Les mouvements des plaques tectoniques sont à la base de la formation des chaînes de montagnes, de l’activité volcanique et des violents séismes qui frappent les populations. Ces plaques dites lithosphériques dont l’épaisseur varie entre 80 et 200 km sont composées de la croûte océanique ou continentale et d’une partie rigide du manteau terrestre. Cependant on connaît encore très mal la nature de la base de ces plaques. Reste également méconnue la zone de transition qui découple ces plaques des mouvements propres de l’asthénosphère, qui est le manteau terrestre ductile sous-jacent.
Sébastien Pilet, Institut des sciences de la Terre
Pour essayer de mieux caractériser cette zone de transition, Laetitia Rochat et Sébastien Pilet, de l’Institut des sciences de la Terre de la Faculté des géosciences et de l’environnement, en collaboration avec d’autres chercheurs de l’UNIL et des collègues japonais ont étudié des fragments uniques de la lithosphère profonde arrachés lors de la remontée de laves à travers la lithosphère océanique.
Un nouveau type de volcanisme
Ces laves appartiennent à des volcans très particuliers qui ont été récemment découverts au large du Japon, dans une zone où, en théorie, aucune activité volcanique ne devrait se produire ! Il s’agit de volcans sous-marins d’une cinquantaine de mètres de hauteur, qualifiés de petit-spots. Ils correspondent en fait à un nouveau type de volcanisme car, contrairement aux catégories identifiées jusqu’ici, ils ne sont liés ni aux phénomènes de subduction (plongée d’une plaque tectonique océanique sous une autre plaque), ni aux dorsales océaniques (rides associée à la formation du planché océanique). On explique l’apparition des volcans de ce nouveau type par des remontées de liquide magmatique présent en toute petite quantité au sommet de l’asthénosphère. Contrairement au modèle dit de « point chaud » proposé pour la formation des grandes îles océaniques telles que Hawaii, c’est ici la déformation de la plaque tectonique Pacifique avant sa subduction sous le Japon qui permet l’extraction de ces magmas. Lors de la remontée de ces magmas, des morceaux centimétriques de la lithosphère sont en effet arrachés à différentes profondeurs. Cette « récolte » donne ainsi accès à des informations inespérées et uniques quant à la nature profonde de la lithosphère océanique.
Echanges chimiques
En analysant ces échantillons collectés sur le fond de l’océan Pacifique à quelque 5500 m de profondeur, les chercheurs de l’UNIL et leurs homologues japonais ont conclu que les représentations que l’on se fait classiquement de la lithosphère sont partiellement fausses. Alors que l’on pense généralement que la base de la lithosphère est une zone passive et imperméable, cette étude démontre au contraire que la base lithosphérique laisse percoler et cristalliser de petites quantités de magma provenant de l’asthénosphère.
Ces « fuites » de magma ont pour effet de modifier les propriétés physiques et chimiques de la base de la lithosphère. Ce mécanisme, documenté pour la toute première fois, est crucial pour comprendre la formation des îles océaniques et des multiples petits volcans sous-marins qui tapissent le fond des océans, ainsi que pour l’évolution de la composition chimique du manteau terrestre. En effet, le recyclage de la lithosphère au niveau des zones de subduction est le principal mécanisme qui contrôle les échanges chimiques entre la surface et le manteau terrestre profond. Cette étude nous aide ainsi à mieux cerner l’évolution et les interactions entre les différentes enveloppes composant notre planète.
Illustration de la formation des volcans de type petit spot. Lorsque la plate lithosphérique océanique entre dans la zone de subduction, cette plaque est déformée. Ceci permet à de petites quantités de liquide magmatique initialement présent au sommet de l’asthénosphère de remonter à travers le manteau lithosphérique ; ces liquides atteignent parfois la surface et produisent ainsi les volcans dits petit-spot. Durant ce processus, des fragments de roche provenant de la base de la lithosphère sont arrachés et ramenés à la surface. Leur étude permet ainsi de mieux comprendre les processus affectant la lithosphère océanique profonde.
La « découverte » d’un important séisme en Himalaya au 18e siècle, ou quand la mémoire historique vient à la rescousse de la géophysique.
Le prof. György Hetényi, rattaché à l’Institut des sciences de la Terre, et cinq autres coauteurs viennent de publier dans le Geophysical Research Letters une stimulante étude intitulée « Joint approach combining damage and paleoseismology observations constrains the 1714 AD Bhutan earthquake at magnitude 8±0.5 » qui lève enfin les doutes sur l’existence d’une fameuse « lacune sismique » au nord-est de l’Inde et au Bhoutan. (suite…)
Arrivés à Naryan Mar pour l’étape finale, nous découvrons une petite ville sans prétention. Le plan pour le lendemain est de faire un tour d’hélicoptère pour se rendre dans un village nénètse situé plus au nord sur la presqu’île de Vaïgatch. Le lendemain venu, le départ pour cette mystique terre lointaine se fait à 7h du matin. Après 2h30 d’hélicoptère à survoler la toundra, nous arrivons à destination.
La température est exécrable, il pleut et il fait froid, mais l’avantage, c’est qu’il n’y a pas de moustiques et c’est très bien parce que dans la toundra, ces insectes font la taille de mon poing et sont très voraces. Le village abrite environ 50 habitants. Les Nénètses sont un des peuples nomades de Russie, plutôt désignés comme les Euro-Nénètses à l’ouest de l’Oural. Ceux-ci ne sont plus trop nomades par rapport aux communautés que l’on rencontre à Salekhard.
