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Bas les masques !

Par Alicia Cuche

Le Bal des voleurs / De Jean Anouilh / Mise en scène Robert Sandoz / Théâtre Nuithonie / du 23 au 24 mars 2017 / Plus d’infos

©Guillaume Perret

Dans cette proposition scénique déjantée de la comédie-ballet de Jean Anouilh, des voleurs trompent la confiance de leurs hôtes afin d’obtenir les trésors tant convoités… Mais au fait, au bal des voleurs, qui trompe qui ? Entre apparences, jeux de dupes, intrigues et passions, la vérité ne se révèle qu’à demi-mots.

À Vichy, ville thermale, dans une atmosphère des années soixante, par une belle journée estivale, un vieil aristocrate lit le journal dans un parc près d’un kiosque. Mais l’ambiance est moins sereine qu’il n’y paraît. Un enfant manque de se noyer, deux sœurs tombent amoureuses ou presque de deux intrigants, une dame richissime et fantasque s’ennuie et la police guette car des pickpockets sont dans la place ! Experts en déguisements, les trois lascars en viennent à se duper eux-mêmes, mais tous leurs efforts ne trompent pas Lady Hurf, qui voit dans cette rencontre de quoi pimenter son quotidien. Sans laisser à Lord Edgard l’opportunité de la contredire, Lady Hurf invite les trois compères voleurs dans sa belle villa, où elle vit avec ses deux jolies nièces. Dans ce salon qui rassemble la maîtresse des lieux et de la situation, un voleur transis d’amour et pétri d’honnêteté, une belle et séduisante héritière profondément seule, des malandrins indécis, un fils à papa maladroit et intrigant qui ne quitte, littéralement, jamais feu son père et une grande romantique, rien ne se passe vraiment comme prévu. Porter un masque dans cette mise en scène de Robert Sandoz n’est pas qu’une question de costumes de théâtre. Qui tombera son masque le premier ? Car Lady Hurf le dit bien, il est toujours dangereux de trop se dévoiler : « je parle entre mes dents pour que tu ne comprennes pas ». Petit à petit les secrets se dévoilent dans un humour déjanté et décalé, pour notre plus grand plaisir. Cependant, Juliette et Gustave l’auront bien compris, les masques ne servent à rien en amour, pas plus que les pierreries.

Dans une mise en scène qui fait une large place à la musique et où le Can’t buy me love des Beatles revient comme un refrain, Robert Sandoz fait une utilisation tout à fait intéressante des masques. Ils deviennent les symboles des attitudes et des personnages que l’on incarne face au regard des autres. Démultipliés et échangés selon les objectifs qu’on poursuit, les masques peuvent aussi être retirés quand on ose révéler sa véritable identité. Au sein d’un répertoire largement consacré aux spectacles de boulevard, allant de l’adaptation de bandes dessinées avec Le combat ordinaire (2012-2014), à celle d’un roman social avec D’acier (2015-2016) en passant par une mise en scène de l’opéra bouffe La Belle Hélène d’Offenbach (2015), Robert Sandoz propose, avec Le Bal des voleurs, un nouveau spectacle à l’humour grinçant, où la psychologie des personnages et le jeu des apparences révèlent une nature humaine à la fois fragile, ingénieuse et énergique.

Le Bal des voleurs plaira aux amateurs de comédies à la fois romantique, burlesque et surprenante, avec toutefois de quoi nourrir quelques réflexions sur la place de l’honnêteté et la nécessité de toujours jouer un rôle. Présentée à Nuithonie du 23 au 24 mars 2017, la mise en scène de Sandoz sera jouée ensuite au TKM-Théâtre Kléber-Méleau du 26 avril au 12 mai 2017.

« Le Diable est donc un égoïste »

Par Alicia Cuche

Faust / De Johann Wolfgang von Goethe / Mise en scène par Darius Peyamiras / La Grange de Dorigny / du 16 au 19 mars 2017 / Plus d’infos

©Théâtre de l’Usine

Le Faust de Darius Peyamiras met en avant non seulement la déchéance du savant tourmenté mais également le destin des femmes qui peuplent la pièce de Goethe. La soif de connaissance et d’expériences est présentée dans cette mise en scène comme recherche des plaisirs de la chair. Réflexion tant sur l’homme que sur la femme, la quête faustienne du pouvoir et de la liberté absolue prend des tours d’égocentrisme où la raison est mutilée au profit des pulsions : le partage du savoir est remplacé par un commerce des corps.

