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Rencontres au souk

Par Artemisia Romano

Still in paradise / Création de Yan Duyvendak et Omar Ghayatt / Théâtre de Vidy / du 6 au 10 juin 2017 / Plus d’infos

© Pierre Abensur

Still in paradise créé par Yan Duyvendak, artiste néerlandais établi à Genève, et Omar Ghayatt, artiste égyptien vivant à Berne, est une rencontre qui émane de la nécessité urgente de se rapprocher de l’autre, de mieux se connaître et de faire dialoguer ces mondes que bien souvent tout oppose : l’Occident et le Moyen-Orient, l’inadéquation prétendument parfaite. Les deux artistes travaillent autour des multiples représentations de la différence culturelle, qu’elles soient individuelles ou collectives. Ils les entremêlent voire les entrechoquent…

Comme dans un souk, nous sommes invités à chiner parmi douze scènes préparées. La vitrine qui nous est offerte est dense et elle intrigue, chaque échantillon racontant une forme de rencontre entre les deux mondes, entre les deux cultures. Seuls cinq de ces extraits seront joués, le choix se fait démocratiquement par un vote à mains levées.

« Not in paradise » est le premier fragment élu. Yan et Omar tiennent chacun en main un jeu d’images et associent tour à tour des paires, à la manière d’un memory. Des diptyques défilent sous nos yeux : une femme voilée répond à une femme dénudée, l’icône du christ tenant une bible à la main fait soudainement écho à Sala Abdeslam qui brandit un Coran, une femme bavaroise entourée de bières est la jumelle de Ganesh tenant des offrandes, des femmes en burka répondent à une affiche contre les minarets, un tank avec des derricks en feu s’associe à des saucisses grillant sur un barbecue. Ces assemblages, insolites et inattendus, se superposent et se répondent en formant une équation surprenante avant de disparaître sous un paysage tropical fait de palmiers et de ciel bleu.

« Boum » offre un temps de parole au public, qui, assis en cercle, partage sur l’islam : « l’islam est multiple, une des valeurs cardinales est la charité ; vaut-il mieux être musulman en Occident ou en Orient ? Les musulmans de l’ex-Yougoslavie sont-ils moins discriminés que les autres en Suisse ? Le prophète s’appelle Mohammet, et sa mère Maryam ; les femmes ont des yeux étincelants derrière leur burka ; la journée est rythmée par des prières ; c’est un espace politique comme les autres. » Le coucou suisse sonne, laissant planer ce joli récit qui s’est formé, ensemble.

Dans « ma vie secrète » Omar narre son adolescence au Caire : son rapport au corps, la timidité et la maladresse vécue entre filles et garçons, son premier film érotique visionné qui lui laisse une image libérée du corps en Occident. « Home » est l’échange épistolaire entre Omar et son ami Georges, qui aborde le printemps arabe et leur amitié ébranlée par une vision opposée sur la manière de mener la Révolution. « Dolivan » raconte le voyage d’un exilé qui migre vers l’Europe, les passages aux frontières et les retours en arrière : Irak, Milan, Suisse, France, Norvège, Irak, Istanbul, Sofia, Marseille, Paris, Calais et enfin la Belgique. Des jouets mettent en scène ce périple : les petites voitures en plastique, les trains, les figurines faisant office de passeurs et de policiers. Ce fragment aborde aussi le désaccord existant entre Yan et Omar sur l’accueil des migrants, l’un étant prêt à les accueillir sans concessions, l’autre abordant les différences culturelles comme une entrave possible à une bonne intégration. L’Europe peut-elle être un Eldorardo pour tous ?

Telles des boîtes qui s’ouvrent et nous surprennent, ces fragments rassemblés nous révèlent le tableau riche et complexe qui naît de la rencontre entre l’Occident et le Moyen-Orient. Elles nous montrent la prégnance de la dichotomie qui sépare ces cultures et la méconnaissance de l’islam trop souvent incarnée par la peur. Ces instants invitent à une rupture avec ces visions cristallisées et démontrent une proximité possible avec cet autre trop souvent imaginé, rarement appréhendé. Les paroles universalisantes de Imagine clôturent Still in Paradise avec force.

Mes albatros

Par Artemisia Romano

Où on va, papa ? / D’après Jean-Louis Fournier, mise en scène Michel Lavoie / Cie Alain Guerry / du 19 au 27 mai 2017 / Le Printemps des compagnies / Théâtre des Osses / Plus d’infos

© Nicolas Brodard

Le Printemps des compagnies accueille « Où on va, papa ?» une adaptation du texte tendre et poignant de l’écrivain Jean-Louis Fournier qui raconte l’histoire de Mathieu et Thomas, deux enfants différents, « deux petits oiseaux ébouriffés » qui roucoulent autrement…

C’est dans un décor emprunté à la Minute nécessaire de Monsieur Cyclopède que cette histoire est racontée: un smoking avec nœud papillon et fleur rouges, une plante tropicale et un fond bleu. Des poupées qui incarnent les enfants, des objets de bric et de broc (lunettes, perruques, ballon, valise, miroir). Le tout accompagné en rythme et musique, échos aux émotions et atmosphères qui traversent le texte : la tristesse et la joie, la légèreté et le poids, les rires et les pleurs. Un piano, une voix chantée, un métronome, un violon.