Photo par Boris Senff, Gregory Wicky et Leonid Plenkin
Toutefois, les traditions demeurent : ils vont toujours se recueillir dans leurs lieux sacrés et secrets (dont un est à proximité du village) et ils élèvent toujours des rennes. Nous rencontrons les habitants et ils nous accueillent dans leur maison. Une petite babouchka, haute comme trois pommes, est le soleil de ma journée malgré la météo grise. Elle est très enthousiaste à nous faire découvrir sa maison et sa famille. Elle me parle russe très rapidement en me montrant des choses à gauche et à droite. Je ne comprends pas un mot, mais je l’écoute attentivement avec un petit sourire parce qu’elle m’émerveille de par son énergie sans fin.
Après avoir visité et rencontré plusieurs habitants du village, il est temps d’entamer le voyage de retour. Le vol au-dessus de la toundra infinie crée un effet méditatif et m’incite à réfléchir sur la question des peuples autochtones. Etant canadienne, je suis familière avec les relations difficiles entre le gouvernement et ces communautés autochtones. En est-il ainsi pour la Russie aussi ?
Les peuples autochtones ici et ailleurs
Outre la Russie, la question des peuples autochtones est très présente dans les pays comme les Etats-Unis, le Canada, la Nouvelle-Zélande et l’Australie par exemple. Les relations entre les gouvernements et les peuples autochtones sont le plus souvent très difficiles. Que les explorateurs soient arrivés sur un bout de nouveau monde et qu’ils y aient plantés leur drapeau en imposant le fait qu’ils étaient les premiers à y mettre les pieds était un très mauvais point de départ pour entretenir de bonnes relations avec ceux qui habitaient déjà cette terre depuis longtemps. De ce rapport de force entre les deux parties découlent beaucoup de problématiques qui ont des répercussions sociales, politiques, économiques, linguistiques et culturelles. L’identité culturelle est en train de se perdre lentement ; cela est dû à la difficulté de continuer à pratiquer les traditions ancestrales.
Au Canada, les statistiques montrent que les communautés autochtones n’ont pas accès à de bons soins de santé, que le niveau d’éducation est très bas à cause du manque de ressources et de budget pour les écoles, qu’il y a un haut taux de chômage et que les habitations fournies par l’Etat ne sont pas adéquates ni en nombre ni en qualité. De plus, il y a souvent des problèmes de violence domestique et de consommation d’alcool ou de stupéfiants. Deux des principales causes sont la suppression des droits historiques des peuples autochtones et l’isolement de ces communautés dans des réserves.
Le portrait dépeint ici n’est pas très positif, mais même un rapporteur spécial de l’ONU, venu faire une visite de bilan des conditions de vie des autochtones au Canada en 2016, a décrit la situation comme étant de crise1.
Mais qu’en est-il dans un pays comme la Russie, pour laquelle le rapport colonisateurs-colonisés n’est pas le même, mais qui a une histoire politique très particulière ? Les peuples autochtones russes sont nomades ou semi-nomades et vivent, entre autres, de l’élevage des rennes. L’Union soviétique, ne reconnaissant pas le droit de propriété, avait confisqué les terres des peuples autochtones pour y bâtir des industries gérées par l’Etat, et surtout, gérées par des gens extérieurs à ces communautés. Dans un esprit d’uniformisation, l’Etat a mis beaucoup de mesures en place pour la suppression des langues, de la culture et des traditions de ces peuples. Aujourd’hui, les terres des peuples autochtones sont très prisées et mobilisées pour l’exploitation des ressources du sous-sol ou la production d’énergie, empêchant ces communautés de vivre leur mode de vie nomade. Tout comme au Canada, les communautés autochtones n’ont pas accès à de bonnes prestations de santé alors que leur santé est déjà exposée du fait des conditions de vie difficiles. Aujourd’hui, plusieurs organismes sont mis en place pour conserver les langues, les traditions et les cultures des différents peuples autochtones.
En somme, la question identitaire chez les peuples autochtones est une problématique importante. Les cultures et les langues traditionnelles ne sont plus enseignées à l’école et glissent malheureusement vers l’oubli. Le dialogue avec les gouvernements est ardu et lent, ce qui rend difficile pour ces communautés de faire valoir leurs droits et d’améliorer rapidement leurs conditions de vie. Toutefois, l’impression que la visite de ce petit village nénètse à Vaïgatch m’a laissé est que malgré tout, cette communauté fonctionne bien et ses membres ont l’air d’être plutôt en bonne santé. Les enfants rient et jouent dehors avec les nombreux chiens, malgré le froid et la température exécrable. Le chef du village, tout souriant, nous explique qu’il a banni l’alcool du village pour éviter les potentiels problèmes de consommation excessive et que cela fonctionne très bien. La petite babouchka nous sourit de nouveau et nous montre son nouveau petit-fils.
C’est une belle opportunité d’avoir pu faire une petite incursion d’une journée dans ce village perdu très loin dans la toundra russe.
Du 18 au 26 juin dernier, j’ai eu l’occasion de participer à la troisième étape du projet Grand Nord. L’équipe, constituée de trois journalistes hyper sympas et moi, sommes arrivés à Saint-Pétersbourg pour commencer un périple russe en 3 étapes sur 9 jours :
Saint-Pétersbourg
Arkhangelsk
Naryan-Mar
Dès l’arrivée à l’aéroport, nous rencontrons Leonid, notre guide pour le voyage. Il nous accueille avec un grand sourire et un très sympathique « Hi guys, I’m Leo ». Nous regardons le programme du voyage avec lui, mais rien n’est coulé dans le béton car les permis et les visas russes sont difficiles à obtenir pour certains lieux comme la presqu’île de Vaïgatch, endroit sacré pour les Nénetses. Non seulement il faut beaucoup de paperasse, mais même lorsque les procédures sont presque complétées, il peut quand même être refusé ou révoqué pour des raisons obscures qui ne sont pas divulguées et qui ne regardent personne d’autre que Mother Russia.