Après l’adaptation d’un texte de Blaise Cendrars (Bourlinguer en 2013), David Peyamiras nous offre ici à savourer une nouvelle perspective sur Faust, à partir d’une traduction récente commandée à René Zahnd et Hélène Mauler. Après avoir enchanté Vevey, le spectacle est à découvrir jusqu’au dimanche 19 mars à la Grange de Dorigny.

On entre par l’entrée des artistes. En haut des escaliers, un homme à chapeau haut-de-forme et queue-de-pie nous invite sur la scène ou plutôt au « cabinet de curiosités ». Là, on découvre deux grandes sphères de bois, une scène surélevée, des animaux empaillés, des ordinateurs, des chandeliers, des costumes sur cintres. Des badauds en tutus, complets blancs ou salopettes déambulent et discutent volontiers avec les spectateurs.

Au milieu de ce décor hétéroclite au croisement d’un cabinet de savant, d’un grenier et d’un bureau high-tech, un ange nous désigne le créateur du monde, assis paisiblement en hauteur. Ce dernier discute de Faust, avec un personnage tout de noir vêtu. Le savant devient l’objet d’un pari entre Dieu et le Diable. Méphistophélès saura-t-il pervertir cet homme de sciences ? Mais, déjà, les limites entre le Bien et le Mal sont remises en cause dans la proposition scénique de Peyamiras : « le vieux » auquel Méphistophélès rend visite, est-ce Dieu ou Satan ? Dieu et Diable ne sont-ils que les deux faces d’une même entité ? Dans sa maison, Faust se désespère des limites de sa connaissance et se plaît déjà à porter le masque blanc de la mort. Apparaît Méphisophélès, lubrique, énergique, effronté et à l’allure de rockeur. Les deux personnages se mettent d’accord : le diable se mettra au service de Faust dans toutes ses quêtes et ses désirs, si ce dernier le sert à son tour après la mort. Mais doucement, le diable éloigne le savant des sphères intellectuelles pour l’emmener dans le monde de la magie et des sens. L’homme s’éprend de la belle et sage Marguerite et fera tout pour la conquérir. Il y parviendra avant de la laisser à son triste sort de vierge déflorée.

Cependant, contrairement à ce qui se passe dans la pièce originale, nul duel ici entre Faust et Valentin, le frère de Marguerite, nul empoisonnement de la mère, pas de prude et pieuse Marguerite, ni de grands sentiments amoureux chez Faust. Il n’est pas question d’amour, seulement de désir et de plaisir de la chair. La sexualité est au centre de cette mise en scène. Le désir naissant de Marguerite et celui, impérieux, de Faust se dévoilent et se satisfont presque sous nos yeux : une jeune femme aguicheuse et gémissante, de multiples rencontres d’un soir, des hommes entreprenants, une fête orgiaque, une scène de masturbation cachée d’un simple drap au milieu de la scène. Faust se révèle physiquement dépendant des attraits de Marguerite, à tel point que même loin d’elle son désir ne fléchit pas. La chute de Faust n’est guère théologique mais plus humaine. Entre les rencontres amoureuses et une luxure sans limites ni regrets, où s’agit-il de simple sexualité, quand touche-t-on à la débauche, et avec quelles conséquences ? Est-ce son désir de Marguerite qui condamne la jeune femme à la mort ou le fait qu’il l’a abandonnée au jugement de ses voisins pour satisfaire des besoins personnels de plus en plus vastes ? Si l’attitude de Faust est malsaine, n’est-ce pas par sa quête égoïste des plaisirs de la chair ?

Le personnage de Marguerite revue par Peyamiras s’assume : elle parle franchement, s’enquiert de son amant, se délecte des bijoux qu’il lui offre. Aime-t-elle Faust ? Peut-être, mais elle le désire aussi. Cela la mènera à sa perte : en se donnant à un homme, elle devient putain. Un ou douze ou toute une ville, comme le rappelle son frère, quelle différence ? Hélène de Troie, la belle Hélène, fait aussi une apparition inattendue. Celle qui, selon le mythe, fut la cause de la guerre et de la destruction de Troie incarne la Femme : désirable, désirée et pourtant dont on réprime la sexualité, car trop dangereuse. Entre putain et Vierge Marie, le choix n’est pas le sien. Elle est toujours l’objet sur lequel se projette le désir et la volonté des hommes. La question féminine sous-tend toute la mise en scène de ce Faust par la volonté d’émancipation de Marguerite malgré le danger de déchéance sociale.

