Omar Porras

Entretien radiophonique avec le metteur en scène.

Le 8 octobre 2022, le metteur en scène Omar Porras s’est entretenu dans l’émission À vous de jouer, animée sur Espace 2 par Daniel Rausis (RTS), avec Marc Escola et Josefa Terribilini, respectivement professeur et assistante diplômée à l’Université de Lausanne. Ils sont revenus sur Les Fourberies de Scapin, spectacle créé au Théâtre de Carouge en 2009 et repris en 2022 au TKM à Lausanne.

Avec l’aimable autorisation de la RTS, nous publions ici l’entretien sans intermède musical (20 min.) :

Entretien chez Daniel Rausis (Espace 2 – RTS) entre Marc Escola, Josefa Terribilini et Omar Porras.

Pour écouter l’émission complète (1h), cliquer ici.


«Molière est l’exemple de l’étranger chez lui-même». Entretien avec Omar Porras

Cet entretien a été réalisé le 6 juillet 2021 à Renens. Il date d’avant la reprise des Fourberies de Scapin et se concentre sur la précédente mise en scène d’une pièce de Molière par Omar Porras, Amour et Psyché (2017).

Josefa Terribilini : Que représente Molière pour vous ?

Omar Porras : Il représente pour moi l’homme qui, par sa curiosité, sa lucidité et son audace, a fait converger dans son œuvre toute l’Europe du XVIIe siècle. On y trouve par exemple la culture espagnole, qui est riche, à ce moment-là, de toutes ses conquêtes. On peut également y lire la source latine, mais aussi le monde africain et ses légendes, par le biais d’Apulée, dont Molière s’inspire dans Psyché. C’est cet amalgame, cette hybridation des cultures qui fait du théâtre de Molière un objet représentatif d’héritages littéraires et dramatiques non seulement en France, mais en francophonie et dans le monde. 
Et puis, Molière est l’exemple de l’étranger chez lui-même. Car il est différent, audacieux : il ose dire au roi ce que les autres pensent du roi, ce que lui-même pense du roi, et peut-être ce qu’est le roi. Certaines personnes voyagent géographiquement, et d’autres intérieurement, en allant très loin en eux-mêmes. C’est le cas de Molière, qui est donc une figure que j’admire, qui m’inspire et qui m’éclaire. 
J’ai eu la chance de séjourner dans sa maison, à la Comédie-française, en tant que metteur en scène. J’étais invité à monter l’une de ses pièces par Marcel Bozonnet, qui était l’administrateur du théâtre, en 2006. Il avait vu mes spectacles, il connaissait mon travail, et comme il pensait que les masques avaient été perdus à la Comédie depuis des siècles, il m’a donné la mission de les y rapporter. J’avais carte blanche. En cherchant la pièce que j’allais monter, j’ai alors lu, entre autres, Psyché, qui est rarement représentée et qui m’a intéressé ; mais en cherchant plus loin encore, je me suis rendu compte que l’influence du siècle d’or espagnol eu sur Molière avait été énorme. En particulier Lope de Vega, qui n’était pas assez mis à l’honneur en France selon moi. Je me suis donné le défi de le faire entrer au Français : à la place d’une comédie de Molière, j’ai mis en scène Pedro et le commandeur

J.T. : Qu’est-ce qui fait selon vous que Molière, cet auteur du XVIIe siècle, soit encore joué aujourd’hui ?

O.P. : Les pièces de Molière sont le résultat d’une chaîne de connaissances et de traditions théâtrales qui ont eu une existence d’abord dans son imaginaire, puis dans sa plume, et enfin sur la scène. Si lui-même est parvenu à faire partie de cette chaîne, c’est qu’il avait conscience de la nécessité de prolonger les traditions, les mythes, les légendes, les mœurs qui font partie de l’humanité. Celles-ci existent aujourd’hui encore, parce qu’il n’a oublié aucun maillon de la chaîne. Et lorsqu’on lit ses pièces, on retrouve un écho de cette connaissance ancestrale. 

J.T. : Molière, en tant qu’auteur français canonique, est souvent comparé à Shakespeare du côté anglo-saxon : qu’est-ce qui fait à vos yeux la spécificité de Molière et de sa dramaturgie, par rapport à d’autres auteurs « du répertoire » (y compris français, comme Racine ou encore Musset) ?

O.P. : Je pense que lorsqu’on aime le théâtre, on est traversé par ces différents personnages : Tchekhov et sa nostalgie, son regard scientifique, Shakespeare, qui transporte avec lui les yeux et l’âme de toute l’humanité. Or Borges disait que si Shakespeare avait pu connaître Molière et regretter quelque chose en se comparant à lui, ç’aurait été l’humour. Molière parvient en effet à dire les choses avec de l’humour, tandis que, chez Shakespeare, c’est beaucoup plus cruel. 
Par ailleurs, ce qui singularise peut-être Molière vis-à-vis de sa propre époque, c’est qu’il était un homme de théâtre, un homme de plateau : un technicien, un acteur, un metteur en scène, un directeur de troupe, un représentant du Prince, un saltimbanque, un fêtard, un séducteur, un père, un mari, un fils, un homme entier, intègre, total, avec ses qualités, ses erreurs, ses difficultés, ses passions. 

