longue. Un faisceau vert et des mouvements étranges perturbent notre champ visuel. Mes yeux sont dérangés, ma rétine ne peut saisir complètement les formes. Mon cerveau tente de saisir mouvements et jeux de lumière. L’homme se déplace sur scène, se pliant, se tordant. Bien d’autres gestes que je peine à percevoir. Trop de vert, trop d’obscurité, la sensation n’est pas agréable. J’entends « viol, enfant, cris, hurlements ». Je ne comprends pas, mais ce n’est pas grave. Je visionne la scène comme un film muet, faisant un va-et-vient entre ma vue et mon arrière-monde de la pensée. En quittant la scène, l’acteur avait un petit air de Rocky, non ? (I. G.)

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En la selve obscure. Une fois de plus, au crépuscule, les sons s’égrènent et son corps, noué comme suspendu, s’égare. Avant qu’ils n’achoppent dans le froid, le golem tourne ses yeux bistrés encore avides. Il gémit, veule et gueulard.

L’aigre salive des crapauds a diapré son front d’une dentelle fuligineuse et des guttules, purpurines et lactées, sèchent sur ses cuisses gonflées. Au long des rainures de ses ailes déchirées glisse une eau, toujours verte et juteuse.

Il a dû quitter l’intérieur de la nef, cet écrin lumineux qu’arcs et arrêtes festonnent. Il a fui cette forge où le vieil orgue halète, où les crucifix cloués aux murs sont autant d’oiseaux noirs. Depuis lors il se perd dans cette forêt de pinacles et de contreforts qui déchiquettent la nuit.

Maintenant ruissellent autour de lui les vomissures de ses frères aveugles. Il se souvient des joues rutilantes de l’enfant et du bruit chaud de la nuque d’un chat sauvage sous ses doigts convulsés. Mais le souvenir de sa race brûle ses muscles d’airain et de son œil torve la gargouille perce une dernière fois le vide.

Sa grimace raconte enfin les escaliers sombres, les venelles altières et venteuses qui ont scandé son supplice. Et tandis que sa peur l’avale, que ternit sa souffrance, l’héritier maudit suit du regard la main absente de son père. Alors le reflet de sa sœur se morcelle et sa langue blette luit, immobile, au-dessus de la bourgade qui hier encore rissolait au soleil. (B. S.)

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Le son de sa voix m’imprègne de façon intense après ces minutes passées dans le noir, le silence créant une sorte de démultiplication des sens. Un fond sonore, toujours régulier, et des gestes corporels en tension, voire tremblants. Le comédien est dans l’exercice même du texte. Il mène une forme de combat avec les mots, qui semblent l’imprégner dans sa propre matérialité. Il paraît éprouvé par le texte.

Il s’approche lentement pour nous saluer, et semble épuisé de la performance qui a eu lieu. Il s’en va presque en boitant, nous laissant dans l’obscurité du commencement. (A. R.)

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Les traits de son visage sont tirés. Congestionnés même. Souriant. Grimaçant. Sourire grimaçant. Il semble en proie à une intense émotion. Sa bouche s’élargit comme pour laisser échapper un cri. Inarticulé. Serait-ce en fait un sourire ? Cette figure d’agonie me glace. Elle me rappelle les peintures de Yue Minjun, un artiste chinois, qui représentent des hommes aux faces colorées en rose bébé, rieuses, terribles. Comme pour échapper à la censure, les visages affichent un optimisme hypocrite et forcé. Forcé jusqu’au grotesque. Que peut bien cacher cet homme devant moi ? De la douleur, c’est certain. Du remords aussi, je crois comprendre. La censure n’est pas chez lui une force imposée de l’extérieur. Elle est interne, composée d’oubli et de honte. Inhibante. Angoissante. Comme un guerrier japonais, il se bat contre son passé. Comme un skieur, il slalome entre les souvenirs. Comme un nageur, il remonte à contre-courant. Sous l’effort, ses jambes fléchissent, son dos ploie. La lutte intestine tord son corps et son visage. (J. D.)

**

Je me souviens de l’euphorie des gens dans la file d’attente avant de découvrir l’ultime pièce de Claude Régy.

Je me souviens de ce spectre paraissant si loin et se rapprochant si près du public, comme s’il se tenait au-dessus de moi.

Je me souviens de son visage, de ses expressions terribles, d’une bouche qui se tordait de douleur. Je me souviens que cela a suscité au fond de moi un mélange d’effroi et de compassion pour cet homme.

Je me souviens que la torsion de sa bouche faisait écho à des mouvements de son corps très étranges. Le personnage se retrouvait dans des positions abracadabrantes qui suggéraient l’endolorissement.

