L’Afrique noire à la veille des indépendances

Par Jonas Guyot

Kouta / d’après la trilogie de Massa Makan Diabaté / mise en scène Hassane Kassi Kouyaté / Théâtre de Vidy à Lausanne / du 6 au 10 mai 2014 / plus d’infos

© Mario del Curto

© Mario del Curto

Après l’excellent The Island (janvier 2013), un spectacle mettant en scène deux détenus incarcérés dans la tristement célèbre prison de Robben Island durant le régime de l’apartheid, le metteur en scène et conteur burkinabé Hassane Kassi Kouyaté revient avec une nouvelle création au Théâtre de Vidy. En collaboration avec René Zahnd, ancien co-directeur de Vidy, il adapte à la scène une trilogie romanesque aux personnages truculents et aux situations cocasses.

La trilogie romanesque de l’auteur malien Massa Makan Diabaté se déroule dans le village de Kouta et relate la vie de ses différents habitants. Pour créer ce spectacle, René Zahnd et Hassane Kassi Kouyaté ont choisi de se concentrer sur les aventures du lieutenant Siriman Keita contenues dans le premier tome de la trilogie. Ce personnage extravagant revient dans son village natal, après avoir combattu pour les Français lors de la Deuxième Guerre mondiale. L’histoire se situe à la veille des indépendances africaines et présente, en toile de fond, les luttes intestines qui opposent les indépendantistes aux défenseurs du régime colonial. Ce texte a été publié en 1979, soit un peu moins d’une vingtaine d’années après l’indépendance de la plupart des pays africains.

Ce bouleversement politique s’accompagne, chez Massa Makan Diabaté, de toute une réflexion sur la société malienne, et plus généralement, sur l’Afrique noire. Les relations entre les différents personnages du village de Kouta montrent les tensions qui apparaissent entre, d’une part, les défenseurs de la tradition et, de l’autre, ceux qui s’engagent en faveur de la « modernité ». A travers le personnage d’Awa, la femme de Siriman Keita, c’est, en parallèle, la question de la place de la femme dans la société africaine qui est interrogée. La confrontation entre tradition et modernité se cristallise dans de nombreux autres sujets sociétaux, tels que l’opposition entre vie urbaine et vie rurale, ou encore entre islam et animisme. Toutes ces questions, liées à la société africaine, sont abordées avec beaucoup d’humour. Le comique du texte réside surtout dans l’exagération des travers de chaque personnage. On appréciera par exemple la figure de Solo, un aveugle espiègle, dont la principale activité est de colporter des scandales. Ce passe-temps lui permet de manipuler tous les protagonistes de l’intrigue en récupérant au passage quelques billets de banque.

Hassane Kassi Kouyaté a choisi un décor très épuré pour mettre en scène le texte de Massa Makan Diabaté. Le sol de la scène est recouvert d’un grand carré beige dont le centre est occupé par une petite estrade. Cette dernière est composée de plusieurs éléments qui sont déplacés par les comédiens tout au long du spectacle, afin de créer des lieux et des ambiances différents. Deux bancs sont placés de part et d’autre de la scène. Chaque fois qu’un personnage quitte l’action, il va s’asseoir sur les bancs de manière à ne jamais sortir du plateau. Ce dénuement n’est pas sans rappeler la scénographie de Peter Brook. L’influence de ce metteur en scène semble en effet très forte dans le travail d’Hassane Kassi Kouyaté, qui pour son spectacle précédent avait notamment collaboré avec Marie-Hélène Estienne, complice de Peter Brook. La famille Kouyaté est d’ailleurs très proche du metteur en scène britannique, puisque le père d’Hassane Kassi Kouyaté, le comédien Sotigui Kouyaté, a souvent collaboré avec lui. La simplicité du dispositif scénique évoque également l’environnement dans lequel le griot, ce conteur traditionnel africain, raconte ses histoires. En effet, il se place bien souvent dans un espace vide, comme la place d’un village, pour délivrer son message. Le rôle du conteur est de mettre en scène une histoire, en prenant en charge non seulement la narration mais également les dialogues de tous les personnages. En adaptant le texte de Massa Makan Diabaté à la scène, René Zahnd a perpétué cette pratique en conservant des parties narratives, qui sont délivrées au public par l’intermédiaire d’un personnage endossant le rôle du narrateur.

Aux rythmes des balafons et des koras, Hassane Kassi Kouyaté et tous ses comédiens emportent le spectateur dans ce petit village africain, à la découverte de ses habitants, jusqu’au samedi 10 mai, au Théâtre de Vidy.

 

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