Les premiers jours à Saint-Pétersbourg ont été remplis d’interviews et de visites de musées, allant de l’exploration du Grand Nord à la visite d’un musée zoologique impressionnant, en passant par des discussions laborieuses sur les changements climatiques avec certains scientifiques russes. L’interview la plus notable était pour moi celle de M. Vladimir Pitulko, un vieux paléontologue reconnaissable à la veste beige à multiples poches que tous les amateurs de terrain possèdent.
Vladimir Pitulko
Vladimir Pitulko est rattaché à l’Institut de l’histoire de la culture matérielle à l’Académie russe des sciences, à Saint-Pétersbourg. Son dada, c’est l’étude des fossiles de mammouths à l’extrême nord-est de la Sibérie. Dans un article tout récent (janvier 2016), des collègues et lui ont établi la présence humaine en Arctique il y a 45’000 ans grâce à des traces de blessures infligées aux mammouths à l’aide d’armes élaborées par l’homme (1).
Durant l’interview, nous parlons de son travail, du fait qu’il retourne sur le terrain en Sibérie très bientôt et nous discutons aussi des changements climatiques.
Pitulko n’est pas très alarmé par les dits « changements climatiques » bien que, travaillant dans le Grand Nord, il soit bien placé pour observer leurs impacts. Pour lui, ils existent, mais s’inscrivent plutôt dans les fluctuations climatiques normales de la Terre. Bref, une réponse de géologue qui pense en millions d’années. Il a tout à fait raison à l’échelle géologique. Il y a trois grands niveaux d’échelles concernant les mécanismes qui contrôlent le climat.
Echelles de temps et variations climatiques
A l’échelle des milliards d’années, ce sont plutôt les mécanismes liés à l’atmosphère de la planète et l’activité solaire. A l’échelle des dizaines ou centaines de millions d’années, ce sont plutôt les processus géodynamiques qui entrent en jeu, par exemple la dislocation ou la création d’un méga-continent. Finalement, à l’échelle des centaines de milliers d’années, ce sont les cycles de Milankovich qui gèrent les fluctuations climatiques. Les cycles de Milankovich font entrer en ligne de compte les cycles de précession, de la variation d’obliquité de l’axe de la Terre et de l’excentricité de l’orbite terrestre. Ce sont surtout ces cycles qui ont influencé les glaciations des deux derniers millions d’années qui forment la période Quaternaire, durant laquelle 4 glaciations majeures ont eu lieu, intercalées par des périodes interglaciaires. Nous sommes actuellement dans une période interglaciaire qui dure depuis 11’000 ans.
Tout ceci est bien intéressant, mais les changements climatiques actuels ne s’étendent pas sur des milliers d’années, mais sur peut-être 100 à 150 ans. Je lui en fais la remarque en espérant ébranler son esprit de climato-sceptique. Et bien non, c’est loupé ! A la place, il ne répond pas vraiment, laissant transparaître son envie de mettre fin à la conversation. Avant de prendre congé, il envoie une petite blague sur le fait que le réchauffement lui convient plutôt bien car il peut ainsi avoir un accès plus facile aux mammouths et à ses terrains d’étude en Sibérie.
Cet entretien est troublant dans la mesure où il n’est pas le seul scientifique rencontré à minimiser l’existence des changements climatiques actuels. Il n’est pas le seul Russe non plus. Mais en général, la population russe ne semble pas trop alarmée ou touchée par cette problématique mondiale. La remarque humoristique qui revient le plus souvent à ce sujet, c’est que ça ne ferait pas de mal à la Russie d’avoir un climat plus chaud parce qu’effectivement, il y fait un froid de canard avec des températures moyennes sous les -10 °C pour la Sibérie…
Référence bibliographique
Pitulko, V.V et al. (2016), Early human presence in the Arctic : Evidence of 45 000 year-old mammoths remains, Science, Volume 351, pp. 260-263
Thèse soutenue par Laetitia Rochat, le 21 octobre 2016, Institut des sciences de la Terre (ISTE)
Le plancher océanique se forme par l’extraction de basaltes de ride médio-océanique (MORB) ayant pour effet un appauvrissement du manteau sous-jacent. Il a longtemps été cru, comme on l’a pensé pour les fonds marins océaniques, que la lithosphère océanique (c.à.d. le plancher océanique couplé au manteau sous-jacent appauvri) restait inerte jusqu’à ce qu’elle retourne dans le manteau par le mécanisme de subduction. (suite…)
Lors de notre visite à Salekhard, nous avons pu faire la rencontre de Vladimir Pushkarev, directeur du centre russe pour le développement de l’Arctique. Il s’agit d’une ONG soutenue en outre par le gouverneur du district de Yamalo-Nénétsie, l’institut d’étude de la cryosphère et l’institut de recherche sur le pétrole et le gaz de l’Académie russe des sciences. Cette organisation a pour vocation la réhabilitation de l’île de Bely (située tout au Nord de la péninsule du Yamal) qui a servi de base militaire durant l’ère soviétique. Les différentes campagnes ont permis d’évacuer près de 75 tonnes de ferraille et de déchets en tous genres.
L’île abrite aujourd’hui des infrastructures autonomes ainsi qu’un centre de recherche pouvant abriter jusqu’à 10 personnes durant toute l’année. Le centre dispose aujourd’hui d’une connexion satellite, de véhicules tout-terrains et de tout l’équipement nécessaire à la réalisation d’études scientifiques.
investigations sur l’évolution du pergélisol à l’aide de profils géo-électriques standards
recherches microclimatiques et impact de la fonte du pergélisol sur l’émission de gaz à effet de serre (CO2, CO, CH4) ;
recherches écologiques et paysagères et études de populations d’ours polaires.
L’existence de ce Centre et de ces infrastructures fut pour moi une véritable découverte. Tout au long de notre parcours, nous avions tenté de recueillir des témoignages et prises de conscience sur le changement climatique.
