Interprétation des résultats

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N-grams

Une analyse préliminaire des n-grams des 56 pays décolonisés entre 1945 et 1995 permet de diviser ceux-ci en trois catégories. Nous classons les pays en fonction de l’augmentation de leur mention autour de leur date d’indépendance : (1) pas d’augmentation notable, (2) augmentation visible et (3) forte augmentation.

Cette première approche permet déjà d’observer quelques grandes tendances selon les axes d’analyse identifiés dans notre introduction. Géographiquement, la presse étudiée semble avoir un intérêt nettement plus marqué pour les pays africains que pour les pays d’Asie, à l’exception du Vietnam. Au sein des pays africains, l’Afrique sub-saharienne semble plus intéresser que l’Afrique du nord, hormis l’Algérie.

Si l’on s’intéresse au type de décolonisation, il semble que les pays où ce processus a été violent ont chaque fois une forte augmentation du nombre d’articles autour de leur date d’indépendance (par exemple l’Algérie, le Vietnam, l’Angola ou encore la Namibie).

Temporellement, les décolonisations africaines les plus tardives (depuis les années 1970) sont également plus couvertes par les deux journaux libéraux suisses.

Nous notons, par ailleurs, que les n-grams des pays étant d’anciennes colonies portugaises font tous preuve d’une forte augmentation du nombre d’articles autour de leur date d’indépendance.

Sous-corpus 1

Notre premier sous-corpus, contenant les 2450 articles mentionnant le terme « décolonisation » entre 1945 et 1995, a été analysé grâce à la méthode Reinert du logiciel Iramuteq. Une catégorisation thématique des 15 classes lexicales extraites par Iramuteq sont représentées sur le graphique 1 selon leur prévalence.

Nous pouvons observer parmi les classes les plus importantes une classe traitant des négociations et des pourparlers du gouvernement français au Maghreb (Algérie principalement). Cette classe est surreprésentée à la fin des années 1950 et au début des années 1960 et sous-représentée le reste de notre période d’intérêt. Une seconde classe lexicale, très présente au milieu des années 1970, traite des décolonisations des anciennes colonies portugaises ainsi que de celle de la Namibie. Plus marginalement, nous trouvons une classe lexicale concernant la décolonisation du Sahara espagnol. Il est intéressant de noter que nous ne trouvons que très peu de mentions des décolonisations en Asie dans les 15 classes. Ce résultat corrobore les tendances observées à l’aide des n-grams.

Parmi les trois classes les plus importantes, nous pouvons observer une classe lexicale à propos de la Guerre froide très marquée par la crainte d’une expansion du conflit dans le tiers-monde. Ainsi nous pouvons lire dans un article de 1965, « la guerre subversive du pacifique s’étendrait à l’océan Indien, au continent noir, peut-être même à des pays latino-américains. L’Europe y perdrait, en fin de compte, autant que les Etats-Unis »[1]. Cette classe fait beaucoup référence à des événements importants liés à la Guerre froide (crise des missiles, guerre du Vietnam). Une autre classe représentée de façon importante est celle traitant du développement et surtout du problème du sous-développement. Dans un article de 1986, on peut lire que « par l’émergence du tiers-monde, progressivement, les questions économiques et sociales et les problèmes liés au développement sont devenus prioritaires »[2]. Cette classe lexicale apparaît durant les années 1960 et culmine au début des années 1980.

Notons la présence de deux classes lexicales moins importantes, mais proches. L’une traite de la situation économique et financière des nouvelles indépendances, la seconde concerne les matières premières et les produits agricoles exportables. Ceci suggère la présence d’un intérêt pour les aspects économiques liés aux nouveaux états indépendants, aussi bien en tant qu’enjeux lors des conflits et guerres d’indépendances (Angola et Mozambique notamment) que pour définir leur rôle et importance sur la scène internationale.

La politique et les relations internationales ont également une place prépondérante avec une classe liant l’ONU à la décolonisation ou encore une autre correspondant à des situations de crise essentiellement économiques et politiques.

Nous avons par ailleurs relevé une classe lexicale qui concerne les enfants, femmes et familles et qui apparaît dans les années 1990 au moment du génocide au Rwanda.