La jeune compagnie Alain Guerry (2015) aime travailler autour d’écrits contemporains qui abordent les questions sociétales avec humour et satire. Le texte de Jean-Louis Fournier « Où on va, papa ?» qui traite du handicap avec dérision, lui convenait parfaitement. L’écrivain, humoriste et compère de Desproges nous dévoile le récit autobiographique d’un père qui n’a pas un mais bien deux enfants handicapés – ou plutôt « pas comme les autres ». Le texte, découpé ici sous forme de sketchs, dessine avec sarcasme cette situation si particulière ou plutôt miraculeuse : « si un enfant qui naît, c’est un miracle, un enfant handicapé, c’est un miracle à l’envers. » Les anecdotes défilent, elles racontent la vie de Mathieu et Thomas avec la voix d’un père ému, et surtout cynique. « Où on va papa ? On va à la maison. Où on va papa ? On va droit dans le mur. On va prendre l’autoroute, à contresens. On va aux champignons. On va cueillir des amanites phalloïdes et on fera une bonne omelette. On va à la piscine, on va plonger depuis le grand plongeoir, dans le bassin où il n’y a pas d’eau. » Mais c’est aussi un véritable hommage empli de tendresse que nous livre ce père, sans complaisance. Il se moque avec amour de ses enfants, pour rire avec eux.

Le comédien Alain Guerry nous conte avec justesse et humilité ces épisodes comiques et tragiques. Il fait sienne cette aventure et de sa voix nous embarque dans ce monde différent que l’on peut toucher et approcher du bout des doigts. L’ouverture dans cet univers inconnu nous pousse à nous interroger sur l’anormalité et plus encore sur la normalité. Car cette enfance « pas comme les autres » éclaire avec force la feuille de route parentale commune à tous. Les mêmes préoccupations, les mêmes espoirs. « Où on va, papa ? » nous fait virer de bord et voguer vers l’inattendu, merveilleusement loin des train-trains familiaux. « Si vous étiez comme les autres, j’aurais eu des petits-enfants. Si vous étiez comme les autres, j’aurais peut-être eu moins peur de l’avenir. Mais si vous aviez été comme les autres, vous auriez été comme tout le monde. » Le texte de Jean-Louis Fournier et son adaptation par la Cie Alain Guerry font fleurir ces petits bourgeons avec amour, poésie et humour.

Le vaudeville à l’épreuve du contemporain

Par Artemisia Romano

La Cagnotte / De Eugène Labiche / Mise en scène Clémentine Colpin et Christian Geffroy Schlittler / L’Arsenic / du 17 au 21 mai 2017 / Plus d’infos

© Renaud Pidoux

Clémentine Colpin et Christian Geffroy Schlittler imaginent un collectif d’artistes contemporains cherchant à s’emparer des codes du vaudeville. Ils dessinent le portrait cocasse du monde scénique contemporain et de la profession de comédien. Genres classiques et contemporains se rencontrent et, plus encore, se confondent.

Le public de l’Arsenic est invité dans les coulisses de la préparation du vaudeville La Cagnotte d’Eugène Labiche. L’originalité de la proposition est que nous ne découvrons pas la véritable Cagnotte mais les discussions des comédiens autour du projet artistique et leurs répétitions. Ils s’y attellent à partir de leurs connaissances dans ce genre qu’ils ont encore peu exploré et tentent avec peine de se familiariser avec le texte, avec la forme et les codes de ce type de comédies légères emplies de quiproquos, de mécompréhensions et d’intrigues où portes claquent et gifles triomphent. Une longue scène larmoyante épuise la comédienne Michèle qui se sent déprimée rien qu’à l’idée de réitérer cet instant lors des futures représentations. François et Viviane, pendant la répétition d’une scène, sont gauches dans leur ton et leur articulation ; ils n’y sont pas du tout. Et l’on rit, l’on rit de leur maladresse et de leur fausseté.