Je me souviens qu’il marquait un temps d’attente dans chaque posture affligeante.

Je ne me souviens pas du contenu de ce texte décousu.

Je me souviens des variations sonores de sa voix et je me souviens des frissons ressentis en entendant soudain une voix âpre sortir de ce corps agenouillé sur le devant de la scène.

Je me souviens m’être assoupie, laissant passer le flot de paroles dans ma tête sans vouloir m’y accrocher, y chercher un sens.

Je me souviens des applaudissements ininterrompus, des salutations par trois fois d’un homme revenant doucement à lui, à nous.

Je me souviens d’un mot me traversant l’esprit à la sortie du théâtre : expérience. (J. V.)

Si proches et si loin

Par Jérémy Berthoud

Une critique du spectacle

Genesis (J’ai envie de parler de théâtre avec vous) / de et par Jean-Michel Potiron / Compagnie théâtre à tout prix / La Grange de Dorigny / du 2 au 4 février 2017 / Plus d’infos

©La Grange de Dorigny

Dans le cadre intime d’une loge de la Grange de Dorigny, Jean-Michel Potiron convie son public pour un spectacle autour de ses projets de mise en scène. Quand théâtralité et convivialité cohabitent avec difficulté…

Tout commence dans le foyer de la Grange. La quinzaine de spectateurs attend patiemment que l’on vienne les chercher pour les mener dans la grande salle. Surprise : le spectacle n’aura pas lieu sur scène mais dans une petite loge avec douche et WC. Un homme, un peu envahissant mais sympathique, prend le temps de saluer chacun d’une poignée de main ou d’une bise avec une bonne humeur légèrement ostentatoire. C’est le metteur en scène et comédien Jean-Michel Potiron. Après qu’il a été cherché quelques chaises, tout le monde s’installe en cercle autour de lui, brisant la traditionnelle distinction entre artiste et spectateurs. On ouvre la bouteille de mousseux, les verres tintent, les chips circulent… Voilà qui laisse le temps de poser son regard sur l’ensemble de la petite salle. Quelques photos, un bouquet de roses – cadeau réservé aux premiers rôles selon la tradition –, des vêtements éparpillés… La loge est sans doute occupée. Effectivement, Potiron doit, nous dit-il, monter sur scène dans une heure et tient à partager ce laps de temps avec nous pour parler de théâtre. Malgré une histoire difficilement croyable (nous savons pertinemment qu’il n’y a pas de spectacle dans une heure), Potiron s’amuse régulièrement à maintenir un semblant d’illusion. Son spectacle s’appuie en effet sur divers procédés volontairement exagérés pour mieux pouvoir en rire avec nous: il répète fréquemment au cours de la discussion que l’heure approche, il a réglé un réveil pour lui signaler de se préparer et un membre du personnel de la Grange vient en personne lui dire de monter sur le plateau – comme dans les plus grands spectacles hollywoodiens.

Potiron souhaite nous parler de ses rêves de mise en scène. Mais, régulièrement, on peine à dire si son personnage parle de ses rêves ou de ses projets en cours de réalisation… Emporté par sa bonne humeur, il se perd un peu et ces incohérences empêchent de mieux le cerner; d’autant plus qu’il s’adresse principalement à ses deux voisins en les tutoyant, ce qui exclut en partie les autres spectateurs présents dans la loge. Pour parler de théâtre avec nous, Potiron a choisi un dispositif délibérément théâtralisé, notamment au niveau des effets comiques qu’il emploie (parler plus fort, laisser des silences). Cependant, cette théâtralité ne s’accorde pas entièrement avec le cadre plus intimiste d’une loge.

Quoi qu’il en soit, la passion de cet homme pour les pièces dont il nous parle est bien réelle. Ce soir, il discute d’Orgie, de Pier Paolo Pasolini, et Place des héros, de Thomas Bernhard. Tout en nous résumant efficacement les deux textes, il nous en donne, avec beaucoup de finesse, les grandes lignes interprétatives, en insistant particulièrement sur leur dimension idéologique et politique. Il termine en nous donnant les points sur lesquels il insisterait dans une hypothétique mise en scène.

C’est l’heure. Potiron doit partir. Après une fausse sortie et les applaudissements de rigueur, il revient pour discuter avec nous, non en tant que personnage mais en tant qu’humain. Il répond avec gentillesse à nos questions et nous explique ce qui l’a mené à élaborer son Genesis. Cet «après-spectacle», en marge de son spectacle qui était lui-même en marge d’un prétendu autre spectacle, aura permis de voir le vrai Potiron et de le comparer, non sans plaisir, avec son personnage (qui lui ressemble dans une très large mesure).