Notre démarche s’était avérée vaine de tout résultat avant notre rencontre avec Vladimir. Nous ne doutions pas de l’existence d’une quelconque fibre écologique russe, mais c’est principalement avec l’existence d’une telle infrastructure animée et développée par Vladimir Pushkarev que nous l’avons enfin trouvée, dans ces latitudes reculées !
Jack-pot économico-énergétique mais challenge environnemental !
La péninsule du Yamal représente une des régions les plus prometteuses en terme d’exploitation d’hydrocarbures. Elle constituerait à elle seule plus du quart des réserves mondiales de gaz.
Mais la Russie compte également sur le réchauffement climatique et l’ouverture de nouvelles voies maritimes pour exporter ses matières premières. Elle parachève actuellement la construction d’un tout nouveau terminal gazier dans le port de Sabetta, tout au Nord de la péninsule. La visite du complexe, initialement prévue dans le cadre du projet, nous fut cependant refusée. Il nous a donc été impossible d’observer l’état actuel du chantier.
Les gaz extraits des différents sites de forages devraient y être acheminés via tout un réseau de pipelines, avant d’y être liquéfiés et expédiés par tankers vers les différentes régions du globe.
La Sibérie et la Mer de Kara correspondent aux nouvelles zones d’intérêt en ce qui concerne l’extraction de matières premières. Les réserves qu’elles renferment suscitent bon nombre de convoitises et représenteront sans nul doute, l’un des principaux enjeux énergétiques durant ces prochaines décennies.
Avec ces nouvelles alliances politiques et embargos économiques, les écosystèmes de la péninsule du Yamal et de la Mer de Kara, déjà fortement mis à mal durant l’ère soviétique, semblent d’ores et déjà appelés à évoluer de manière drastique durant ces prochaines décennies Marées noires en tous genres, plateformes de forages abandonnées et sols à jamais souillés, l’exploitation de ces régions septentrionales pourrait porter le coup de grâce à la faune et la flore locales.
La péninsule du Yamal représente bien, à sa manière le paradoxe du monde contemporain: renfermant l’un des plus gros volumes d’hydrocarbures de la planète, elle abrite également des espèces en voie d’extinction ainsi que des tribus aux traditions millénaires.
Faut-il exploiter les ressources au détriment de notre écosystème ?
Y a-t-il une éventuelle conciliation possible ? Ce cas d’étude, même s’il se déroule dans les régions les plus reculées de notre planète, soulève bon nombre de questionnements et préoccupations, que ce soit sur l’évolution de cet écosystème sensible, mais également sur notre mode de vie et notre responsabilité écologique puisqu’ils l’impactent.
L’enjeu énergétique en quelques chiffres
Les réserves estimées se montent à plus de 16 trillions de m3 de gaz (tcm), 230 millions de m3 d’huiles à condensats et 290 millions de m3 de pétrole pour l’ensemble de la péninsule. Pas moins de 26 champs à gaz, huiles et condensats se répartissent sur l’ensemble de la péninsule.
Les principales licences d’exploitation sont détenues par Gazprom, Novatek et Lukoil qui collaborent étroitement avec l’administration de la province autonome de Iamalo-Nénétsie (YaNAO) et le gouvernement russe. L’un des enjeux clé de l’exploitation de la péninsule réside dans l’acheminement des hydrocarbures. Ainsi, ce ne sont pas moins de 15?000 km de pipelines qui devraient être construits d’ici à 2030 pour acheminer le gaz à travers tout le pays, jusqu’en Europe.
Jean-Michel Fallot, Institut de géographie et durabilité
Rafraichissez vos connaissances en météorologie avec la chronique de Jean-Michel Fallot, géographe, MER à l’Institut de géographie et durabilité et spécialiste du climat. Régulièrement, M. Fallot fait un point synthétique sur le temps en Suisse, sur les tendances climatiques, saisonnières et sur l’histoire de la météo dans notre pays, sur inspiration de données de MétéoSuisse.
Ce ne sont pas les phénomènes climatiques et météorologiques extrêmes qui ont manqué en 2016, mais le temps pour les compiler. Longue séance de rattrapage avec une rétrospective de ces événements en Suisse et dans le monde depuis fin 2015.
Le fichier ci-joint offre d’abord deux pages sur ces événements et le climat à l’échelle de la Terre en 2016, avec notamment une vague de chaleur historique dans le Moyen-Orient en juillet 2016 (jusqu’à 54°C!). Puis, pour les régionaux et les intéressés, vous trouverez les caractéristiques climatiques de chaque mois et saison en Suisse mesurées de décembre 2015 à août 2016, avec plusieurs records, avant de terminer par un mot sur le mois de septembre 2016 en Suisse et en Europe où plusieurs records de chaleur ont été battus pour un mois de septembre en Suisse, en France et en Espagne.
Selon un premier bilan intermédiaire de MétéoSuisse, le mois de septembre 2016 devrait être le 3ème plus chaud mesuré depuis 1864 pour l’ensemble de la Suisse et même le premier dans l’Ouest et le Sud du pays. Les précipitations ont été largement déficitaires durant ce mois, entre 20 et 50% de la normale au Sud des Alpes et en Engadine, entre 40 et 80% de la norme ailleurs dans le pays.
Un nouveau record de chaleur européen a été établi pour un mois de septembre avec 45.7°C mesuré le 6 septembre 2016 en Andalousie. On était pas très loin du record de chaleur absolu officiel pour l’Europe tous mois confondus qui est de 48.0°C mesuré à Eleusis près d’Athènes le 11 juillet 1977. Une valeur de 48.5°C avait été mesurée le 10 août 1999 à Catenanuova en Italie, mais elle n’est pas reconnue officiellement par l’Organisation Mondiale de Météorologie (OMM).