Le classique et le contemporain se rencontrent et redéfinissent ainsi les frontières qui très souvent les séparent. Les codes propres au vaudeville, l’humour, la caricature, le burlesque servent à éclairer le milieu du théâtre contemporain, sa diffusion restreinte, sa réception parfois incomprise ainsi que la fragilité inhérente à la profession d’«artiste-performeur». Les scènes décousues défilent et dépeignent de façon satirique le tableau de ce microcosme contemporain. Deux comédiennes se retrouvent après des années et discutent ; l’une est à Paris et tient un petit rôle dans une pièce de boulevard, elle en est à sa 351e représentation. L’autre travaille en Suisse dans le circuit du théâtre contemporain, comme on dit. La compétition entre les deux profils se fait sentir dans cette scène pince-sans-rire. Puis, la crise de nerf de Michèle qui imagine le pire pour son avenir : atterrir à Bordeaux et, sans succès, se retrouver à tenir un Bed and breakfast miteux. Ou encore Anne s’entretenant avec son père pour lui avouer qu’elle n’est ni horticultrice en Suisse ni mariée à un dénommé Philippe mais bien comédienne à Paris et célibataire. S’ensuit un gigantesque quiproquo sur sa réelle activité prétendue salace, perverse et sans fondement aux yeux du père. Cette succession de scènes tragico-comiques met leurs nerfs à rude épreuve et témoigne avec humour et plaisanterie de la difficulté d’exercer ce métier.

En toile de fond, le texte d’Eugène Labiche, auteur de la véritable Cagnotte (1864), présente l’histoire d’un groupe d’amis qui, suite à un jeu de cartes, récolte une certaine somme d’argent et décide de s’aventurer à Paris. Ce scénario pourrait servir de métaphore : les provinciaux qui s’aventurent dans la grande ville sont ici les « artistes contemporains » suisses s’aventurant dans l’exercice de ce genre classique et institué. Les comédiens se le réapproprient et ré-élaborent cette pièce à partir de leur propre réalité : un spectacle au second degré.

Le pouvoir de l’abstention ?

Par Artemisia Romano

Après le Déluge / De Aurélia Lüscher, Bastien Semenzato, Céline Nidegger, Guillaume Cayet / Cie Superprod / Théâtre de l’Usine / du 11 au 17 mai 2017 / Plus d’Infos

©TU

Une catastrophe a eu lieu, le monde est en rupture : qu’adviendra-t-il ensuite, un instant à saisir pour expérimenter de nouveaux possibles autour du vivre ensemble ? A, B et C se retrouvent tous trois confinés dans un espace exigu. Mais ils ne sont pas totalement seuls : le public est là pour décider de leur sort.

Des sirènes alarmantes retentissent. L’individu A, empli d’angoisse, surgit dans un abri à la forme sphérique. La lumière néon, d’un blanc immaculé, témoigne d’une ambiance apocalyptique. Puis l’individu B déboule à son tour, ils se rencontrent tous deux affolés. Enfin, l’individu C les rejoint: «pas de panique, il s’agit juste d’un exercice !». Ces trois terriens qui ne se connaissaient pas doivent penser leur survie, ensemble. Bien que commune aux trois, cette mise en quarantaine imposée met à l’épreuve la notion de solidarité lorsque l’individualisme pointe le bout de son nez. Mais le public y est aussi pour quelque chose. Nous participons par le vote aux décisions qui jetteront la trame de leur destin et devenons nous aussi pleinement acteurs. Nous avons le pouvoir de décider lequel de A, B ou C aura le droit ou non de porter une combinaison protectrice des contaminations extérieures, nous partageons leur espace, déclenchons ou non une crise de claustrophobie à C, choisissons lequel doit sortir de l’abri pour réparer une fuite au risque d’être contaminé, et plus encore nous avons le pouvoir de trancher lequel devra mourir alors que l’oxygène ne suffit plus pour trois. L’atmosphère est lourde et presque suffocante. Le public y met un terme en votant pour décider lequel des deux derniers survivants boira la potion empoisonnée délivrant ainsi l’heureux élu, le grand gagnant.

Un interlude vient rompre cette ambiance angoissante et futuriste lorsque les lumières de la salle se rallument et que C passe le chapeau en proposant avec le sourire une verrée à la sortie. A et B, en retrait, sont confus suite à leur élimination. Mais les trois individus sont vite rappelés à l’ordre par des alarmes lorsqu’un nouveau déluge est annoncé: un mur à la frontière de la Turquie est érigé, l’Europe est une suprématie blanche, un conflit explose entre les internationalistes et les patriotes, du feu, partout du feu. C’est un sentiment de déjà-vu : les mêmes gestes, les mêmes dialogues, les mêmes objets des votes avec pour variation les résultats qui modifient quelque peu la trame de l’histoire. La tension monte et le jeu s’accélère. Une voix nous signifie qu’il existe un bouton « stop » dans le coin : le public a une nouvelle carte en main, la possibilité d’arrêter le spectacle à tout moment. C’est à nouveau C qui ressort gagnant, triomphant. Le public vote à nouveau: poursuivre le spectacle ou l’arrêter ? Le spectacle se terminera ici.