Parler de théâtre n’est pas une activité anodine; cela en dit souvent long sur un individu, ses goûts artistiques, ses conceptions du réel, de l’imaginaire, de la politique, son rapport aux émotions… C’est un moyen de connaître et de se rapprocher de ses semblables. Potiron a bien saisi l’importance d’un tel acte mais, en faisant de ce geste intime un spectacle théâtral et théâtralisé, il en a paradoxalement écarté une dimension «sociale» et conviviale que les chips et le champagne ne peuvent entièrement compenser.

En (a)pesanteur

Par Jérémy Berthoud

Holes & Hills / de et par Julia Perazzini / Arsenic / du 26 au 30 novembre / Plus d’infos

© Simon Letellier

© Simon Letellier

Comme le disait Démocrite, «tout ce qui existe dans la nature est le fruit du hasard et de la nécessité». Comme le performe Julia Perazzini, chaque vie se forme de trous et de collines, de Holes et de Hills.

Dès la première séquence, les sourires paraissent. Comment ne pas rire en voyant Julia Perazzini jouer en play-back – à grand renfort de mimiques et petits gestes – une actrice anglophone peu finaude lors d’une émission télévisée, dans un petit maillot de bain une pièce et des collants noirs? Et ce n’est que l’un des nombreux personnages que Julia interprète lors de son monologue. Fort différenciés les uns des autres, tous ou presque ont en commun la perruque blonde portée par la comédienne. Tous s’expriment à l’occasion d’interviews. Tous parlent de leur vie et de leurs conceptions du monde avec le plus souvent un accent joliment marqué. La communication n’est pas toujours aisée: des trous s’y invitent sous forme de blancs de texte, d’idées perdues ou de sujets qu’on refuse d’aborder. Ce sont là quelques procédés d’une réflexion centrée autour de la question de l’identité et du rapport au théâtre. Du rapport entre l’autre et moi, celui qui interroge et celui qui est interrogé, de la dualité des choses et des êtres, des Holes et des Hills.

Plus les personnages défilent, tantôt en dansant, tantôt en déambulant calmement, moins le rire se fait entendre. Les gags se font plus rares. La perruque blonde se troque contre une cotte de maille pour la tête, lourde. On tombe, «empalé… empalé». Puis on dégrafe la cotte de maille et on en fait une coiffe, on transforme le métal guerrier en objet esthétique, comme on transformerait une tristesse pesante en une joie qui a connu la peine. On chante, on enfile des talons hauts – très hauts – et on remonte la pente, on recommence à rire, à s’interroger, à «faire l’amour avec la vie», avec tout le tantrisme que cela implique, sans oublier les trous qui nous attendent.

Le décor, simple, contraste avec le jeu riche et varié: trois sculptures informes à la couleur indiscernable, entre le noir, le gris et le blanc, agrémentées de deux arbustes et d’une caisse de chantier jaune. Trois structures bâties d’après le précepte de Démocrite: «tout ce qui existe dans la nature est le fruit du hasard et de la nécessité». Comme l’explique l’un des personnages, la nature donne quelques contraintes sur la construction globale d’un élément et laisse au hasard le soin de combler le reste. Un peu «comme flocons de neige». Un peu comme l’humain: à partir d’un canevas, on obtient des milliards de vies possibles, des combinaisons infinies de Holes et de Hills.

Un vent de changement

Par Jérémy Berthoud

1985…2045 / de Katy Hernan et Barbara Schlitter / par la Compagnie Kajibi Express / du 2 au 20 novembre 2016 / au Petit Théâtre / Plus d’infos

© Philippe Pache

© Philippe Pache

Entre 1985 et aujourd’hui, entre l’enfance des parents et celle de leurs enfants, il y a quand même un monde. Et que dire des 30 ans à venir ? En 2045, vivrons-nous sur Mars avec les ours polaires ? Le temps passe vite au Petit Théâtre.

Nous sommes en 1985. Pour les 10 ans de Katy, la fillette a organisé une boum et ses parents lui ont offert un walkman. Soudain, une citation de Retour vers le futur se fait entendre et Katy a aujourd’hui 40 ans. Il faut dire que les voyages dans le temps sont rapides sur scène… En une seule minute chrono, grâce à trois comédiens très motivés et très drôles et à un ingénieux décor modulable en plaques de mousse, le salon des années 80 devient un espace désordonné tout à fait contemporain. Encore quelques instants et une véritable banquise des années 45 (2045, entendons-nous) se retrouve sur le plateau, agrémentée de deux ours polaires. Les transitions, multiples, sont toujours gérées avec brio, que ce soit en chorégraphies frétillantes ou en courses contre la montre… La maîtrise du temps et de l’espace est totale.

