Nous vivons une époque imprévisible, que ce soit en matière d’économie mondiale, de climat ou de géopolitique. Il est important d’anticiper les risques pour assurer la résilience future de l’humanité. Cela implique de donner un sens à des informations de plus en plus complexes à l’aide de nouveaux outils. Dans cette série, nous nous intéressons au travail des chercheurs qui s’efforcent d’améliorer leurs prévisions.
La gouvernance d’entreprise est essentielle. Elle constitue le système par lequel les entreprises sont tenues responsables de leurs actions, en équilibrant les intérêts des actionnaires, de la direction, des clients et des communautés. Le défi réside dans le fait que le comportement humain peut être imprévisible, car les décisions des dirigeants ne visent pas toujours à maximiser les profits, la valeur pour les actionnaires ou les objectifs de durabilité.
« À travers nos recherches, nous essayons de comprendre ce sur quoi les décideurs et décideuses se concentrent. Ce qui est vraiment passionnant, c’est que nous pouvons construire un cadre d’analyse qui cherche à comprendre les objectifs que les CEO semblent poursuivre à travers leurs décisions. Avant cette étude, il était difficile d’observer directement ce qu’ils cherchaient à optimiser », explique Boris Nikolov, professeur de finance à HEC Lausanne.
Les chercheurs ont utilisé un vaste ensemble de données sur les politiques d’investissement et financières des entreprises américaines cotées en bourse sur plusieurs décennies, y compris des données sur la rémunération des CEO, ainsi que des notations ESG (environnementales, sociales et de gouvernance) et d’autres indicateurs.
Ils ont ensuite conçu un algorithme d’apprentissage automatique qu’ils ont entraîné sur l’ensemble de données. La technique utilisée se nomme apprentissage par renforcement inverse (inverse reinforcement learning). L’objectif est de déduire quels objectifs les dirigeant·e·s cherchent à maximiser lorsqu’ils prennent des décisions d’investissement et financières. En effet, les chercheurs connaissaient déjà les résultats de ces décisions, comme ils sont indiqués dans l’ensemble de données.
« Nous pouvons désormais nous demander si les décisions prises par les dirigeant·e·s d’entreprise sont optimales. Sont-elles efficaces ? Correspondent-elles à ce que nous attendons d’eux? Prennent-ils les bonnes ou les mauvaises décisions ? sont-ils biaisés ? », explique le professeur Nikolov.
Le professeur et son équipe ont constaté que les dirigeantes et dirigeants accordent une grande importance aux profits. Il est important de noter que leurs objectifs et ceux des actionnaires ne sont pas parfaitement alignés. Les critères ESG jouent également un rôle, mais le respect des normes environnementales représente un coût pour les dirigeants. En revanche, les dimensions sociales et de gouvernance sont perçues de manière plus positive, car considérées comme des avantages et non comme des coûts.
« Nous avons constaté que les dirigeants ont tendance à surinvestir dans tous les aspects de l’entreprise, au-delà de ce qui serait optimal pour maximiser les profits. Cela s’explique par leur volonté de construire de véritables empires, même si cela réduit la valeur pour les actionnaires. Cela s’explique par le fait que la rémunération des CEO est liée à la taille des actifs qu’ils gèrent. Ils ont donc intérêt à les accumuler », explique le professeur.
Si les dirigeants peuvent organiser des conférences de presse et d’analystes, ainsi que des réunions avec les investisseurs pour parler de l’avenir, ce sont leurs actions concrètes qui comptent vraiment, car elles peuvent être évaluées à l’aide de ce nouvel outil.
« Nous proposons un cadre analytique qui peut désormais aider les membres du conseil d’administration à demander des comptes aux CEO, non seulement sur leurs déclarations mais aussi sur leurs actions. L’objectif est de supprimer les biais dans les décisions managériales, d’offrir de meilleures orientations et de mettre en place des politiques optimales », déclare Boris Nikolov.
Il ajoute : « En fin de compte, cet outil d’apprentissage automatique peut être utilisé pour améliorer la prise de décision et faciliter la conformité réglementaire, et pour mieux analyser le comportement et les performances des CEO. »
Cette recherche pourrait également transformer la gouvernance d’entreprise, en la faisant passer d’un exercice réactif, manuel et fondé sur des cases à cocher, à une fonction proactive, en temps réel et pilotée par des données. De nouvelles études examineront comment les actions des CEO influencent d’autres facteurs, notamment l’ESG et les émissions de carbone, afin de déterminer si ces stratégies peuvent également être optimisées.
Référence :
1. AI in Corporate Governance: Can Machines Recover Corporate Purpose?Swiss Finance Institute Research Paper No. 25-23, European Corporate Governance Institute – Finance Working Paper No. 1048/2025, B. Nikolov, N. Schuerhoff, S. Wagner, 16 Mar 2025.