L’intemporalité du propos est soutenue par le décor à la fois vieillot et moderne où des loupes électroniques côtoient de vieux grimoires, par une musique rock dans laquelle s’intercalent des chants allemands traditionnels, et par les multiples sources de lumière : écran d’ordinateur, ombres imprécises, spots et une bougie, seule dans le noir, qui soudain rappelle le duo privilégié du « Saint-Joseph Charpentier » de Georges de La Tour.

« Là c’est fini, comment interpréter ça ? » nous demande Méphistophélès : bien que le spectacle touche à sa fin, quelque chose reste. Comme le silence en musique qui est musique en soi, l’absence ne marque que mieux que quelque chose fut et sera peut-être encore…. Mais le diable ne veut pas de ce quelque chose, il veut le néant. Il souffle les chandeliers, les grandes lumières et tout ce qui reste, pour un noir absolu. Et cependant les applaudissements crépitent pour saluer l’interprétation originale et énergique de ce Faust.

Je vois tout, je sais tout

Par Alicia Cuche

Une critique du spectacle :

Mesure pour mesure / de William Shakespeare / mise en scène Karim Bel Kacem / Théâtre de Vidy / du 18 au 26 janvier 2017 / Plus d’infos

© Théâtre de Vidy

Big Brother a investi Shakespeare : murs transparents, vidéo-surveillance, personnages espionnés et mis sur écoute. Le public voit sans être vu, entend sans être entendu. On devient témoins et jury. Et pourtant un seul point de vue est permis : prison, ou bureau du pouvoir ?

« Qui veut aller en prison ? Qui veut aller dans le bureau d’un homme de pouvoir ? » L’expérience théâtrale que nous propose Karim Bel Kacem commence avant même d’entrer dans la salle, car il faut choisir : la prison ou le bureau ? En effet, une des particularités de cette mise en scène est de limiter notre perception à l’un des points de vue. Pas de changement de décor ici, un cube en verre divisé en deux blocs fait office de scène ; le spectateur choisit quel bloc sera son premier plan. Pour ceux qui connaissent la pièce de Shakespeare, cela revient à privilégier le condamné Claudio ou le juge Angelo. Face à nous, un homme aux cheveux roux tourne comme un lion en cage. Et c’est le cas de le dire : une vitre nous sépare, et le bruit de ses pas ne s’échappe pas du cube. Pour écouter la pièce, il faudra mettre les casques. C’est la deuxième particularité du spectacle. Cela vous fait penser à une salle d’interrogatoire ? En effet.

Dans la salle de conseil, Escalus et Angelo rejoignent le Duc. Ce dernier va s’absenter et remet son pouvoir sur la ville à Angelo. Ce très sévère juge se révélera à la fois impitoyable dans ses sentences et immoral dans sa conduite envers la jeune sœur de Claudio, chaste novice dans un couvent, venue demander grâce pour la vie de son frère. Heureusement, le rusé Duc veille et surveille.

Le cube s’obscurcit et une lumière se fait de l’autre côté du bureau, derrière la vitre du fond. Pour certains, la prison apparaît, ainsi que l’autre moitié du public. On voit tout, ou presque, car les comédiens semblent n’avoir que faire des spectateurs : ils tirent les persiennes entre les deux décors et nous tournent le dos. Placés de part et d’autre, les deux publics ne voient pas les mêmes visages. En revanche, on entend tout, et en simultané : les scènes et les actes se mélangent, alternent, liant du même coup plus étroitement les décisions des uns et les actions des autres. La multiplication des moyens visuels facilite la superposition des espaces. Les vitres, par moments, deviennent écran et le théâtre se fait cinéma : y défilent des gros plans et des captations de vidéo-surveillances. Pas de doute, nous sommes témoins. L’utilisation de la vidéo, lorsqu’elle s’ajoute aux déclarations des personnages, renforce l’impression que le Duc a tout manigancé, qu’il a voulu piéger Angelo. Quand règne Big Brother, même le chat parti, les souris devraient se retenir de danser.