Non contents de nous faire voyager, les comédiens de ce spectacle mettent notre cervelle à l’épreuve en proposant régulièrement de petites discussions destinées aux enfants, public principal du spectacle. Ils nous parlent du temps qui passe de gauche à droite ou de droite à gauche selon le sens de la lecture, ils cassent les fameux préjugés sur les « vieux » du siècle passé, ils abordent les bienfaits de la technologie… sans jamais tomber dans les extrêmes. Chaque époque a ses avantages et ses inconvénients, nous disent-ils. Et les enfants dans la salle n’hésitent pas à intervenir, donnant çà et là leurs idées sur les questions abordées. Loin de les ignorer, les comédiens interagissent avec eux brièvement avant de reprendre le fil de leur histoire. Après tout, ils ont conçu leur spectacle à partir de témoignages de différents enfants, enregistrés et diffusés pendant la représentation, alors pourquoi ne pas utiliser ceux qui leur tombent entre les mains le jour-même ?

Les plus âgés ne sont pas en reste : les comédiens ont inséré pour eux différentes références musicales des années 80. Ils ont aussi posé avec légèreté, presque subrepticement, une ou deux évocations de la mort et de l’abandon destinées à toucher chaque être de la salle.

Plutôt que de mettre en avant le clivage traditionnel entre enfants et adultes, le spectacle les rassemble au moyen d’un parallèle à la fois fin et désarmant : « les adultes ont peur du futur comme les enfants ont peur de l’obscurité. Tous ont peur de l’inconnu ». C’est sur cet inconnu appelé à être construit par les idées folles des enfants (aidés de leurs parents) que s’éteignent les lumières.

A la vie, à la scène!

Par Jérémy Berthoud

jeremy-berthoud

Situé au bord de l’Arve, le théâtre de la Parfumerie accueille du 4 au 23 octobre la compagnie 100% acrylique et son Juste après ou juste avant?, création haute en couleur mélangeant avec allégresse scène, coulisses et vie réelle.

Dans la vie d’un comédien, il y a des instants capitaux qui assurent la transition entre son rôle et ce qu’il est en réalité: les saluts. Ici, le point central ne sera donc plus la représentation-même, mais sa fin. Les cinq acteurs de la troupe nous donnent ainsi l’opportunité d’assister à plusieurs «dernières scènes», du ballet classique à la comédie musicale déjantée, en passant par l’opéra lyrique, pastichées avec un plaisir non-dissimulé.

Après les applaudissements, tous se retrouvent en coulisses pour trinquer ensemble et se raconter quelques anecdotes. Afin que le public puisse en profiter – et saisir pleinement le passage du rêve au réel –, les loges ont été placées sur le côté cour du plateau, tandis que la scène des spectacles proprement dite se trouve côté jardin. Une caméra a même été placée dans le coin «WC» pour ne rien manquer…
A ces différentes capsules s’ajoutent différents monologues plus sérieux et plus intimes qui, sur fond de musique légère, se présentent comme des petits pans d’autobiographies des artistes. Si la vie réelle s’immisce dans le monde du théâtre, où s’arrête-t-elle? Est-ce que le personnage de Maud, qui perd tout le temps ses affaires, est inspiré de son interprète portant le même nom? Est-ce que l’immense plante verte provient vraiment du jardin de Christian? Il vaut mieux ne pas trop se prendre la tête et se laisser vivre dans le monde tantôt explosif – porté par un humour décalé et des gags récurrents parfaitement dosés –, tantôt plus dramatique que nous offre une compagnie 100% acrylique pleine d’énergie. Des rires au ventre, des questions plein la tête, des amitiés fortes… tout s’entrechoque pour former la vie; celle qui se partage sur une scène de théâtre.

Chair en canon

Par Jérémy Berthoud

Empire / Milo Rau / Théâtre de Vidy / du 5.10 au 8.10.2016 / Plus d’infos

©Marc Stephan

©Marc Stephan

Après The Civil Wars et The Dark ages, le metteur en scène Milo Rau présente Empire, dernier volet d’une trilogie consacrée à l’Europe. Dans ce dernier opus, l’accent est mis sur la quête d’une identité européenne commune, polyglotte et pluriculturelle.

Quatre comédiens de quatre horizons culturels différents se posent sur une chaise et racontent quelques fragments de leur existence, tantôt solaire, tantôt sèche comme la poussière, dans leur langue maternelle, grecque, roumaine, kurde et arabe (sous-titrées en français). Akillas, Maia, Ramo et Rami. Akillas joue des tragédies, Maia a tourné dans La Passion du Christ de Mel Gibson, Ramo a passé quelques mois en prison et Rami cherche son frère disparu sous le régime syrien. Ce qui les sépare tous quatre, c’est leur parcours, marqué à différents niveaux par la religion, la politique ou le voyage ; ce qui les rassemble, c’est leur métier de comédien.

