La capacité de jugement des managers à l’ère de l’IA

Les dirigeant·e·s devraient faire preuve de prudence lorsqu’ils et elles utilisent l’IA générative. Il existe deux courants de pensée à ce sujet. Le premier estime que cette technologie rend les gens paresseux et que les chefs·fes d’entreprise perdent leur créativité et leur capacité à prendre de bonnes décisions lorsqu’ils et elles confient leur réflexion et savoir-faire à l’IA. Le second considère que cela renforce positivement les capacités des individus, stimulant ainsi la performance, l’innovation et la productivité. 

Les dernières recherches conduites par Patrick Haack, professeur de stratégie et de management responsable à HEC Lausanne (Unil) et ses collègues1 montrent que ces deux courants de pensée sont valables. Cela a des implications sur l’utilisation future des modèles LLM (large language models) au sein des organisations. 

« Notre point de vue est plus nuancé. L’utilisation de chatbots basés sur l’IA générative peut entraîner soit une perte de qualification, soit une amélioration des compétences, selon la manière dont les managers intègrent l’IA dans leurs pratiques professionnelles et dont les organisations implémentent et soutiennent son utilisation », explique le professeur Haack.

Mettre l’accent sur la sagesse pratique

En effet, l’utilisation de l’intelligence artificielle affecte ce que l’on appelle la « phronésis managériale ». Il s’agit de la sagesse pratique que les managers développent à travers les interactions humaines, les expériences du monde réel et la réflexion. Cet ensemble de connaissances permet aux managers de porter des jugements moraux et adaptés au contexte dans des situations complexes, afin d’atteindre les objectifs de l’organisation.

« Si une grande partie de la prise de décision est externalisée et transférée cognitivement à l’IA, en particulier pour les cadres juniors, ceux-ci manqueront alors d’une base d’apprentissage fondée sur l’expérience. Lorsqu’ils et elles deviendront cadres supérieurs, ils et elles risquent alors de ne pas parvenir à résoudre des problèmes sans recourir à l’IA », explique le professeur Haack.

L’équipe de chercheurs·euses de HEC Lausanne, des universités de Bath, de l’Ohio et de Cardiff, a élaboré un modèle théorique.1 Ce modèle identifie les conditions organisationnelles et technologiques dans lesquelles l’IA favorise une prise de décision réfléchie, ainsi que celles dans lesquelles elle peut conduire les managers à se fier excessivement aux recommandations algorithmiques, à se détourner de la réflexion critique et à perdre progressivement d’importantes capacités de jugement. 

Cette recherche intervient à un moment crucial, alors que de plus en plus d’organisations à travers le monde intègrent des capacités d’IA dans leurs pratiques et leurs opérations commerciales. L’utilisation croissante de LLM (grands modèles linguistiques), entraînés sur des données commerciales internes et externes, a d’énormes implications sur la manière dont les entreprises sont conçues aujourd’hui et le seront à l’avenir.

« La principale conclusion de cette étude est que les organisations doivent créer des espaces où les dirigeant·e·s et les collaborateurs·trices puissent continuer à expérimenter et à tirer des enseignements de leurs expériences concrètes. Nous devons former une future génération de managers qui soient encore capables de diriger une organisation sans recourir à l’IA. »

Rendre l’IA responsable

Cette étude soulève également une autre question pour les organisations. Elle concerne la responsabilité. Étant donné que l’IA peut avoir des effets négatifs ou positifs, les managers doivent adopter une attitude plus proactive que passive face à cette technologie. 

« Les managers doivent toujours rendre compte de leurs décisions, qu’ils recourent ou non à l’IA. Ils et elles auront alors tendance à réfléchir plus attentivement à la pertinence de leur raisonnement, en justifiant et en expliquant les raisons qui sous-tendent leurs décisions. L’IA devrait être utilisée comme un partenaire d’échange et un outil de dialogue permettant de mener une réflexion critique », précise le professeur Haack.

Il poursuit : « On nous répète sans cesse que l’IA est la prochaine grande révolution et qu’elle va bouleverser le monde des affaires. Beaucoup de gens acceptent simplement ce discours sans le remettre en question. Mais l’avenir de l’IA n’est pas prédéterminé. Nous avons à la fois l’opportunité et la responsabilité de façonner activement la manière dont cette technologie est développée et utilisée, en veillant à ce qu’elle serve nos intérêts collectifs. Nous ne sommes pas de simples observateurs passifs du changement technologique. Chacun·e d’entre nous a le pouvoir de contribuer à façonner l’avenir que nous souhaitons voir se réaliser. »

Référence :

  1. Lindebaum, D., Balasubramanian, N., Ashraf, M., Haack, P. (25 août 2026), « A Process Model of Managerial Phronesis in the Age of Generative AI »,
    Academy of Management Review