À force d’être reclus derrière une vitre et engoncés sous nos casques, on en devient presque trop spectateurs : on observe, mais les acteurs ne nous regardent pas, ne se positionnent même pas face à nous, ils vivent leurs vies. Les casques nous rapprochent autant qu’ils nous isolent. Nous entendons les comédiens, mais plus les réactions du public. Le rythme lent de la pièce renforce cette impression d’isolement et d’interrogatoire. À moins que cela ne soient les écouteurs et la vitre. Le jeu est très convaincant, avec un Angelo imperturbable ou presque, un Lucio impertinent et décontracté et une Isabella prude, réservée et pourtant passionnée. On se demandera seulement pourquoi elle reste, spectatrice voyeuriste, lors des ébats charnels entre Angelo et Mariana. De même, le but des oublis de texte à répétition du Duc, vers la fin de la pièce, ne semble pas évident à éclaircir, pas plus que le rôle de présentateur de jeu télévisé vaguement comique qu’il endosse à ce moment. Chacun jugera également de la pertinence des chansons jouées constamment en arrière fond.

Les lumières dans le cube se tamisent et celles de la salle s’allument : les personnages découvrent, surpris, notre présence muette et scrutatrice. Car c’est un peu ça, le théâtre, aussi : le public observe et juge la vie qui lui est donnée à voir. Entre théâtre, cinéma et salle de tribunal, Mesure pour Mesure de Bel Kacem nous invite à assumer jusqu’au bout notre place de témoins omniscients.

Ne cherchez pas à comprendre

Par Alicia Cuche

Dada ou le décrassage des idées reçues / Mise en scène et montage de Geneviève Pasquier / Théâtre des Osses / du 8 au 23 décembre + 31 décembre 2016 / Plus d’infos

©Théâtre des Osses

Au Centre dramatique fribourgeois – Théâtre des Osses, Dada ou le décrassage des idées reçues amène sur scène le mouvement dada dans toute sa créativité. Geneviève Pasquier est allée puiser dans les textes de divers auteurs, notamment Hugo Ball, André Breton, Francis Picabia, ou Guillaume Apollinaire. Le résultat est un spectacle riche en idées et facilement accessible, dont l’on revient avec des questionnements plein la tête. Un joli voyage d’une heure quinze.

Alignés, des métronomes font osciller un œil, une oreille, un nez, une bouche, un sourcil, qui nous parlent. Ici, le corps s’expose, et pas seulement au rythme des métronomes : dans l’effacement ou l’inversion des sexes, dans le refus de l’identité et du code social, dans le massacre des membres. Ce n’est pas la première fois que Geneviève Pasquier, co-directrice avec Nicolas Rossier de la Cie Pasquier-Rossier et du Centre dramatique fribourgeois, se frotte aux auteurs des mouvements artistiques novateurs du XXe siècle. Après la création Oulipo et surréaliste inspirée par Raymond Queneau LéKombinaQueneau (2009), elle prend ici comme objet le mouvement dadaïste auquel elle s’intéresse depuis dix ans.

La grande boîte du début du spectacle est peu à peu ouverte et vidée de tout son contenu, un énorme capharnaüm, du « cheni » comme le relève une spectatrice. Oui, mais un désordre très bien organisé, car il y en a des choses, dans la boîte : une bouteille de gaz, des rouleaux de papiers, des structures métalliques, une machine à écrire, une machine à coudre, une roue de vélo…. La scène prend alors l’allure d’une immense maquette prête à être montée. L’univers dada est là aussi : déconstruire pour construire autre chose, autrement, quitte à le détruire à son tour ; des bouts de sagesse dans l’apparente folie. Le projet s’intéresse aussi à la langue. Un personnage livre son envie d’avoir son langage à lui et non celui qui est imposé par la société. Une quête plus largement exprimée à travers un spectacle polyglotte puisque les personnages parlent tour à tour français, allemand, anglais, et parfois une autre langue, sans compter les bruits et les onomatopées. « Ich werde leben ! Ich glaube, ich lebe ! Je suis vivante ! I am alive ! Ich lebe ! » crie la femme : le spectacle ne semble pas détruire juste pour détruire, mais pour chercher un autre sens à la vie, ou un autre non-sens. Après nous avoir fait lever, siffler, lui crier dessus, refuser d’aller « lui casser la gueule », la même femme nous lance : « Vous êtes tous des poires. Vous verrez que dans une heure vous nous applaudirez, mes amis et moi » : on applaudit effectivement, ad libitum, et de bon cœur.

