Appel à articles | “L’Animal médiatique” ( Le Temps des médias, n° 39, automne 2022)

Appel à articles pour Le Temps des médias, “L’Animal médiatique” (n° 39, automne 2022)

Coordination : Emmanuelle Fantin, Valérie Schafer et Claire Sécail

« Repeupler les récits historiens et les sociétés […] de la présence animale dont elle a souvent été exclue, sinon comme simple élément du décor » (Deluermoz et Jarrige, 2017) est désormais un enjeu incontournable des sciences humaines et sociales. Si, comme le suggérait Dominique Lestel en 2010 dans un ouvrage au titre évocateur, « l’animal est l’avenir de l’homme », il est aussi au cœur d’interrogations politique, écologique, ontologique qui éclairent le passé de manière profondément contemporaine. L’âge classique et les Lumières se sont déjà emparés de la question animale et l’historien.ne pourrait remonter jusqu’aux pléthoriques traités d’Histoire naturelle consacrés aux bêtes, à commencer par les travaux d’Aristote. Les recherches des dernières décennies marquent cependant une évolution fondamentale dans le champ historique : qualifiées d’animal turn dans les SHS, elles sont caractérisées par le passage d’une vision de l’animal comme « objet » – parmi d’autres produits par les sociétés humaines – à celle d’un animal agissant, véritable acteur silencieux et souvent discret au cœur des processus sociaux.

L’article de Maurice Agulhon sur la protection animale au XIXe siècle (1981) de même que Les animaux ont une histoire publié par Robert Delort (1984) dans les années 1980 ont fait dates dans les années 1980 en posant les premiers jalons de cette historicité inédite portée sur l’animal. Les travaux de Daniel Roche (2008 ; 2011 ; 2015) et de Michel Pastoureau (2008 ; 2011) ont conduit à une belle éclosion des interrogations historiques propres à la question animale, de même que les recherches particulièrement originales d’Éric Baratay (2012 ; 2017), ce dernier allant jusqu’à proposer un « parti pris qui consiste à partir de l’histoire humaine pour expliquer comment les bêtes la vivent et la ressentent, et rejoindre ainsi l’histoire animale » (2012 : 30).

Certaines études portent sur des périodes historiques spécifiques, considérées à travers le prisme de l’animal, comme l’ouvrage de Joan Pieragnoli (2016) qui explore les animaux à la cour entre les XVIe et XVIIe siècles ou encore celui de Pierre Serna pour la période révolutionnaire (2017). Signe du dynamisme de ce champ de recherche, les revues scientifiques ont, depuis une dizaine d’années, accompagné ce mouvement en proposant plusieurs numéros sur ce thème. Citons par exemple Sociétés & Représentations (« Figures animales », 2009), Dix-huitième siècle (« L’animal des Lumières », 2010), les Annales historiques de la Révolution française (« L’animal en révolution », 2014), ou plus récemment la Revue d’Histoire du XIXe siècle (« La part animale du XIXe siècle », 2017). Il faudrait évidemment souligner que ce renouvellement historique est porté par des recherches anglo-saxonnes aussi brillantes qu’abondantes, comme l’ouvrage fondamental de Kathleen Kete, A Cultural History of Animals in the Age of Empire (2007), ou plus récemment, The Intimate Bond : How Animals Shaped Human History de Brian Fagan (2015) et The History of Animals : A Philosophy d’Oxana Timofeeva (2018).

D’autres études s’intéressent à des aspects spécifiques de l’histoire de l’animal. Les travaux sur la mise en spectacle de l’animal, que cela soit à travers les zoos (Baratay & Hardouin-Fugier, 2004), les expositions animales (Cowie, 2014) ou encore la place des bêtes dans le cadre urbain (Velten, 2013 ; ou les numéros 44 et 47 d’Histoire urbaine, 2015, 2016) – ont donné lieu à des publications très fécondes.

Dans ce paysage prolifique qui cherche à produire une histoire des animaux, avec les animaux, ou par les animaux, la place et le rôle des médias sont quant à eux assez peu interrogés, ou du moins, rarement spécifiquement – citons toutefois, parmi les travaux relativement récents, Popular Media and Animals (Molloy, 2011), Critical Animal and Media Studies : Communication for Nonhuman Animal Advocacy (Almiron, Cole & Freeman, 2015) ou encore A Unified Theory of Cats on the Internet (White, 2020). Apparaissant sous l’angle des représentations, des interactions avec les hommes, de leurs rôles et fonctions dans les sociétés, dans l’espace politique comme public, les animaux occupent pourtant une place de choix sur la scène médiatique, de la statuaire antique à la circulation omniprésente de mèmes et gifs de chats sur les réseaux socio-numériques. La question animale peut surgir à l’occasion d’un détournement, d’information, d’arguments commerciaux, d’enjeux de protection animale ou encore à travers ces animaux vedettes dans les médias et notamment les fictions qui peuplent notre quotidien. L’animal médiatique est assurément pluriel, mais que nous apprennent l’histoire de la diversité de ses fonctions, usages et imaginaires déployés dans les médias ? Partant de trois axes d’études, ce dossier du Temps des médias invite à penser les animaux dans le temps long de l’histoire des médias en les abordant sous l’angle du sensible :