Les deux plaques tectoniques indienne et asiatique continuent de se rapprocher le long de l’Himalaya, ce qui engendre l’accumulation d’énormes tensions dans la croûte terrestre, qui sont ponctuellement libérées dans des tremblements de terre soudains et catastrophiques, comme au Népal en 2015 (7.8 sur l’échelle de Richter). (suite…)
En date du mardi 5 juillet, nous embarquons à bord d’un Mi-8 pour l’une des rencontres les plus enrichissantes qu’il m’aura été donné de vivre jusqu’à présent. Après 2 heures de vol, nous effectuons une première escale à Yarsale, une ville totalement isolée au milieu de la péninsule. Après avoir ajouté du carburant, nous faisons connaissance avec de nouveaux passagers qui ont embarqué lors de notre escale.
Il s’agit de Nénètses (ou Yuraks) – peuple autochtone samoyède de Russie – qui, ayant opté pour un mode de vie sédentaire, profitent de notre déplacement pour rejoindre leur famille restée dans la toundra : le Mi-8 demeure un moyen de transport privilégié pour rallier le campement familial, inaccessible par voie terrestre durant la période estivale.
Au travers d’un jeu de sourires et de regards d’abord timides, nous découvrons peu à peu la beauté de cette ethnie aux traditions millénaires dont les femmes ont choisi, pour l’occasion, d’opter pour l’habillement traditionnel (la visite de leur famille demeurant un événement plutôt rare et inattendu).
La suite de notre périple nous amène plus au nord de la péninsule, à proximité du lac Yarato à la rencontre de la brigade d’Oleg (ndlr : en fait, tribu ; le terme « brigade » est hérité de l’ère soviétique). Une fois rendus sur place, nous avons totalement perdu nos repères habituels et nous nous laissons aller à la magie du moment.
Les Nénètses nous réservent un accueil chaleureux. Julie, la journaliste de 24heures présente à cette étape, est immédiatement intégrée aux activités des femmes de la brigade qui lui présente leur tchoum (ndlr : tente), petit univers dont elles seules sont les gardiennes.
Viktor, Christophe, Florian (le guide, le directeur du Centre patronal vaudois, et le photographe de 24heures) et moi découvrons avec émerveillement le travail des hommes autour de leur troupeau de quelque milles rennes qui représente le moteur d’un mode de vie aux traditions vieilles de plus de 7’000 ans.
Tout s’organise effectivement autour des cervidés. Captures au lasso pour l’accomplissement des tâches quotidiennes, transhumance tous les deux jours pour minimiser l’impact au sol, les rennes représentent la survie de la brigade et de ses traditions.
Démonstrations de capture au lasso, travail des chiens autour du troupeau, courses de traineaux, nous en prenons plein les yeux !
Nous nous rendons ensuite à l’intérieur d’une tchoum pour une petite collation. Télévision satellite et bébé renne dormant près du feu, le contraste est pour nous saisissant. Les Nénètses semblent intégrer de manière progressive la technologie et entamer une transformation en douceur de leur mode de vie qu’ils souhaitent perpétuer.
D’autre part, l’« appel de la toundra » comme ils le qualifient demeure très fort et très ancré au sein de leur tribu ; mais ce petit peuple (Nénètses signifiant « petit homme » dans le langage traditionnel) estimé aujourd’hui à 40’000 personnes environ, voit son mode de vie aux traditions millénaires menacé : face aux enjeux économiques et socio-politiques liés à la richesse incommensurable de la péninsule en termes d’hydrocarbures, il s’efforce tant bien que mal de perpétuer ses traditions dans une société de plus en plus globalisée.
Il devra aussi faire face aux effets encore mal connus du changement climatique sur cet immense territoire.
Ethnographie des « Acuerdos Recíprocos pour el Agua », en Bolivie orientale, au prisme des notions de réciprocité et de reconnaissance
Thèse soutenue par Florence Bétrisey, le 23 septembre 2016, Institut de géographie et durabilité (IGD)
7,3 milliards de dollars ont, selon l’ONG Forest Trends (Bennett & Caroll, 2014), transité en 2013 au sein de mécanismes de paiements pour services hydriques (PSH) au niveau mondial. Les PSH constituent donc un objet d’étude incontournable, notamment lorsqu’on s’intéresse à la gestion de l’eau en zone rurale. La mise en place de PSH se fait sur l’hypothèse, hydrologiquement fondée, que la conservation de forêts en amont de bassins versants engendre une amélioration quantitative et qualitative de l’eau à disposition en aval. (suite…)
La péninsule du Yamal correspond à une vaste plaine côtière délimitée par l’estuaire de l’Ob au Sud et par la mer de Kara au Nord. Il est constitué de zones marécageuses de faibles altitudes correspondant à la couche supérieure du pergélisol.
Ce qui frappe lors de notre survol de la zone en hélicoptère, c’est tout simplement l’omniprésence des différentes étendues d’eau : fleuves, méandres et mares de thermokarst (ndlr : dépressions emplies d’eau et formées par la fonte de la couche supérieure du pergélisol).
Les variations dans l’épaississement de cette couche supérieure ou « active » du pergélisol représentent l’indicateur par excellence du changement climatique ainsi que du rapport au sol des habitants de Sibérie. Sujette directe aux fluctuations de températures, cette couche haute fond sur ses premiers mètres durant la période estivale en raison de l’augmentation des températures et du rayonnement solaire.
Cela représente une situation très préoccupante du fait que, selon un rapport du Programme des Nations Unies pour l’Environnement (PNUE), le pergélisol renfermerait plus du double de la concentration actuelle de gaz à effet de serre présents actuellement dans l’atmosphère. Il pourrait donc s’avérer être l’un des principaux facteurs du réchauffement climatique.
Outre ses effets indirects sur le climat, le pergélisol suscite de nombreuses difficultés en matière de constructions, que ce soit en termes d’habitat, d’infrastructures routières, pétrolières ou gazières.