Ô le beau raisonnement !

Par Alicia Cuche

Dom Juan de Molière / mise en scène de Jean-François Sivadier / Théâtre de Vidy / du 23 novembre au 3 décembre 2016 / Plus d’infos

®Brigitte Enguerand

®Brigitte Enguerand

Grâce à une scénographie originale et osée, ainsi qu’à un jeu d’acteurs clownesque, la troupe de Jean-François Sivadier donne de l’ampleur au texte de Molière, bien que le choix d’une diction rapide et essoufflée en complique l’appropriation. Préparez-vous à vous à franchir les frontières entre salle, scène et coulisses !

Nous faisons face à un drôle de cosmos : des sphères de toutes circonférences, de toutes matières et de différents degrés d’opacités, suspendues par des câbles à diverses hauteurs, parsèment l’espace du premier tableau. Un décor pour suggérer une dimension universelle de la pièce de Molière ? Peut-être. Le parti pris par Jean-François Sivadier est clairement d’impliquer le public dans la pièce et dans l’intrigue de diverses manières. Don Juan et Sganarelle s’adressent régulièrement au public, les prennent à parti : « Sarah de Lausanne ! Oh, mais c’est joli Sarah de Lausanne, ça sonne bien. Et est-ce qu’il y a des Marie dans la salle ? Non ? Et des Fatima ? ». De la sorte, les intrigues et les séductions de Don Juan ne concernent pas seulement Done Elvire ou Charlotte et Mathurine, mais les spectatrices également. Les lumières de la salle ne sont d’ailleurs presque jamais éteintes, le public est aussi visible des acteurs que ceux-ci le sont de nous.

Dès la fin du premier acte, l’espace scénique, délimité de façon traditionnelle par un fond, se transforme. Il neige. La tempête fait naufrager Sganarelle et Don Juan et le vent emporte le grand écran sombre. Les coulisses n’existent presque plus, ou seulement sur les côtés. Au fond, les acteurs passifs et les techniciens sont autant de spectateurs supplémentaires à l’action jouée à l’avant de la scène. Puis, sans mot dire, un acteur qui se trouvait à l’arrière du plateau, s’avance jusqu’au bord de la scène, accroche notre regard, passe devant Sganarelle et Don Juan qui le ne remarquent pas, puis s’en retourne en fond de scène, là où une bataille va commencer. A nouveau, la mise en scène privilégie un rapport actif entre les acteurs et le public, les premiers viennent « chercher » le second pour l’amener au prochain lieu de l’action.

Les techniciens ne sont pas en reste. Alors que les acteurs parlent, ils construisent et modifient le décor. Parfois même, ils participent au jeu, comme spectateurs visibles, ou aident un acteur à se déplacer d’une tour jusqu’au sol. Lors d’un changement de décor qui nécessite la présence des techniciens au milieu du plateau, Don Juan nous livre un intermède et chante Sexual Healing de Marvin Gaye. L’entracte, surprenant, est pourtant bienvenu. A ce moment-là, toutes les précédentes adresses au public nous apparaissent rétroactivement comme autant d’entractes et de suspensions de l’action destinées à impliquer le public différemment, à jouer avec lui.