Certaines classes sont plus difficiles à interpréter, comme celle qui semble correspondre à une interprétation philosophico-culturelle de la décolonisation, rassemblant des mots comme « liberté », « héro », « conviction », « conscience », « racisme » ou « passion », et se manifestant souvent sous la forme d’envolées lyriques journalistiques. Très marquée dans les années 1970-80, les extraits qui lui sont caractéristiques présentent dans la majorité des cas la décolonisation comme un progrès social et moral :

« Et ce qui s’est passé depuis la Libération, par exemple, c’est une formidable épopée : la décolonisation, l’évolution économique, et sociale, l’unification de la planète par les médias, le jet, etc. Les hommes d’autre part, je ne dirais pas les hommes de la liberté, mais les hommes du progrès humain. »[3]

Si notre étude couvre la période 1945-1995, il n’y a que deux d’articles publiés avant 1955. Dans le premier, daté de 1948, on peut lire :

« Si l’Angleterre se retire de l’Asie, c’est pour mieux s’installer en Afrique. Les fortunes qu’elle a semées dans les brousses du Tanganyka sont des investissements à longue échéance. Obligée d’abandonner ses positions d’Extrême-Orient, l’Angleterre se livre discrètement au plus formidable des replis stratégiques : L’Afrique n’est pas seulement un grenier de richesses inépuisables, mais aussi la forteresse de l’avenir. »[4]

Entre ce dernier article, ne remettant en aucun cas en question l’entreprise coloniale, et la classe lexicale abordée plus haut, le discours autour de la décolonisation a fortement évolué en un quart de siècle.

La classe dédiée à la vie politique, principalement française, très marquée à la fin des années 1980, fait également partie de cette catégorie difficile à interpréter. Elle semble néanmoins liée à des hommages et nécrologies de politiciens décédés ayant œuvré à la décolonisation (par exemple Edgar Faure, ancien chef du gouvernement français sous la IVe République, mort en 1988).

En dernier lieu, notons deux classes concernant la vie culturelle et littéraire, assez éloignées des autres selon l’analyse factorielle de correspondance (AFC), que nous ne prenons pas en compte dans notre analyse.

 

Graphique 1: Classes lexicales du sous-corpus 1 (analyse Reinert)

 

Graphique 2: Classes lexicales du sous-corpus 2 (analyse Reinert)

 

Sous-corpus 2

Appliquer la même analyse à notre sous-corpus 2, contenant les 430 articles co-mentionnant les termes « décolonisation » et « Suisse » entre 1945 et 1995, nous permet d’étudier les articles liant Suisse et décolonisation. Notons que seul 17% des articles mentionnant « décolonisation » (sous-corpus 1) mentionne également « Suisse » (sous-corpus 2).

Si certaines des classes principales du sous-corpus 1 se retrouvent dans le sous-corpus 2 – intérêts économiques, décolonisation de la Namibie, développement et coopération ou encore vie politique – de nouvelles classes font leur apparition. Notons néanmoins que la classe liée aux intérêts économiques prend de l’ampleur lorsque le mot « Suisse » est co-cité.

Premièrement, nous trouvons des classes liées à la politique suisse. La plus importante traite de la nouvelle conseillère Ruth Dreifuss et de son implication dans la lutte pour soutenir les pays du tiers-monde. La seconde, correspond aux questions d’adhésion de la Suisse (ONU, Europe…). La dernière, concerne la neutralité suisse et le rôle humanitaire de cette dernière.

Une classe traite des valeurs libérales, rappelant la nature idéologique du corpus sur lequel notre étude se fonde. Représentée presque uniquement à partir de la fin des années 1980 et jusqu’au début des années 1990, cette classe semble être liée principalement à des articles historiques. Nous trouvons néanmoins un article de 1961 qui rappelle que la GDL est un journal libéral et qu’il « s’agit de faire rayonner les valeurs libérales »[1].

La situation en Afrique du sud et la question des tensions raciales font également l’objet d’une classe. A noter la présence d’un nombre significatif d’articles caractéristiques mettant en avant les différences entre les blancs d’Afrique du Sud et les Européens. La présence de cette classe est à mettre en parallèle avec l’émergence de mouvements critiques de la politique Suisse, qui ne condamne pas le régime d’apartheid et maintient des échanges commerciaux importants.

Nous observons également une classe lexicale qui semble traiter des relations entre pays colonisateurs et pays colonisés ou anciennement colonisés (les Etats-Unis sont également mentionnés). Elle comprend aussi bien les grands accords régionaux et mondiaux et les luttes d’indépendance ainsi que les relations qui s’ensuivent.

La classe que nous avons nommée « multinationales, responsabilités et enjeux nationaux, personnels » est surreprésentée au début des années 1960. A titre d’illustration, un article de 1961, qui traite de l’aide au développement, pose la question : « comment la Suisse, dans ce contexte, sauvegardera-t-elle le mieux ses propres intérêts ? »[2]. Nous pouvons également lire que « la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement  avait mis en garde ces gouvernements contre la politique des sociétés multinationales »[3]. Nous émettons l’hypothèse que cette classe se rapporte à l’exploitation du tiers-monde, ses conséquences éthiques et s’interroge sur le rôle et les interactions de la Suisse avec les nouveaux pays décolonisés.