On ressort troublés: quelle a été notre responsabilité quant à la fin de cette histoire ? Les objets des votes constituaient à chaque fois une forme d’impasse, un choix parmi deux propositions excluant forcément l’un ou l’autre des candidats, A, B et/ou C étant tous trois à notre merci. Le pouvoir d’action par le vote, qui conduit à laisser finalement deux des trois individus sur la touche, nous aurait-il paradoxalement rendus passifs, irresponsables ? La forme dite démocratique dans laquelle le public s’est exprimé semble atteindre ses limites.

« Nos vies ne rentrent pas dans leurs urnes. Nous le savons. Mais dans leur démocratie occidentale, l’abstention est une abstraction. L’abstention et le vote blanc ne sont pas pris.e.s. en compte. Nous avons décidé de travailler contre. Contre la démocratie mais à l’intérieur d’elle. ». Qu’aurait donc produit, ici, l’abstention? N’aurait-elle pas permis de s’échapper de propositions inconvenantes et ainsi de n’être ni complices ni acteurs de ce scénario? Par le processus de vote, participons-nous à l’absence de véritables propositions qui renouvelleraient le vivre ensemble ? Après le déluge questionne le conformisme, le suivisme, le pouvoir d’action mais aussi de résignation. La prétendue démocratie, de par sa forme, devrait donner à l’abstention un poids égal au vote.

La Cie Superprod propose donc un dispositif ouvert en donnant du poids aux spectateurs, qui forment des individualités mais aussi une collectivité, un corps. Le spectateur ne jouant pas si souvent un rôle majeur en tant que réel acteur (et les spectateurs en tant que collectif), cette voie expérimentale se révèle ici une tâche difficile. La réserve du public est-elle due à une faille du dispositif scénique qui nous est proposé, ou est-elle cette difficile prise de conscience politique que le dispositif souhaite justement révéler ? On serait presque tenté d’y retourner afin de s’emparer de cet acte abstentionniste qui semble pouvoir – et que l’on aurait voulu ! – voir émerger…

Autour du corps

Par Artemisia Romano

MDLSX / Compagnie Motus / Avec Silvia Calderoni / Théâtre de Vidy / du 9 mai au 13 mai 2017 / Plus d’infos

©Diane Ilarias

Dans MDLSX, Silvia Calderoni nous ouvre à son intimité, à sa quête d’identité sexuelle dans une société où l’ambivalence des genres est son combat quotidien. Au travers de sa performance, elle dénonce avec engagement, humilité mais aussi révolte sa condition d’intersexué dans un monde hétéronormé et parvient à une réappropriation totale de son corps.

Silvia Calderoni nous livre les récits personnels de son enfance en tant que petite fille, de son adolescence et de sa puberté, de ce corps qui grandit mais qui ne se développe pas comme le corps de ses coéquipières de hockey qu’elle observe dans les vestiaires. Puis l’annonce des médecins lui révélant son intersexuation. « De quoi s’agit-il, suis-je anormale » et, surtout, « en quoi ? ».

Elle nous dévoile que son corps a servi toutes les curiosités : du cobaye pour les scientifiques au support à un imaginaire mythologique. Sa trajectoire personnelle témoigne de la violence et du rejet vécu par un corps vivant dans un monde où l’impératif d’une identité stable domine. De la bête de foire aliénée, Silvia Calderoni, à travers la performance, réinvestit son corps et son identité en un être libéré et opère ainsi un déplacement de regard, de l’étrangeté à la bienveillance.

Suivant la forme d’un dj-set, les épisodes de sa vie sont rythmés par la musique Poprock (The Knife, Gonzales, Stromae, The Yeah Yeahs, Air, The Smiths, …) dans un cadre sonore électrique, et dans un univers visuel suggérant le cosmos. Une immense bâche triangulaire argentée, des tables sur lesquelles sont posées des platines, une boule à facettes. Elle tient à la main une micro-caméra dont l’image est projetée sur un écran tel un miroir-loupe, un zoom sur elle, pour voir de plus près cette matérialité androgyne. Ce reflet d’elle-même l’accompagne dans tous ses gestes et mouvements. Car en plus d’être une conteuse, Silvia Calderoni fait mouvoir et sauter son corps au rythme des sons. Paroles et danses s’alternent, créant un dialogue dynamique et donnant l’impression qu’après les mots, le corps doit lui aussi s’exprimer, se libérer.