(1) Un producteur de sociabilités et d’émotions

Des bons points représentant des animaux distribués à l’école, des forums en ligne dédiés aux questions de santé animale, des comptes Twitter et Instagram de « chats » qui se multiplient, un catalogue de « presse animalière » bien développé (30 millions d’amis, Miaou magazine, Wapiti, Le Monde des animaux, Cheval magazine) ou encore des animaux vedettes du petit ou du grand écran : comment représente-t-on l’identité animale et ses interactions avec les Hommes au travers de cette pluralité de genres et supports médiatiques ? Comment l’animal fascine-t-il et façonne-t-il un public, produit-il des sociabilités et des communautés dans les médias, de la presse papier au compte Facebook @TheOfficialGrumpyCat qui compte plus de 8 millions d’abonné.e.s ? Que nous disent les études sur les publics, fans et followers de ce type de productions ?

Les variations du registre émotionnel selon les catégories, époques, supports et formats, mais aussi la manière dont sont catégorisés et pensés, voire saisis et communiqués les animaux « de compagnie », « de ferme », « nuisibles » et autres « animaux sauvages », et même les animaux imaginaires, semi-humains, monstrueux, pourront aussi faire l’objet d’analyses. Ces derniers invitent aussi à penser les frontières de l’animalité et de l’humanité. Savoir et connaissance du monde animal représentent par ailleurs une dynamique particulièrement diffuse dans les médias, dont il convient de saisir les continuités mais aussi les tournants, d’un média à l’autre. Bien sûr, chercher à mieux comprendre les émotions et sociabilités – animales et créées par l’animal – invite en outre à étudier les animaux iconiques, générationnels (Belle, Lassie, Beethoven, Rintintin, Flipper, par exemple) et leurs rôles dans la fiction. L’enfance, ou plus globalement la culture visuelle et les animaux pourront être parmi les angles adoptés. Enfin, l’animal est aussi vecteur d’émotions au service de la consommation : son rôle dans la publicité, dans la mode, dans la grande consommation et les évolutions des registres et sensibilités convoqués sont aussi à penser dans leurs aspects économiques et commerciaux.

(2) Un instrument du pouvoir

Les usages politiques des animaux vont au-delà de la représentation des hommes politiques sous forme animale ou mi-homme/mi-bête, ce type de caricature politique que le Bébête Show dans les années 1980 emprunte à des traditions plus reculées. L’usage politique de l’animal, dès les Lumières et la Révolution, sans omettre le bestiaire médiéval et sa symbolique mériterait d’être analysé dans ce numéro, afin de prolonger et renouveler les études existantes (Bacot et al., dir., 2003 ; Lambert-Wiber et Hourmant, dir., 2016). Qu’ils soient des « médias animaux » (le Canard, Le Chenil, etc.), un miroir ou outil de la communication politique (on peut par exemple penser à la circulation médiatique des chiens présidentiels), comment les médias en sont-ils les vecteurs et acteurs ? Comment construit-on ou renforce-t-on une notoriété publique grâce aux animaux ? Comment devient-on « un animal politique » dans les médias et comment ces usages ont-ils évolué des premiers médias écrits ou audiovisuels aux réseaux sociaux-numériques ? Politiques, les animaux peuvent aussi se faire diplomatiques et invitent à penser la manière dont se joue une diplomatie animalière dans les médias ou encore la façon dont les animaux renouvellent des enjeux socio-politiques (genres, animaux et médias ; intersectionnalité et animaux, etc.)

(3) Sensibilités et émergences d’une cause animale

De la Révolution française à la SPA, de Brigitte Bardot à L214, comment s’orchestre et se médiatise la cause animale au fil des périodes, pays enjeux, supports, formats, cultures médiatiques ? Quels usages et quels rôles jouent les médias dans la conscientisation de cette cause et qui en sont les acteurs ? L’évolution de la communication des associations de défense des animaux, leur place dans les médias généralistes, spécialisés, militants, la monstration de la violence faite aux animaux dans les médias, les réactions, émotions, controverses et l’indignation, de la presse aux réseaux socio-numériques, sont autant de thèmes à penser en les périodisant et recontextualisant. Corridas, chasse et safaris, fourrure, abattoirs, animaux sauvages dans les cirques, expérimentation animale, ont connu des mouvements et relais médiatiques, de même que des “causes” plus polémiques, comme les rats à Paris ou plus généralement, les animaux dits “urbains” et les politiques qui s’y rapportent. Une perspective historique semble féconde pour penser les grandes affaires médiatiques comme « Le massacre des chats de la rue Saint-Séverin », mais aussi pour penser les silences des médias et, en creux de la visibilité médiatique, l’invisibilisation.