Ce statut ambigu de témoin-comédien pose un certain nombre de questions : ce qu’ils partagent sur scène relève-t-il de la fiction ou du réel ? Où se trouvent les limites entre ces deux catégories ? Avons-nous affaire à des personnages de théâtre, des comédiens qui jouent ou tout simplement des humains ? Sans doute un mélange des trois, un mélange entre la fragilité des émotions et la sécurité d’un plateau de théâtre où ce qui se passe a été répété. Régulièrement les comédiens rappellent qu’il s’agit d’un spectacle et rejouent parfois des scènes de leur vie, prenant véritablement les rôles de leurs interlocuteurs : Maia nous fait revivre un tournage à Auschwitz et Ramo met sous nos yeux son passage en prison. Pour troubler davantage encore les catégories, le décor, petit appartement une pièce, est à la fois très impersonnel et profondément intime : à ce que disent nos quatre protagonistes, certains objets leur appartiennent. Quant aux costumes, les intervenants portent sans doute leurs propres vêtements mais ils gardent les mêmes tous les soirs…

De langues différentes, tous quatre s’écoutent tout de même les uns les autres, se répondent, se retrouvent dans la vie des autres ; « comme toi, j’ai vécu ceci… », tissant des liens de connivence profonds, cherchant derrière l’apparence des mots la marque qui les rend tous humains. A cette complicité de paroles s’ajoute une complicité de plateau intimement liée au dispositif scénique : alors que trois d’entre eux se tiennent dans la petite chambre du décor, le quatrième se place systématiquement derrière une caméra et filme leur visage qui est projeté sur grand écran. Lorsqu’un des « narrateurs » parle, il s’adresse à la caméra et, peut-être aussi, à celui qui se tient derrière.

Ce dispositif de caméra, filmant les visages en plans serrés en noir et blanc, n’est pas sans rappeler le fonctionnement d’un documentaire. S’ajoutant à la voix, différents objets et souvenirs, fonctionnant comme autant de sources historiques, amplifient cet aspect : il y a la médaille de Ramo, les photos des morts du régime syrien, projetées sans filtre, une vidéo-amateur prise dans un cimetière…

Comme les comédiens jouent face à la caméra, les figures sur l’écran semblent nous regarder directement, créant avec chaque membre du public une proximité forte et l’impression d’être seul avec eux. Le lien, empli de respect mutuel, se teinte parfois de violence lorsque, par exemple, Maia se frappe la tête contre l’armoire, produisant une onde de choc à travers les rangées de sièges du théâtre. Il devient angoissant lorsque les photos des morts défilent alors que Rami cherche celle de son frère disparu. Il s’emplit de joie lorsqu’Akillas nous donne à voir son « minimalisme dépressif », c’est-à-dire une face inexpressive ponctuée d’un silence significatif, grâce auquel il a décroché son premier rôle au théâtre.

Le spectacle n’est pas uniquement ancré dans le présent de la salle, il s’étire aussi jusqu’au passé : divisé en cinq parties, il s’inspire de la structure en cinq actes de la tragédie classique. Il remonte même jusqu’aux racines grecques du théâtre, lorsque Maia et Akillas interprètent un extrait de la Médée d’Euripide. Maia est placée sur un balcon situé derrière le décor et filmé. Nos deux comédiens ne joueront donc pas face-à-face mais mot-à-mot. L’une sur l’écran, l’autre sur le plateau juste en dessous, rappelant la fin de Médée qui, après avoir tué ses enfants, s’envole sur le char du soleil, s’éloignant de la terre où tout le monde, y compris Jason son mari, la traitait en étrangère.

Voilà touché le dernier point : la distance. Celle d’une culture à une autre, de Médée la barbare (au sens d’étrangère) à Jason le grec, de Maia à Akillas, du passé au présent. Le noir et le blanc de la vidéo et les témoignages appartiennent au passé et nous frappent au présent, atténués par le temps. Le décor à deux faces, tourné d’abord côté balcon (imbriqué dans une paroi d’un immeuble délavé), a été retourné côté appartement au tout début du spectacle, passant ainsi de l’impersonnalité lisse et convenue d’une vieille façade à l’intimité d’un appartement et de quatre témoins, amenant avec eux leur force, leurs émotions et, surtout, leur fragilité, marque universelle de notre humanité.