Différences entre les deux journaux

En séparant nos sous-corpus 1 et 2 par journal, nous avons pu réaliser une comparaison entre la GDL et le JDG.

Nous observons tout d’abord que les deux sous-corpus sont composés majoritairement d’articles du JDG. Le fait que la GDL traite moins de politique internationale que le JDG explique en partie ce résultat.

En comparant les analyses Reinert faites pour le sous-corpus 1 de la GDL et le JDG, nous relevons que les thèmes majeurs identifiés lors de l’analyse du sous-corpus 1 se retrouvent pour les deux journaux (ONU et décolonisation, intérêts économiques, décolonisation de l’Angola et de la Namibie, Guerre froide ou encore les négociations et pourparlers de paix au Maghreb). On peut néanmoins noter une différence de traitement de ces thématiques selon le journal. Alors que le JDG a parmi ses classes lexicales les plus représentées la Guerre froide, l’ONU et la décolonisation, la GDL souligne les tensions raciales et les intérêts financiers. A nouveau, ce contraste est en partie dû à la ligne éditoriale du JDG, qui met davantage l’accent sur les relations internationales. La présence plus marquée des tensions raciales dans la GDL, quant à elle, peut s’expliquer par l’engagement de jeunes rédacteurs sous Pierre Béguin, dont la position envers les mouvements anti-colonialistes est plus favorable (notamment Laszlo Nagy, qui dénonce fortement le régime d’apartheid).

Lorsque l’on compare GDL et JDG sur le sous-corpus 2, on remarque que pour les deux journaux, la classe lexicale la plus forte est celle faisant état des intérêts financiers et économiques. Notons également que la GDL ne traite pas de développement et de coopération alors que c’est le cas pour le JDG.

Métriques

L’analyse des métriques que nous avons faites nous a permis d’observer les éléments suivants. Premièrement, la longueur moyenne des articles du sous-corpus 2 est plus longue que pour le sous-corpus 1 (graphique A.7). On peut émettre l’hypothèse que lorsque la Suisse est associée, les articles sont plus longs en moyenne car il s’agit davantage d’articles de fond.

Deuxièmement, lorsque l’on regarde le nombre de fois que le nom des pays décolonisés durant notre période d’intérêt est mentionné dans nos corpus, les pays africains sont à nouveau les plus cités. Notons toutefois la présence forte de l’Inde dans les deux sous-corpus (graphiques A.5, A.6).

Dernièrement, en observant le nombre d’articles par année rapporté au nombre de pays décolonisés par année (graphique 3 et 4), nous pouvons observer que la vaste majorité de nos articles sont publiés à partir de la vague de décolonisations des années 1960 et qu’il y a plus d’articles à ce sujet publiés dans le JDG. Un ralentissement est observé au début des années 1970 (principalement pour le sous-corpus 2). Nous émettons l’hypothèse que ce ralentissement correspond à la période entre la vague de décolonisations des années 1960 et entre le moment où l’on observe l’émergence de mouvements plus critiques envers la colonisation (et les dernières colonies). Cette hypothèse mériterait d’être analysée plus en détail.

 

Graphique 3: Nombre d’articles par journaux par année et nombre de pays décolonisés par année pour le sous-corpus 1

 

Graphique 4: Nombre d’articles par journaux par année et nombre de pays décolonisés par année pour le sous-corpus 2

Commentaires a posteriori sur la méthodologie digitale

Après cette analyse de la décolonisation dans la presse libérale suisse romande, nous aimerions tirer un bilan de notre approche quantitative. Une première conclusion sautant aux yeux est la nécessité du regard humain entre chaque étape d’analyse et notamment lors de la constitution des sous-corpus étudiés. On se rend rapidement compte que certains mots-clés produisent des résultats indésirables: un article comprenant le mot « anomalie » est ainsi comptabilisé comme mentionnant le Mali et l’Inde se voit attribuer des articles contenant les mots « indemnisation » ou « Landsgemeinde ». Ces faux positifs se trahissent cependant souvent par des pics anormaux dans les métriques quantitatives ou l’apparition de classes improbables lors d’analyses lexicales. Le Bénin est ainsi très fortement associé à des champs lexicaux portant sur des procédures et problèmes de santé… bénins.