Soumission des propositions :

Un résumé de 500 à 650 mots, accompagné d’un titre, d’une courte bibliographie et biographie (exclues des 500 à 650 mots) sont à envoyer conjointement avant le 15 mars 2021 à :
Emmanuelle Fantin (emmanuelle.fantin[at]sorbonne-universite.fr)
Claire Sécail (csecail[at]gmail.com)
Valérie Schafer (valerie.schafer[at]uni.lu)

La revue publie exclusivement des articles de recherche inédits.

Calendrier :
Retour aux auteurs : 15 mai 2021
Remise des articles (35 000 signes) : fin septembre 2021
Parution : second semestre 2022

Références citées

M. Agulhon, « Le sang des bêtes. Le problème de la protection des animaux en France au XIXe siècle », Romantisme, n° 31, 1981, p. 81-110.
N. Almiron, M. Cole, Carrie P. Freeman, Critical Animal and Media Studies : Communication for Nonhuman Animal Advocacy, London, Routledge, 2015.
P. Bacot et al. (dir.), L’Animal en politique, Paris, L’Harmattan, 2003.
É. Baratay, Le point de vue animal. Une autre version de l’histoire, Paris, Seuil, 2012.
É. Baratay, Biographies animales. Des vies retrouvées, Paris, Seuil, 2017.
É. Baratay, É. Hardouin-Fugier, Zoo : A History of Zoological Gardens in the West, London, Reaktion Books, 2004.
H. Cowie, Exhibiting Animals in Nineteenth-Century Britain. Empathy, Education, Entertainment, New York, Palgrave Macmillan, 2014.
R. Delort, Les animaux ont une histoire, Paris, Seuil, 1984.
B. Fagan, The Intimate Bond : How Animals Shaped Human History, London & New York, Bloomsbury Press, 2015.
K. Kete (dir.), A Cultural History of Animals in the Age of Empire, Oxford, Berg Publishers, 2007.
S. Lambert-Wiber, F. Hourmant (dir.), L’animal et le pouvoir, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2016.
D. Lestel, L’animal est l’avenir de l’homme, Paris, Fayard, 2010.
C. Molloy, Popular Media and Animals, Palgrave Macmillan UK, 2011.
M. Pastoureau, Les animaux célèbres, Paris, Arléa, 2008.
M. Pastoureau, The Bear : History of a Fallen King, Princeton, Belknap Press, 2011.
J. Pieragnoli, La cour de France et ses animaux. XVIe-XVIIe siècles, Paris, Presses Universitaires de France, 2016.
D. Roche, La Culture équestre de l’Occident, XVIe-XIXe siècle, L’ombre du cheval, tome I : Le cheval moteur, 2008 ; tome II : La gloire et la puissance, 2011 ; tome III : Connaissances et passion, 2015, Paris, Fayard.
D. Roche, « Histoire des Animaux. Questions pour l’histoire des villes », Histoire urbaine, Vol. 3, n° 47, 2016, p. 5-12.
P. Serna, Comme des bêtes. Histoire politique de l’animal en Révolution (1750-1840), Paris, Fayard, 2017.
O. Timofeeva, The History of Animals : A Philosophy, London, Bloomsbury Academic, 2018.
H. Velten, Beastly London : A History of Animals in the City, London, Reaktion Books, 2013.
E.J. White, A Unified Theory of Cats on the Internet, Palo Alto, Stanford University Press , 2020.
« Figures animales », Sociétés & Représentations, Vol. 1, n° 27, 2009 (coord. : A. Duprat).
« L’animal des Lumières », Dix-huitième siècle, Vol. 1, n° 42, 2010 (coord. : J. Berchtold, J-L. Guichet).
« La part animale du XIXe siècle », Revue d’Histoire du XIXème siècle, n° 54, 2017, p. 15-19 (coord. : Q. Deluermoz, F. Jarrige).
« L’animal en révolution », Annales historiques de la Révolution française, 2014, n° 377 (coord. : P. Serna).
« Animaux dans la ville 1 », Histoire Urbaine, Vol. 3, n° 44, 2015 (coord. : J. Estebanez).
« Animaux dans la ville 2 », Histoire Urbaine, Vol. 3, n° 47, 2016 (coord. : D. Roche).