La fonte du pergélisol induit une déstabilisation des sols dans lesquels il est installé. Pour les résidents des régions concernées, cela les amène à reconcevoir l’habitat ainsi que leur rapport général au sol. Les bâtiments sont donc construits sur pilotis afin d’éviter que les chauffages intérieurs ne fassent fondre le pergélisol et que ces derniers ne viennent à basculer ou à se disloquer. Les réseaux électriques, d’eau et de télécommunication sont aériens.
Cela ne permet cependant que de diminuer mais en aucun cas d’enrayer les problèmes liés à la fonte du pergélisol et affectant les constructions. Pour anecdote, en 1994, la rupture d’un oléoduc du champ pétrolier de Vozei près de la ville d’Oussinsk avait entraîné un déversement de 160.000 tonnes de pétrole dans la nature, soit la plus grande marée noire terrestre jamais observée.
Les enjeux environnementaux sont donc très significatifs et, pour la plupart, inédits.
Le pergélisol (vetchnaïa merzlota en russe, permafrost en anglais) représente un type de sol gelé en permanence durant une période d’une année au minimum.
On distingue les couches profondes du pergélisol de sa partie haute, où se situe son niveau actif qui nous concerne le plus actuellement : la couche supérieure est en effet de plus en plus affectée par sa fonte durant les périodes estivales en raison de l’augmentation des températures et du rayonnement UV qu’elle emmagasine.
Ce phénomène de dégel est désormais une grande préoccupation pour les scientifiques et suscite de l’inquiétude auprès des gens bien informés : le pergélisol renferme en effet une quantité très importante de dioxyde de carbone et de méthane, dont la libération progressive pourrait avoir l’effet d’une véritable bombe à retardement. Près de 20% de la surface terrestre étant affectés par le pergélisol sur plusieurs continents, il contiendrait en effet selon les estimations l’équivalent de 1 700 milliards de tonnes de carbone d’origine végétale, accumulé depuis la dernière glaciation : son dégel et la libération des gaz qu’il encapsule pourraient avoir un impact hors de toute portée sur le dérèglement climatique, faisant varier la concentration de GES (ndlr : gaz à effet de serre) du simple au triple.
Fait non anecdotique, le dernier rapport d’évaluation du GIEC ne prenait pas encore en compte l’influence de ce dégel dans le changement climatique et les hausses prévues de température…
Du Danemark, en passant par la Norvège puis traversant la Sibérie pour se terminer en Alaska. Tel est l’itinéraire sur la route du Grand Nord qu’ont parcouru cet été sept équipes de journalistes du quotidien 24Heures, accompagnées de jeunes scientifiques romands. La mission de ce reportage estival est d’appréhender les impacts du changement climatique dans ces régions extrêmes. Ce processus de réchauffement est complexe, les journalistes sont alors chargés de l’observer tant du point de vue du scientifique que de celui de l’autochtone, la réalité de ce dernier étant parfois bouleversée par cette évolution du climat. Les effets sur la géopolitique du nord, à l’instar du nouveau passage maritime du nord-est, potentiellement libéré des glaces, est également le sujet de ce reportage.
Notre équipe, composée de trois journalistes et d’une étudiante, s’est envolée vers l’Alaska pour la dernière étape du reportage. La première vision du Grand Nord s’est révélée depuis l’avion qui relie Francfort à Anchorage. Après quelques heures de vol, nous apercevons les côtes du Groenland. Heureux de sentir l’aventure commencer, nous tentons de capturer des images de cette étendue blanche à la topographie passablement escarpée. Le Grand Nord, enfin !
Fairbanks – Latitude : 64° 50’
La première étape du voyage se déroule à Fairbanks, qui se dessine en une organisation caractéristique des villes d’Amérique du Nord avec son quadrillage central des rues, qui se délite au fur et à mesure que l’on s’éloigne du « centre ». La voiture, ou plutôt le pick-up y est roi, ce qui étend le périmètre urbanisé sur des distances effarantes pour les voyageurs venus de Suisse, pays dans lequel chaque mètre carré compte, ou presque.
Centre ville de Fairbanks (Source : Aude Weber)
Toutefois, le mode de transport privilégié des Américains n’est pas le seul responsable de cette urbanisation extensive et forestière, car il faut l’admettre, Fairbanks est une véritable ville-forêt, les constructions se fondant progressivement dans la masse de branchages d’épinettes noires. Notre « cabine » est d’ailleurs située dans le périmètre urbain de l’arrondissement (« borough ») de Fairbanks, alors que nos premiers voisins sont majoritairement des épineux et des feuillus. Ce dispersement des constructions est aussi le résultat d’un besoin d’adaptation aux contraintes de l’environnement, à savoir les zones humides mais surtout le permafrost, dont les poches situées de manière disparate sur le territoire de Fairbanks orientent le développement de la ville.
Il est d’abord difficile de construire sur un sol gelé en permanence, cela nécessite l’intervention d’engins de construction puissants, si l’on veut créer des fondations solides.
Constructions subissant la fonte du pergélisol (Source : Chloé Banerjee-Din)
Mais le plus important est que le permafrost n’est plus stable depuis plusieurs années. Il a tendance à fondre en été, ce qui provoque une instabilité des bâtiments. Des techniques de construction ont alors été développées pour parer à cette éventualité de plus en plus courante avec un changement climatique qui affole les températures : il s’agit de bâtir sur des pieux enfoncés dans le sol, qui permettent de modifier la hauteur de la maison par rapport aux mouvements du sol lorsque le permafrost fond. Néanmoins, il n’est pas rare de rencontrer des maisons présentant tout sauf une assise horizontale, faute de moyens pour une telle installation, ou simplement de précautions.