Si l’abandon de la lemmatisation et l’exigence d’une majuscule permettent d’éviter certains faux positifs, il est difficile de traiter correctement les homonymes tels que la rivière Niger du pays Niger. L’introduction de mots-clés supplémentaires afin de distinguer ces cas limites introduit un biais lié au choix de ceux-ci. Nous sommes donc confrontés à un second problème de taille : garantir un traitement homogène des données. Ceci est d’autant plus difficile que les données elles-mêmes ne sont pas homogènes et poussent à faire des choix. L’attelage de la GDL au JDG, par exemple, duplique la grande majorité des articles internationaux après 1976. Conserver les duplicatas biaise la formation des classes lexicales. Les enlever, cependant, aurait causé une sous-représentation des années suivant l’attelage équivalant au retrait d’un journal. Dans le cadre d’une étude historique, l’apparition d’un mot et l’évolution possible de sa connotation est également à prendre en compte. Dans notre travail, nous observons que les décolonisations antérieures à l’adoption généralisée du mot « décolonisation » — qui à lieu vers la fin des années 50 dans notre corpus — échappent partiellement à notre analyse.

Toutefois, en dépit des quelques limites mentionnées ci-dessus, il serait faux de nier aux méthodes digitales leur place et leur nécessité. La quantité conséquente à échelle humaine des données que nous avons traitées, plus de 2450 articles (après extraction du sous-corpus 1!), en est témoin. Même un traitement basique, comme nos métriques de longueur, rendent possible la mise en évidence de singularités. Ces singularités, par exemple la surreprésentation d’un pays décolonisé donné ou l’absence d’une classe lexicale attendue, permettent ensuite d’identifier des thématiques susceptibles de valoir la peine d’être étudiées plus en détail. Les méthodes digitales sont en outre essentielles, dans un va-et-vient entre données et hypothèses, à la structuration et la navigation dans la masse des données en permettant l’extraction de morceaux plus digestes et pertinents. Ainsi, les méthodes digitales seraient à employer comme un complément à l’analyse qualitative « traditionnelle ». Crucialement, elles offrent par leur puissance de traitement une perspective quantitative, systématique et statistique corroborant l’analyse historique qualitative.

 

Conclusion

Interroger nos deux sous-corpus avec des méthodes digitales nous a permis de répondre à un certain nombre de nos questions de départ. Les n-grams ainsi que les analyses lexicales de nos corpus ont mis en lumière que certaines décolonisations et nouvelles indépendances ont été très couvertes dans la GDL et le JDG. Ainsi, les décolonisations violentes, telles que celles de l’Algérie ou de l’Angola, et les décolonisations tardives comme la Namibie ou le Sahara Occidental ressortent fortement dans nos analyses.

Nous avons également observé une présence beaucoup plus forte des décolonisations africaines. Des classes lexicales portant sur la Guerre froide ont été retrouvées dans tous nos sous-corpus ce qui tend à démontrer à quel point les pays nouvellement indépendants ont été vus, en Suisse également, comme un enjeu important dans le conflit entre les deux blocs.

Au niveau du discours, nos analyses, supportées par des pointages qualitatifs, ont démontré une évolution du discours autour des décolonisations durant cette période de 50 ans. Certaines classes lexicales spécifiques, comme celle en lien avec le développement et la coopération, n’apparaissent que dans les années 1980.

Si nous avons pu relever que les Etats nouvellement indépendants représentent un intérêt économique et financier pour la Suisse, nous n’avons pas pu analyser précisément si cet intérêt évoluait selon les pays. Il en est de même pour notre question concernant les anciennes puissances coloniales. Nous n’avons pas pu mettre en lumière si un intérêt était plus marqué pour certains empires coloniaux. Il serait très intéressant de pousser cette étude plus loin en analysant plus précisément le discours mobilisé autour de chaque pays.


[1] Extrait du rapport du conseil d’administration sur l’exercice 1960 présenté à l’assemblée générale de la Société de la « Gazette de Lausanne et Journal Suisse S.A. » du 10 mai 1961, publié dans la Gazette de Lausanne, 1er juillet 1961, p.6.

[2] REVERDIN, Olivier, « Partenaires égaux », Journal de Genève, 25 juillet 1961, p.1.

[3] KELLER, Paul, « Des bûchers pour les multinationales ? », Gazette de Lausanne, 20 février 1973, p.1.

[1] DABERNAT, René, « L’enjeu mondial du coup d’arrêt américain en Asie », Journal de Genève, 9 mars 1965, p.1.

[2] GARCIN, Pascal, « L’ONU, la paix par le développement », Journal de Genève, 11 mars 1986, p.32.

[3] WIDMER, Charles, « Entretien avec Manceron », Journal de Genève, 29 décembre 1979, p.10.

[4] CLERC, Michel, «L’empire se porte bien », Gazette de Lausanne, 26 octobre 1948, p.1.