Le corps, donc, au centre de la performance, est visible dans sa plus grande intimité et dans toute sa pluralité : tout d’abord vêtu, puis nu, puis revêtu. Les vêtements dits féminins et masculins défilent, ils sont portés tour à tour. Son corps se fige parfois : une pose rappelant le christ crucifié, le martyre. Sous nos yeux, ce corps offert nous apparaît femme, homme, puis simultanément homme et femme. L’interférence des genres est palpable. Finalement, c’est la figure de la sirène que ce corps va embrasser, créature légendaire mi-femme mi-poisson incarnant la fluidité et la souplesse ; serait-ce un moyen de s’émanciper de cette rigide bi-catégorisation des sexes ? MDLSX questionne la notion même d’identité, fait table rase des catégories et bouscule la normalité et ses frontières. On en ressort bouleversé.

Polyphonie cérébrale

Par Artemisia Romano

Hamster Lacrymal / De Pierre Isaïe Duc et la Cie Corsaire Sanglot / TLH, Sierre / Du 30 mars au 9 avril 2017 / Plus d’infos

Mettre en scène la pensée et rendre compte de ces multiples voix intérieures qui nous habitent au quotidien : tel est le pari lancé par Pierre Isaïe Duc et la Cie Corsaire Sanglot dans Hamster Lacrymal, présenté en première au Théâtre Les Halles à Sierre.

© TLH Sierre

Hamster Lacrymal, c’est un monologue ininterrompu d’un homme en maillot de bain et manchons, dont les pensées se télescopent, se succèdent. On passe du coq à l’âne, pour revenir au coq. Les pensées défilent, et s’enchevêtrent surtout. Le récit est dénué de toute logique, de tout ordre, inscrit dans une forme de théâtre de l’absurde. Les scènes défilent sous nos yeux : il décide de compter jusqu’à sa mort 1..2..5..18..23..30.., fait les gestes routiniers matinaux et court dans tous les sens en commentant ses mouvements tel un présentateur sportif. Tout en coupant ses oignons frais, il imite une femme qui lui susurre des mots doux en finlandais, il écoute les nouvelles inquiétantes à la radio dont la seule note positive provient de la Bourse. « Je suis très inquiet ». Il cherche son portable et met la maison sens dessus dessous, ne le trouve pas et finit par appeler le docteur. Cet enchaînement de scènes décousues amène un ton loufoque et comique mais révèle aussi en toile de fond une angoisse amère, celle de la course à la vie, des médias qui nous submergent, et de la solitude aussi: « nous sommes seuls, ensemble ».

Sur scène : une douche d’un côté, un frigo de l’autre, une table et des chaises, un fauteuil, un lit double au fond ; un intérieur banal, en somme. Mais plus surprenant, une ligne de natation et un plongeoir. Et c’est sur ce même plongeoir que va s’installer le premier doute : sauter ou ne pas sauter ? « Allez, saute, faut aller de l’avant, faut pas reculer, non faut aller de l’avant, faut pas rester en arrière, c’est les nuls qui reculent ». Mais il ne grimpe pas, pas tout de suite. La vie est-elle une course ? Hamster Lacrymal rappelle la figure associée à ce petit rongeur qui mène une course folle sur sa roue, qui tourne en rond sans but précis et qui pleure. Une métaphore qui sert de miroir à nos vies contemporaines, souvent affolantes. C’est le bruit du monde qui résonne dans notre for intérieur.

Car c’est aussi le corps qui est mis en lumière. Le rapport entre son extériorité et son intériorité, entre le soma et la psyché. Le personnage a mal à la nuque, symbole ici du lien entre le corps et l’esprit. C’est par la matérialité même de ce corps qu’il vit toutes les inquiétudes du monde : « je suis au centre et je veux aller vers l’extérieur, ou suis-je à l’extérieur et je veux rejoindre le centre ? » ou encore « je suis, je fuis, je me fuis, je me suis ? ». Des questions posées frontalement : comment se positionner soi-même?

Toutes ces pensées sont exprimées sous forme orale. Ce sont de véritables voix intérieures parlées que l’on entend, comme une conversation que l’on a avec soi-même. Le spectacle s’inscrit dans le registre de la « poésie sonore », où l’esprit volatile du personnage est toujours accompagné par un visuel et un fond sonore : un autre homme avec la tête de Doris Leuthard faisant des accords à la guitare, le bruit de la cafetière ou encore ce même homme, cette fois au visage de plante exotique, jouant des sons de contrebasse.

La force de ce spectacle ? Celle de jouer autour de l’absurde, du burlesque et de la quasi folie pour rendre compte de questions sérieuses et contemporaines. Le personnage finit dans une explosion de je (« je suis une armoire japonaise, je suis inquiet, j’ai mal à la nuque, je suis nul, je, je…. ») le faisant plonger la tête dans un frigo qui s’enfume. Il se relève, en silence, la tête encore embrumée, et monte ensuite sur le plongeoir pour regarder là-haut et demander « y a quelqu’un ? ». Le trop d’individualisme lui aurait-il fait perdre la boule ? Car c’est peut-être au travers du partage que l’on peut apaiser nos maux.

