La Suisse affiche des émissions de CO₂ relativement modestes sur son territoire. Mais si l’on suit la trace de l’argent qu’elle investit à l’étranger, le tableau s’assombrit.
Chaque jour, banques, assurances et investisseurs suisses financent des entreprises actives dans le monde entier. Ces entreprises exploitent des mines, produisent de l’énergie, fabriquent des biens, transportent des marchandises. Leurs activités génèrent des émissions de CO₂, consomment de l’eau, mobilisent des terres et des ressources naturelles. Ces pressions environnementales ont lieu hors de Suisse — mais elles sont rendues possibles par des décisions financières prises ici.
Pourquoi c’est important
En général, les statistiques climatiques ne comptabilisent que ce qui est émis sur le territoire national. Les émissions de CO₂ et autres pressions environnementales générées à l’étranger par des entreprises financées depuis la Suisse restent largement invisibles. C’est précisément cette empreinte environnementale indirecte de la finance que l’étude cherche aujourd’hui à mesurer.
Que révèlent les travaux conduits à HEC Lausanne ?
Dans un récent working paper, Eric Jondeau, professeur de finance à HEC Lausanne, et Lou-Salomé Vallée, post-doctorante, développent une méthode pour mesurer l’empreinte environnementale des systèmes financiers nationaux — autrement dit, les pressions environnementales générées à l’étranger par les activités que ces systèmes financent.
Appliquée au cas suisse, cette méthode aboutit à un résultat frappant: en 2022, les émissions de CO₂ financées par le système financier suisse étaient près de trois fois plus élevées que celles émises sur le territoire national, et comparables à l’empreinte carbone de la consommation suisse (englobant les émissions directes et importées nécessaires à satisfaire la demande globale du pays). La Suisse constitue un premier cas d’application, en raison du poids important de sa place financière au niveau international. Mais le cadre analytique est conçu pour être généralisable et permettre, à terme, des comparaisons internationales entre systèmes financiers.
Pour parvenir à ces résultats, l’étude combine les comptes financiers nationaux avec des modèles reliant secteurs économiques et pressions environnementales. Cette approche permet de suivre les flux financiers à travers les chaînes d’intermédiation financière, tout en évitant le double comptage — un défi central dans ce type d’analyse.
« L’enjeu n’est pas seulement de mesurer plus, mais de mesurer mieux », soulignent les auteurs.
Au-delà du climat, l’étude met également en évidence des pressions importantes sur l’utilisation des terres, la consommation d’eau et l’extraction de matières premières, à des niveaux du même ordre que l’empreinte environnementale associée aux biens et services consommés en Suisse.
À l’heure où la finance durable est appelée à jouer un rôle central dans la transformation de l’économie, disposer de mesures robustes et comparables devient essentiel pour orienter efficacement les politiques publiques et les décisions financières.
Jondeau, E. & Vallée, L.-S. (2026). The Environmental Footprint and Risk Exposure of a National Financial System. Working paper, HEC Lausanne / Swiss Finance Institute.