Cependant, malgré la réussite de cette mise en scène créative et osée, le jeu des acteurs repose sur un parti pris particulier et bien tranché qui peut déranger, celui du grotesque. Physiquement, les personnages sont très typés dans leur démarche et leur maintien : Don Juan marche d’un air affecté, les genoux souvent serrés, le dos un peu voûté ; Charlotte fait un peu pantin, tendant la tête quand elle parle. La diction des acteurs rend le texte de Molière peu compréhensible et lui fait perdre son dynamisme. Essoufflés, ignorant toute ponctuation, ils courent à travers le texte qu’ils énoncent avec des accents répétitifs, avec une régularité robotique. La réplique de Sganarelle à son maître fait écho à ce choix de diction rapide et savamment peu naturel : « Vertu de ma vie, comme vous débitez ! Il semble que vous ayez appris cela par cœur, et vous parlez tout comme un livre ». Ainsi, dans la scène en patois entre Charlotte et Pierrot, ce dernier traîne les voyelles et débite ses répliques sans pause. Le clownesque de la scène atteint éventuellement son but, celui de faire rire le public, une fois que le spectateur a abandonné tout espoir de comprendre la conversation. Étrangement, l’acteur maintient, à peu de choses près, cette diction particulière avec tous les personnages qu’il incarne. Il n’est pas le seul : tous les acteurs modifient leur maintien et leur jeu physique de personnage en personnage, mais très peu leur manière de parler.

Sivadier a exploré au cours de sa carrière de metteur en scène un répertoire assez varié: Molière (avec par exemple Le Misanthrope en 2013), Beaumarchais, Shakespeare, Brecht, Puccini, ou Rossini. Avec Dom Juan, il nous propose une scénographie interactive et qui bouscule, parfois de manière trop appuyée, les codes traditionnels du théâtre : reste un beau raisonnement sur l’art théâtral. Après Bordeaux, Montpellier ou Paris, Dom Juan est à découvrir jusqu’au 3 décembre 2016 au théâtre de Vidy.

Connais-toi toi-même

Par Alicia Cuche

Histoire d’un merle blanc / d’Alfred de Musset / mise en scène d’Anne Bourgeois / Théâtre Equilibre Nuithonie, Fribourg / du 16 au 19 novembre 2016 / Plus d’infos

©Clémence Cardot

©Clémence Cardot

Avec Histoire d’un merle blanc, une adaptation scénique de la nouvelle d’Alfred de Musset, Anne Bourgeois et Stéphanie Tesson nous amènent à reconsidérer nos propres déceptions dans notre quête identitaire. Car qui ne s’est jamais senti « merle blanc » dans un monde de merles noirs ?

Une silhouette vêtue tout de blanc, à l’air dépité, tourne, tourne, tourne en un grand cercle, à petits pas pressés. Des plumes, blanches, s’égarent sur le sol noir de la Petite Salle de Nuithonie. Elles parsèment peu à peu l’histoire malheureuse et tourmentée qui nous est contée là. Contée, oui, car de même qu’Alfred de Musset tira le théâtre au salon, rédigeant des pièces à lire et non à jouer, de même le spectacle de la metteuse en scène Anne Bourgeois adapte la nouvelle Histoire d’un merle blanc pour la scène. La transition du conte vers la pièce de théâtre est réussie. Stéphanie Tesson, à la fois actrice et conteuse, endosse l’histoire avec tous les rôles qui la composent. Grâce à son jeu et à sa plasticité étonnante, nous voyons apparaître le merlichon malheureux, les grives grivoises, le cacatoès imbu de sa gloire, le pigeon hautain, la pie jacasseuse. Tout un monde se réunit dans la seule personne de Stéphanie Tesson.

Le parti pris scénique d’Anne Bourgeois est de se contenter du minimum : une actrice, un habit, un tabouret et c’est tout. L’actrice interprète tous les rôles, le tabouret sert à la fois de branche, de gouttière, de perchoir ou de volant de voiture. Seule la lumière se démultiplie en plusieurs éclairages. Tantôt violente, tantôt spot, tantôt mystérieuse et parfois un patchwork d’ombres pour figurer une forêt, la lumière habille l’histoire, lui donne le ton, voire le lieu. Grâce au dépouillement extrême de la scène, l’histoire peut prendre toute la place.

Devant la multiplicité des personnages, on se remémore les comédies de caractères de Molière : toute la société de Musset s’expose aux rires et à la compassion des spectateurs. Particulièrement l’épouse inespérée de notre Merle Blanc, une merlette anglaise, une femme de lettres, qui se révèle moins exceptionnelle qu’attendue. George Sand en prend pour son grade.

Loin d’en être à son coup d’essai (elle travaille en tant que metteuse en scène depuis 1989), Anne Bourgeois nous livre avec Histoire d’un merle blanc une belle histoire et une réflexion sur nos propres déceptions dans la longue aventure qu’est le « connais-toi toi-même » de Socrate, si justement évoqué par Musset.

