Exister dans un monde qui nous efface

Par Sarah Simon

Morb(y)des / de Sébastien David / mise en scène Manon Krüttli / Poche, Genève / du 21 novembre au 29 janvier 2017 / Plus d’infos

®Samuel Rubio

®Samuel Rubio

« Salut bande de Freaks ! ». Montréal. Deux sœurs tentent d’échapper à l’ennui. L’une se gave de télé-réalité et de junk food, l’autre est rêveuse et essaie désespérément de communiquer avec le monde extérieur. La pièce nous embarque dans un voyage virtuel, entre rêve, réalité et hallucinations, questionnant ainsi des angoisses qui sont profondément contemporaines.

« Noir ! Chu l’univers, chu faite d’atomes… ». Stefany rêve, elle est tombée parce qu’elle ne mange plus. De l’autre côté de la demi-paroi qui sépare la scène en deux, Sa Sœur, Magali, une coupe de cheveux à la Amy Winehouse, avachie sur un sol couvert de ballons, devant une télévision imaginaire, la tire de son évanouissement d’une voix forte à l’accent québécois. Ainsi s’ouvre Les Morb(y)des. Cette pièce fait partie d’un « sloop » : peu d’acteurs, peu de metteurs en scène, peu de répétitions et différents spectacles représentés pendant plusieurs semaines par une même équipe, c’est le pari du Poche. Hier soir, Les Morb(y)des était joué individuellement, mais ce Sloop 3, intitulé i-monsters, se complète par trois autres spectacles qu’on peut voir par deux le week-end.

La lumière est parfois aveuglante, rouge, dansante, imitant la télévision ou parfois presque inexistante. Les personnages font face au public et lui donnent tour à tour le rôle de télévision, de communauté internet ou même celui du chanteur Moby. Nous sommes le média qui permet aux deux sœurs de communiquer avec l’extérieur et même d’exister. Sans nous, elles n’ont plus de raison d’être. Finalement, leur questionnement est très typique de notre époque : comment faire pour exister ? Qu’est-ce que disparaître dans un monde virtuel où nous ne sommes que des « PrincesseLéïa250 », des anonymes, si vivants dans cet univers paradoxal et si désespérés et seuls dans la réalité ? Alors que Sa Sœur s’est résignée à faire partie du canapé et même, à devenir le canapé, Stefany essaie d’échapper à cette réalité. Elle rêve de disparaître. Elle ne mange plus, essaie de s’effacer et fantasme sur un meurtrier qui sévit dans les quartiers de Montréal.

Tout l’intérêt de la pièce est de cacher ces questionnements tragiques de l’existence derrière une tonalité extrêmement comique. Le langage québécois, les disputes des sœurs, et même Kevyn, le scout internaute traumatisé, sont ludiques, amusants. Le texte fait rire à travers les échanges des deux sœurs aux personnalités exubérantes, tandis que le personnage de Kevyn, grave, incarne la déception qui survient lorsque le filtre de l’écran disparaît et laisse voir la réalité. Son comique repose sur le contraste le plus total avec les fantasmes et idéalisations de Stefany à son égard.

La pièce se clôt dans un tourbillon de folie avec un souhait contre-nature qui va pourtant de pair avec notre monde : disparaître. La pièce illustre le choc entre réel et virtuel qui nous efface tous en tant qu’individus de la vraie vie. Magali en oublie même son nom, Stefany n’est plus capable de faire la différence entre Sa Sœur et un canapé, ni entre du sang et du « coke ».

On a bien ri, mais on sort du spectacle avec une sensation désagréable qui plane encore un peu au-dessus de nous, lorsqu’on voit tous ces téléphones portables dans la rue, utilisés comme des lignes de vie, reliant des anonymes à leur existence. La question de notre individualité dans cette société des communautés internet, soulevée par la représentation, reste sans réponse unique. Le rôle cathartique du théâtre est parfaitement exploité : le spectateur repart la tête pleine de réflexions, avec une illustration extrême de ce qui peut se passer dans un tel cadre et une proposition de sens. D’ailleurs, afin de pousser le questionnement plus loin, pourquoi ne pas retrouver les mêmes acteurs pour voyager dans les autres réalités à la carte du sloop i-monsters ?