J.T. : Vous avez déjà monté Les Fourberies de Scapin en 2009, et, plus récemment, Psyché (sous le titre d’Amour et Psyché), en 2017 : qu’est-ce qui vous intéressait dans ces pièces en particulier ?

O.P. : Bernard Haller, un grand comédien suisse, est venu en 1995 voir le spectacle que je représentais alors à la comédie de Genève, Othello (je jouais le rôle de Iago, en plus de me charger de la mise en scène). D’après lui, il y avait du Scapin dans mon Iago, et il m’a conseillé de monter cette pièce, qui est un texte phare de Molière puisqu’il y parle de la famille – et donc du cœur de la société. Et puis, il y a le rôle si important du serviteur qui finit par devenir le maître, charriant tout un questionnement sur le pouvoir : qui le possède ? est-ce forcément celui qui détient les moyens financiers ? Molière répond par la négative : le puissant, ici, est un fourbe, un domestique qui a une connaissance profonde de l’être humain.
Dans Psyché, ce qui m’a attiré était le mythe. La pièce est tirée d’un mythe gréco-romain sur l’origine et j’ai tenté d’interroger ce thème en mêlant différents points de vue de différentes cultures, avec mon accent, ma manière d’agir et de voir les choses. Molière, d’ailleurs, incorpore à sa pièce d’autres mythologies, inspirées par exemple du siècle d’or espagnol (parce que derrière l’œuvre de Molière, il y a évidemment Apulée, mais aussi Calderón, et même La Fontaine). Et puis, les défis de l’artiste m’intéressaient : Molière faisait face à de grandes difficultés au moment où le roi lui a fait cette commande, et il a réagi en s’attaquant à un projet de monumental. Cette pièce était impressionnante par sa longueur et par le nombre d’interprètes qu’elle nécessitait (plus de trois cents, à l’origine), tout en recelant une densité littéraire, mythique et mystique extraordinaire. Certes, je n’avais que huit acteurs à disposition. Mais grâce à mon équipe fabuleuse, je pouvais relever le défi.
Enfin, Psyché est une pièce peu connue (on ne la trouve que dans l’édition de la Pléiade), peut-être en raison de sa paternité douteuse : Molière a demandé à Corneille de l’aider, ainsi qu’à Quinault, qui était librettiste de Louis XIV. Trois auteurs ont donc travaillé sur le texte. 

J.T. : Ce texte, vous y incorporez des extraits d’autres œuvres, et notamment certaines sources de Molière. Comment avez-vous abordé ce travail d’adaptation ?

O.P. : Ce traitement a nécessité plus de deux ans de recherches. C’est un travail qui se fait sur le plateau, avec beaucoup de soin et de précision, avec des spécialistes, des dramaturges, toute une équipe qui m’entoure, des comédiens qui connaissent mon travail et qui lisent Molière. Notre rôle, en réalité, n’est pas de restituer un texte : c’est de le faire vivre. Le résultat que le public a pu recevoir est né du plateau, d’un exercice pratique soutenu par une réflexion profonde. 
Lorsque vous assistez à une pièce de théâtre, et que quelque chose vous touche, cela a bien sûr à voir avec le texte et les sources, mais c’est surtout une histoire du présent, une histoire d’acteurs et d’actrices qui font du théâtre jour et nuit. Nous menons dans une quête spirituelle profonde de recherche. Pour atteindre la poésie, il faut une disponibilité et un état d’esprit libre. Lorsqu’on l’obtient, on approche le sacré. La poésie est un autre mot pour dire « sacré ». Quand le poème est regardé uniquement comme une source textuelle, il devient un objet matériel historique, une forme morte. En revanche, lorsqu’il est interprété, il revit. Le théâtre est la poésie qui se fait humaine. Et en lui donnant vie, on lui permet de toucher. Molière était un poète : il n’est pas mort, il vit en nous, comme le Ramayana, Bouddha ou Jésus. Psyché est un texte qui est venu à nous à un moment précis, et nous étions prêts. 

J.T. : Quelle(s) autre(s) pièce(s) de Molière aimeriez-vous mettre en scène ?

O.P. : Toutes les farces : Le Médecin volantLe Médecin malgré luiLes Précieuses ridiculesLe TartuffeLes Femmes savantesLe MisanthropeL’Avare.

J.T. : Et si toutes les places, tous les parvis et tous les théâtres du monde vous étaient ouverts, où rêveriez-vous de le monter ?

O.P. : La question est intéressante, dans le sens où elle incite à se demander dans quel lieu Molière pourrait-être le plus juste. Le problème n’est pas de savoir ce qui me donnerait le plus de plaisir à moi, égoïstement, mais quelle pièce serait la plus appropriée à tel ou tel endroit, pour que le spectacle s’adresse aux hommes, aux femmes, aux enfants, et qu’il leur soit utile. Voilà donc ma réponse : j’aimerais monter Molière là où il serait utile de le monter, et pas pour satisfaire mon ego. La vie m’a beaucoup donné. Désormais, c’est à moi de m’adapter.