Dalton Highway
Après deux jours à Fairbanks, nous prenons la route pour rejoindre le nord jusqu’à la mer de Beaufort. Il ne s’agit pas des habituelles highway larges d’au moins quatre pistes : nous empruntons la Dalton Highway, ouverte au public il y a une vingtaine d’années, qui peut se transformer très vite en piste tout juste praticable ! Elle a été construite au milieu des années 70 pour le développement de l’exploitation pétrolière à Prudhoe Bay. Le pétrole, nerf de la guerre du réchauffement climatique, représente en effet selon certains spécialistes le 90% des ressources économiques de l’Etat d’Alaska.
L’extraction au nord du continent se fait dans des conditions extrêmes : glace, températures en dessous de -40° C en hiver et absence d’infrastructures sur des centaines de kilomètres couverts par la toundra. Ainsi, pour des raisons pratiques et logistiques, le procédé de raffinage est élaboré au sud ; le pétrole est donc transporté brut via un pipeline traversant l’Alaska du nord au sud, véritable colonne vertébrale économique de cet ancien territoire russe ! Ainsi est née la mythique Dalton Highway, principal moyen de construction et aujourd’hui de gestion du serpent métallique qui sillonne le territoire de l’Alaska.
La route que nous empruntons suit pratiquement dans sa totalité le tronçon du pipeline, hormis les secteurs enterrés. Le départ se situe à plusieurs miles de Fairbanks, mais nous rencontrons déjà l’oléoduc avant d’aborder la Dalton Highway.
L’oléoduc depuis la Dalton Highway (Source : Aude Weber)
Le début de la route nous plonge dans l’immensité de la forêt boréale, des épinettes noires à perte de vue. Jusqu’au moment où apparaissent les premiers signes des feux de forêts qui ravagent ce territoire chaque été.
Ce phénomène n’est pas considéré comme destructeur, au contraire, il permet de régénérer la végétation de manière cyclique. L’intervention de l’homme reste toutefois un élément majeur en premier lieu car, dans 60% des départs de feu, l’origine est anthropique. Néanmoins, on estime que 90% de la totalité des surfaces brûlées a une origine naturelle : la foudre ! L’homme ajoute cependant un deuxième facteur dans ce phénomène avec l’impact qu’il a sur le climat : le réchauffement terrestre global provoque en effet un assèchement de la forêt et de la végétation au sol et les feux deviennent alors plus fréquents et plus fulgurants dans leur propagation. Cette intensification des feux détruit un réservoir majeur de CO2, la forêt boréale, qui libère alors son carbone dans l’atmosphère. Dans cette boucle rétroactive, la fonte du permafrost, accélérée par les feux qui réchauffent le sol et le démunissent de sa protection, libère le méthane qu’il contient, amplifiant venant amplifier encore la libération de gaz à effet de serre dans l’atmosphère : le méthane présente un effet vingt-trois fois supérieur à celui gaz carbonique dans ce processus.
L’étendue des forêts calcinées nous surprend, mais nous comprenons qu’il s’agit d’une part d’un cycle naturel et que d’autre part, toute intervention directe pour éteindre ces feux serait inconcevable au regard de l’immensité à couvrir.
Forêt calcinée sur la Dalton Highway (Source : Aude Weber)
Sur notre route nous rencontrons de nombreux personnages, des chauffeurs poids-lourds, des archéologues, des ouvriers. En dehors du pétrole, la Dalton Highway semble occuper un microcosme de personnalités qui ont tous une histoire à raconter, que ce soit au sujet de la construction du pipeline, de la cueillette des myrtilles sauvages aux abords de la Dalton ou de l’état de la route défoncée par les rudes et longs hivers.
Nous passons nos nuits dans des campements initialement aménagés pour la construction du pipeline puis qui ont été reconvertis pour l’hébergement des chauffeurs poids-lourds. A présent on y rencontre également des touristes. Le container semble être le mode d’habitation typique le long de cette route.
Toolik Field Station – Latitude : 68° 38’
Au troisième jour de notre périple routier, nous rencontrons un nouvel environnement, la toundra, et avec lui notre prochaine étape, la Toolik Field Station. Il s’agit d’une base scientifique de biologie arctique ouverte en 1975 et qui a vu défiler au fil des années de nombreux spécialistes. Nous avons eu la chance de pouvoir y séjourner, de goûter un bref moment à la vie sur le terrain dans le Grand Nord et surtout de pouvoir nous pencher sur certains des travaux menés actuellement.
Jianwu Tang est un spécialiste du cycle du carbone, dont la recherche actuelle porte sur l’adaptation des plantes de la toundra au réchauffement climatique. Il présente son travail selon deux scénarios : le premier considère que la fonte du permafrost va inexorablement engendrer une plus grande libération de gaz carbonique et de méthane dans l’atmosphère. Le deuxième émet l’hypothèse que les plantes présentes dans la toundra s’adapteront au changement et qu’elles pourront potentiellement absorber une plus grande quantité de CO2 grâce à une amplification du procédé de photosynthèse. Cela formerait ainsi une rétroaction négative dans le processus de réchauffement. Afin de mettre en pratique et tester les deux hypothèses, de la végétation est transplantée à un degré de latitude plus au sud (ce qui pourrait, selon les prévisions, correspondre au futur climat de la station scientifique).
Chambres ouvertes pour l’étude du comportement des plantes (Source : Aude Weber)
L’autre moyen mis en œuvre est l’installation de chambres ouvertes, permettant de simuler les conditions de l’effet de serre futur selon les modèles connus aujourd’hui. Jusqu’à présent ces recherches ont conclu que la génétique de la plante est plus forte que sa capacité d’adaptation et qu’un manque de nutriments risque de freiner son développement. Cela signifie qu’une plus grande captation du CO2 n’est pas vraisemblable, au regard des recherches menées jusque là.