Manifeste pour une pensée ouverte

Par Artemisia Romano

FIRE OF EMOTIONS : THE ABYSS / De Pamina de Coulon / Théâtre de l’Usine / du 16 au 22 mars 2017 / Plus d’infos

©Théâtre de l’Usine

« Le meilleur conseil que je puisse vous donner est vraiment, simplement, de me faire confiance. On va finir par retomber les quatre pattes sur la terre ferme, je vous en fais la promesse » : promesse dûment tenue par Pamina de Coulon, dans la performance The Abyss , deuxième volet de Fire of Emotions (après Genesis en 2014), présenté pour la première fois au Théâtre de l’Usine à Genève.

Assise sur son grand rocher, Pamina de Coulon nous attend. Elle nous accueille, le regard se posant sur chacun des spectateurs qui prend place. Au pied du rocher, un patchwork tricoté de bleu, la mer, symbole du voyage. S’ensuit une navigation par les mots à travers le temps, où est déconstruit le rapport de l’humain à la temporalité, au savoir, à son expérience, des questions radicalement politiques et philosophiques. Mais cette grande exploration, à la fois temporelle et spatiale, nous repositionne toujours dans le présent, dans l’immédiat. La performance embrasse un instant où l’on peut tout penser, tout mélanger et ce, au-delà des époques, des paradigmes, des niveaux de discours. Elle est une forme de pensée spéculative en train de se faire.

Pamina de Coulon se donne pour mission de ré-ouvrir les boîtes noires, celles que l’on n’ose plus toucher tant elles paraissent hors de portée, non réfutables ou allant de soi : des moments historiques, des découvertes scientifiques, des représentations symboliques, des vérités. Rien n’est immuable, tout peut être questionné. Elle s’y attèle dans une narration où déferlent des idées et des doutes qui rendent compte de réalités et de temporalités multiples, s’émancipant de tout langage qui diviserait, de toute forme manichéenne. On touche du doigt l’abstraction originelle des mathématiques, on se promène au long d’un récit de voyage de la Pangée à Lampedusa, on s’éloigne de l’effroyable Jardin d’Eden pour embrasser la poésie des luttes du Black Bloc.

Pamina de Coulon nous plonge par la pensée dans les profondeurs des abysses en tant qu’elles incarnent le lieu d’investigation des possibles, d’une vie autre. Elles deviennent la métaphore d’un modèle alternatif sur le vivre ensemble et sur la coexistence des individus à travers leurs migrations, leurs naufrages, leur solidarité, leurs engagements, leurs désengagements. Petit à petit, on remonte forcément à la surface pour affronter une question brutale : pourquoi agir ?

La performance de Pamina de Coulon est un réel manifeste où l’intimité introspective se mêle aux souvenirs des conversations familiales, et à l’éloquence des penseurs. Dans la grandeur de ses questionnements, elle nous renvoie sans arrêt à notre individualité. C’est là la force de sa proposition, celle de rendre perméable la frontière entre le petit et le grand.

Cinquante nuances de sombre

Assemblage de textes de l’Atelier critique à partir du spectacle Rêve et folie de Claude Régy

Par Jérémy Berthoud, Céline Conus, Thomas Cordova, Jehanne Denogent, Ivan Garcia, Margot Prod’hom, Artemisia Romano, Basile Seppey, Joanne Vaudroz

Rêve et folie / De Georg Trakl / Mise en scène de Claude Régy / Théâtre de Vidy / du 28 février au 4 mars 2017 / Plus d’infos

®Pascal Victor 2016

Le texte qui suit est issu d’un exercice guidé de critique créative sur le spectacle de Claude Régy. Il est composé d’une sélection d’extraits de neuf propositions.

Ce n’est pas un spectacle. Ce n’est pas une histoire. Ce n’est pas un jeu. Il n’y a que les pensées qui traversent les têtes. Des souvenirs qui sont rappelés. Il y a une voix et des couleurs, des sensations. Une transe. Un courant électrique et des sons. Je sens. Je pars. Un délire, des phrases…. Cauchemars d’enfants. Une transe. De la gêne, de la vergogne. Soudain des rires empêchés qui répondent aux gémissements de l’âme en peine. Pourquoi rire ainsi ?

Le texte violent : pourpre, bleu, ombre, cimetière, gorge, bouche, caverne, mort. Il tourne en boucle, en forme de litanie. Une transe. La voix plane et se pose parfois dans les têtes, comme un oiseau de malheur. Pourquoi s’imposer cela, me dis-je. Mais la voix poursuit. Impossible de s’extraire de cette gangue. Soudain l’ennui et l’envie d’échapper à tout cela. Une peur de la contagion de tous ces mots, de toutes ces phrases sordides et de ce corps donné à voir, lent et tordu. Une transe comme un sort en train d’être jeté. Et la résistance s’épuise peu à peu et rend les armes. Cela se sent. L’atmosphère se lâche. Se laisser faire sans savoir pourquoi, sans pouvoir faire autrement. Admirer même cette violence impudique, cette âme nue et brute qui ose se montrer. Ne pas savoir quoi dire ni penser. Ne plus vouloir y retourner. Le désir d’y échapper. La pulsion de vie ravivée ainsi par la mort qui apparaît sans voile et sans déguisement. Ce paradoxe comme voie de salut, car il faut en sortir indemne. (C. C.)