Histoire d’un merle blanc est à voir du 16 au 19 novembre 2016 au théâtre Nuithonie à Villars-sur-Glâne. Un bord de scène est organisé à l’issu de la représentation du vendredi soir.

Le chaos de Luanda : quand l’absurdité du monde veut sa place sur la scène.

par Alicia Cuche

Nouveau Monde / de Cie Post Tenebras Lux / Dramaturgie : Claire Deutsch, Raphaël Heyer / Théâtre de l’Usine, Genève / du 13 au 19 octobre 2016 / Plus d’infos

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Nouveau Monde se veut une réflexion sur le chaos africain qui voit une ville riche devenir la capitale
des pauvres. C’est également un regard critique sur les investisseurs étrangers et l’utopisme européen d’un Angola économiquement et socialement fleurissant.

Le décor sobre est fait d’un grand rouleau de protection filmée blanche, d’un relief de colline caché par des coussins et un duvet blanc, de trois caissettes, d’un bol de punch, de grands cadres emballés dans une protection blanchâtre et d’un écran en fond de scène. L’espace se fait tantôt appartement, tantôt maquette de la colline de Luanda. Quatre personnages débattent de leurs visions de la capitale angolaise, Luanda.

Cette dernière est la cible de tous les fantasmes des trois amis touristes rêvant de s’y rendre. L’apologie extatique qu’ils en font dépeint la ville comme un lieu d’affaires, d’opportunités et un havre pour l’art contemporain. Mais la vision sonne faux, spécialement quand les trois amis sourient fixement tout au long des mises en garde de plus en plus sinistres du Ministère Français des Affaires Étrangères quant au taux de criminalité et aux mauvaises conditions sanitaires. Puis l’histoire se fait macabre avec l’évocation de récits de guerres civiles et de totalitarisme relatés par les trois amis qui malgré tout portent régulièrement des toasts à la cité angolaise en direction du public, comme si nous devions les rejoindre dans leur optimisme excessif. Une ironie grinçante se fait de plus en plus sentir de par l’incohérence entre la situation inquiétante de Luanda et la joie de vivre inconditionnelle des touristes. La pièce entière, d’ailleurs, fonctionne sur ce mode de la contradiction et d’éléments juxtaposés d’une manière qui semble presque aléatoire.

« Tu sais ce qu’il y a sous la ville ? Du sable et des ordures ! » Les remarques d’émerveillement naïf, les questions impromptues et les discours de sourds des trois touristes font sourire mais ajoutent encore au fractionnement d’un argument émietté. Leur conversation prend régulièrement des tournures surprenantes comme quand l’un des personnages demande à l’autre de raconter son altercation avec des douaniers allemands, alors que la conversation générale ne présentait aucun lien avec ce récit. Au fond de la pièce, un écran nous offre des scènes tout aussi décousues, bien que toutes centrées sur Luanda : une gravure du XVIIIe siècle, des fessiers et des entre-jambes en gros plan se balançant au ralenti dans une boîte de nuit, un appartement vide, une scène de torture, le visage défait d’une femme, un schéma animé d’extraction pétrolière, une vidéo de vacances en mode selfie. Tout dans cette pièce semble se suivre, se croiser, s’emmêler mais sans jamais vraiment se connecter.

Après les décomptes des dangers de Luanda, un acteur androgyne, qui ne prend presque pas part à la discussion des trois autres personnages, se tourne vers nous. Soudainement incarnation de la ville de Luanda, sa voix suave préenregistrée envahit la salle et nous conte à la première personne la fondation de la ville par les Portugais. L’idée d’une voix off qui dissocie le rôle du jet setter, que tient aussi ce personnage, de celui de Luanda, qu’il revêt alors, est audacieuse, cependant l’effet est parasité par le fait que l’acteur, de manière répétée, ne suit pas le texte de son play-back. Le jet-setter à collier de turquoises continuera à nous interpeller sur l’historique de la ville et à nous fournir des résumés de l’argumentation développée par soubresauts par les trois touristes. Mi-dadaïstes, mi-baudelairiennes, ses interventions poétiques sont encore ce qui donne le plus à réfléchir : une ville pourrissante dans ses bulles pétrolières et sur ses « moussec », les bidons-villes.