Les enjeux du changement climatique ont été abordés avec plusieurs scientifiques de la base. Ils sont unanimement d’accord sur le fait que l’Arctique représente un terrain de recherche majeur dans ce domaine, ne serait-ce que par la concentration en gaz carbonique et en méthane qu’il représente. Toutefois, certains avancent prudemment, ne préférant pas confirmer de manière absolue le constat d’un réel phénomène de réchauffement climatique, tout en précisant que de nombreux indices laissent à penser qu’il a bel et bien lieu. La plus grande crainte pour le moment se dessine à l’horizon de l’automne 2016. Tous s’accordent sur le fait qu’un président Trump pourrait réduire à néant le financement de leurs futures recherches.
Deadhorse – Latitude : 70° 12’
Arrivés au bout de la Dalton Highway, c’est un paysage désolé qui nous accueille, une ville-containers. Deadhorse constitue un énorme campement en dur comprenant containers d’habitation et monstrueux engins de chantier, établie uniquement pour l’exploitation des champs pétroliers de Prudhoe Bay. Car il faut être averti, en arrivant au bout de cette route interminable : ce n’est pas la mer de Beaufort qui nous accueille mais une ville sans habitants officiels, qui compte pourtant 3’000 travailleurs en permanence, chacun travaillant 12 heures par jour et ayant le droit de rentrer chez lui deux semaines par mois. L’organisation rappelle celle d’une plateforme pétrolière. La surface balayée par le vent, la proximité de l’exploitation à la mer et l’accessibilité principale par les airs renforcent encore cette impression. Par contre, on ne rencontrerait pas « offshore » un caribou ou un ours entre deux forages, comme c’est le cas à Prudhoe Bay !
Les réserves d’or noir à extraire s’amenuisant, un nouveau projet d’exploitation est à l’étude, un gazoduc. Ce dernier permettrait la prolongation du prélèvement des ressources du site et garantirait une continuité dans la production économique majeure de l’Alaska. Ce nouveau pipeline traverserait également l’Etat du nord au sud, mais avec pour destination une localité à l’ouest de Valdez, qui voit arriver l’actuel oléoduc. La survie de cette manne financière est d’autant plus encouragée qu’elle arrose individuellement chaque résident de l’Alaska en fonction des bénéfices annuels par le biais d’un dividende personnel variant de 300 à 2’000 dollars. De plus, les ethnies natives ont scellé un accord financier concernant leurs droits sur les terres exploitées, permettant à leurs corporations de brasser des millions de dollars et d’augmenter ainsi leur niveau de vie, à l’instar des Inupiats, largement majoritaires dans la région.
Barrow – Latitude : 71° 18’
Depuis Deadhorse – que nous sommes impatients de quitter – une partie de l’équipe rejoint Barrow en avion alors que l’autre partie doit rapatrier à Fairbanks le monstrueux pick-up qui nous a permis de parcourir la Dalton Highway en toute sécurité.
Barrow (Source : Aude Weber)
Le village de Barrow constitue le point le plus au nord de notre expédition. A cheval entre la mer de Beaufort et celle des Tchouktches, son climat est rude : il fait 1°C au 31 juillet, -5°C ressentis lorsqu’on tient compte des rafales de vent et de la pluie ! Les premiers habitants de cette localité joignable uniquement par la mer ou par les airs, sont les Inupiats. Ils composent encore aujourd’hui une grande majorité de la population locale.
Le premier jour nous nous rendons à l’Université, au département de la faune et de la flore sauvage, dont les couloirs sont couverts de posters scientifiques dédiés à la faune locale : baleines, morses, phoques, caribous, ours polaires. Malheureusement, suite à de précédentes mésaventures avec des journalistes, les chercheurs locaux ne peuvent discuter de leurs travaux avec nous sans une autorisation délivrée par le maire, injoignable.
A défaut, nous allons à la découverte des environs de Barrow en nous promenant, tout en prenant garde à ne pas rencontrer d’ours polaire, ce qui n’est pas rare dans la région, surtout lorsque la glace est proche du rivage, comme ce jour-là. Nous finissons par rencontrer un capitaine de baleinier. Attention, il ne faut pas se méprendre, un baleinier représente ici une petite embarcation pouvant contenir 6 à 8 hommes tout au plus. La chasse à la baleine fait partie intégrante de la culture inupiak locale et reste un moyen de subsistance important, bien qu’un quota de chasse soit imposé chaque année par l’Etat. Elle a lieu lors de la migration des baleines à bosse, au printemps et à l’automne. La personne chez qui nous logeons nous raconte une histoire locale bien connue à ce sujet : il y a une trentaine d’années, deux baleines sont restées bloquées par les glaces. Si cela ne tenait qu’à eux, les Inupiats les auraient tuées pour se nourrir, cela représentant une aubaine pour des chasseurs de baleines. Mais les médias ont eu vent de la situation et se sont rendus sur place afin de relayer l’information dans le monde entier. Le tapage médiatique a abouti au sauvetage des deux cétacés par un brise-glace russe. Afin de se consoler et trouvant probablement ce dénouement loufoque, les Inupiats ont porté pendant quelques temps des t-shirts à l’image de l’événement. L’avant du t-shirt indiquait : « Save the Whales » et le dos « For Breakfast »…
La glace dérivante estivale à Barrow (Source : Aude Weber)
Récemment, les saumons sont venus compléter de manière plus importante le régime alimentaire local. Certains habitants mettent leur migration plus au nord sur le compte des effets du changement climatique. Aucun scientifique n’a pu nous le confirmer, mais il semble que les habitants ancestraux de ces territoires extrêmes voient aussi évoluer leur environnement, à l’image de la glace à la dérive présente sur la côte en plein été, qui empêche les petites embarcations de prendre le large.
Au départ de Barrow nous entamons notre voyage de retour avec une étape à Kotzebue suivie d’une autre à Anchorage. Le trajet en avion nous permet d’appréhender une dernière fois l’immensité de ce territoire encore en grande partie intact, du moins visiblement, puisque le changement climatique, lui, agit en silence.