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Jour de sang. Une lumière blafarde luit en attendant la fin de la souffrance. Le temps s’est ralenti, enlisé, enfoncé. Le corps n’obéit plus, il viole et rampe dans le silence d’une vieille église sans vitraux.

Jour de cendre. Bête affreuse, il erre dans la rue avec ses copains les démons. Il espère qu’un Dieu descendra du ciel. Mais l’attente est longue. Où est la joie? Sa voix s’amplifie, en un cri pathétique. Il n’y a plus rien à perdre, plus rien à gagner.

Jour de sens. Il a lu trop de romans. Dans ses yeux un reflet fugace et indicible d’une mort qu’il ne mérite pas et d’une vie qu’il n’a jamais eue, et pour laquelle il n’a jamais lutté. Parce qu’on l’a exclu pour sa différence. Parce qu’avec son imagination débordante d’enfant gâté violeur récidiviste, il écorchait des chats sur une terre consacrée.

Jour de vent. L’aurore luit une dernière fois. Ô insupportable souffrance, personne ne veut de toi ni chez les vivants ni chez les morts. Tu devrais te faire une raison. Mais non. Tu préfères chercher une autre proie. Ainsi va la vie. (J. B.)

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Je me souviens…

… que le moment pendant lequel le public a attendu que la lumière s’éteigne sur les gradins et que la pièce commence a été très long, plus long que d’ordinaire, que ce moment a été tellement long que j’ai cru que la lumière ne s’allumerait jamais.

… que le comédien bougeait comme au ralenti, levant les bras, faisant de grands pas, marchant comme un pantin désarticulé, mais crispé, rouillé.

… qu’il avait l’expression d’un fou, d’un névrotique, d’un extasié, la bouche grande ouverte, les yeux écarquillés

… qu’il paraissait parfois en pleine extase d’un bonheur qui lui tirait tous les traits, et parfois dans une souffrance si intense qu’elle lui crispait le visage.

… avoir pensé pour cette raison que la pièce aurait dû s’appeler « Cauchemar et névrose ».

… que le plateau était recouvert d’un arc de cercle, en toile peut-être. (M. P.)

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Cinquante nuances de sombre. Les limites de la raison ou l’inabordable : cet espace obscur où les mots n’ont plus cet attachement serein avec le monde. C’est dans cet endroit inconfortable pour l’esprit que Claude Régy nous emmène, avec pour turbulent véhicule les textes de Georg Trakl. L’entrée en matière se fait méditative. Un saut dans l’ombre, si l’on peut dire, mais en douceur. Pas de « triple-axel-bouc-piqué » furieux et resplendissant non, c’est un plongeon tout en fluidité et presque torpeur dans une liquidité ténébreuse. Mot d’ordre : le silence ; décor : l’obscurité. On entend la respiration de son voisin, les gargouillis faméliques de quelques-uns.

La pièce, l’obscurité, le silence. Sur scène une forme fantomatique se dessine vaguement, lumière laiteuse presque flottante difficile à distinguer. Elle s’approche et d’une voix plaintive se fait le passeur des mots de l’artiste allemand Trakl. Impossible de lui donner une identité, une forme cohérente, elle n’est aucun personnage sinon une voix, sinon une poésie en prose qui survole notre rêve collectif. Un rêve avec lequel Claude Régy tente de dessiner la carte d’un espace aux abords de la conscience en jouant sur les limites du langage. Un langage cohérent mais qui ne dit rien du réel, qui exhibe sa nature symbolique. Ainsi nous voilà au travers de l’œuvre, balancés entre deux pôles de notre humanité, à onduler entre bestialité et symbolisme. Tout un jeu entre la folie et le rêve. (T. C.)

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L’attente est longue. Un faisceau vert et des mouvements étranges perturbent notre champ visuel. Mes yeux sont dérangés, ma rétine ne peut saisir complètement les formes. Mon cerveau tente de saisir mouvements et jeux de lumière. L’homme se déplace sur scène, se pliant, se tordant. Bien d’autres gestes que je peine à percevoir. Trop de vert, trop d’obscurité, la sensation n’est pas agréable. J’entends « viol, enfant, cris, hurlements ». Je ne comprends pas, mais ce n’est pas grave. Je visionne la scène comme un film muet, faisant un va-et-vient entre ma vue et mon arrière-monde de la pensée. En quittant la scène, l’acteur avait un petit air de Rocky, non ? (I. G.)

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En la selve obscure. Une fois de plus, au crépuscule, les sons s’égrènent et son corps, noué comme suspendu, s’égare. Avant qu’ils n’achoppent dans le froid, le golem tourne ses yeux bistrés encore avides. Il gémit, veule et gueulard.

L’aigre salive des crapauds a diapré son front d’une dentelle fuligineuse et des guttules, purpurines et lactées, sèchent sur ses cuisses gonflées. Au long des rainures de ses ailes déchirées glisse une eau, toujours verte et juteuse.

Il a dû quitter l’intérieur de la nef, cet écrin lumineux qu’arcs et arrêtes festonnent. Il a fui cette forge où le vieil orgue halète, où les crucifix cloués aux murs sont autant d’oiseaux noirs. Depuis lors il se perd dans cette forêt de pinacles et de contreforts qui déchiquettent la nuit.

Maintenant ruissellent autour de lui les vomissures de ses frères aveugles. Il se souvient des joues rutilantes de l’enfant et du bruit chaud de la nuque d’un chat sauvage sous ses doigts convulsés. Mais le souvenir de sa race brûle ses muscles d’airain et de son œil torve la gargouille perce une dernière fois le vide.

Sa grimace raconte enfin les escaliers sombres, les venelles altières et venteuses qui ont scandé son supplice. Et tandis que sa peur l’avale, que ternit sa souffrance, l’héritier maudit suit du regard la main absente de son père. Alors le reflet de sa sœur se morcelle et sa langue blette luit, immobile, au-dessus de la bourgade qui hier encore rissolait au soleil. (B. S.)

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Le son de sa voix m’imprègne de façon intense après ces minutes passées dans le noir, le silence créant une sorte de démultiplication des sens. Un fond sonore, toujours régulier, et des gestes corporels en tension, voire tremblants. Le comédien est dans l’exercice même du texte. Il mène une forme de combat avec les mots, qui semblent l’imprégner dans sa propre matérialité. Il paraît éprouvé par le texte.

Il s’approche lentement pour nous saluer, et semble épuisé de la performance qui a eu lieu. Il s’en va presque en boitant, nous laissant dans l’obscurité du commencement. (A. R.)

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Les traits de son visage sont tirés. Congestionnés même. Souriant. Grimaçant. Sourire grimaçant. Il semble en proie à une intense émotion. Sa bouche s’élargit comme pour laisser échapper un cri. Inarticulé. Serait-ce en fait un sourire ? Cette figure d’agonie me glace. Elle me rappelle les peintures de Yue Minjun, un artiste chinois, qui représentent des hommes aux faces colorées en rose bébé, rieuses, terribles. Comme pour échapper à la censure, les visages affichent un optimisme hypocrite et forcé. Forcé jusqu’au grotesque. Que peut bien cacher cet homme devant moi ? De la douleur, c’est certain. Du remords aussi, je crois comprendre. La censure n’est pas chez lui une force imposée de l’extérieur. Elle est interne, composée d’oubli et de honte. Inhibante. Angoissante. Comme un guerrier japonais, il se bat contre son passé. Comme un skieur, il slalome entre les souvenirs. Comme un nageur, il remonte à contre-courant. Sous l’effort, ses jambes fléchissent, son dos ploie. La lutte intestine tord son corps et son visage. (J. D.)

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Je me souviens de l’euphorie des gens dans la file d’attente avant de découvrir l’ultime pièce de Claude Régy.

Je me souviens de ce spectre paraissant si loin et se rapprochant si près du public, comme s’il se tenait au-dessus de moi.

Je me souviens de son visage, de ses expressions terribles, d’une bouche qui se tordait de douleur. Je me souviens que cela a suscité au fond de moi un mélange d’effroi et de compassion pour cet homme.

Je me souviens que la torsion de sa bouche faisait écho à des mouvements de son corps très étranges. Le personnage se retrouvait dans des positions abracadabrantes qui suggéraient l’endolorissement.

Je me souviens qu’il marquait un temps d’attente dans chaque posture affligeante.

Je ne me souviens pas du contenu de ce texte décousu.

Je me souviens des variations sonores de sa voix et je me souviens des frissons ressentis en entendant soudain une voix âpre sortir de ce corps agenouillé sur le devant de la scène.

Je me souviens m’être assoupie, laissant passer le flot de paroles dans ma tête sans vouloir m’y accrocher, y chercher un sens.

Je me souviens des applaudissements ininterrompus, des salutations par trois fois d’un homme revenant doucement à lui, à nous.

Je me souviens d’un mot me traversant l’esprit à la sortie du théâtre : expérience. (J. V.)