Géoblog

Le blog scientifique vulgarisé de la Faculté des géosciences et de l'environnement

Comprendre et éviter la « science parachute » : vers une recherche plus équitable

fieldworkfgse

Qu’est-ce que la science parachute ? Elle pourrait être définie comme une pratique de recherche extractive où des chercheur·es externes exploitent les ressources locales sans reconnaître ni intégrer les expertises et infrastructures locales. Lors d’un atelier co-animé récemment par des membres de la FGSE et du Bureau de l’égalité de l’Unil, les participant·es ont exploré ce concept et les enjeux éthiques majeurs qu’il soulève. Nous réunissons ici les réflexions de cette journée et les pistes pour une recherche plus juste.

Retour sur une journée riche en réflexion

L’atelier a mis en lumière différentes approches pour promouvoir des collaborations équitables. Des témoignages de projets en Europe, dans l’Arctique et en Afrique du Nord ont enrichi les débats.


Déséquilibres de pouvoir dans les partenariats de recherche

La disparité d’accès aux financements, les différences d’affiliation institutionnelle, d’âge académique, de genre, d’ethnicité, de nationalité sont omniprésentes. Ces facteurs influencent les rapports de pouvoir dans les projets et peuvent perpétuer des inégalités.

Quelques stratégies ont été proposées pour atténuer ces déséquilibres. Au niveau institutionnel, il s’agirait par exemple d’adapter les instruments de financement pour soutenir équitablement les partenaires et leur permettre un accès aux infrastructures, ou de créer des systèmes de signalement des abus.

Ressource
Entretien avec Farid Saleh, Maître Assistant Ambizione à l’ISTE et responsable de la diversité à la Palaeontological Association, où il est engagé activement dans des initiatives visant à promouvoir la diversité.

Production scientifique : vers une reconnaissance équitable

Un exemple classique de science parachute est celui d’une équipe de recherche qui collecte des données sur le terrain, souvent avec l’aide indispensable d’assistants locaux sur le plan intellectuel et culturel, puis retourne dans son institution d’origine pour les analyser et les publier seule.

La co-signature des publications est un moyen de rendre visible la contribution de partenaires et de briser les normes héritées du colonialisme… Ces normes dictent que seuls celles et ceux qui dirigent la recherche peuvent produire des connaissances, tandis que les personnes locales (informant, contact, participant·es) ne sont que les dépositaires de données brutes à extraire. Pour contrer cette tendance, certain·es suggèrent de mentionner explicitement les personnes ayant produit ou permis l’accès aux données. Ou prioriser dans la liste des auteur·es, ceux qui ont un statut plus précaire.

Anonymiser la parole des personnes locales informantes dans les productions scientifiques, une pratique courante, contribue aussi à les invisibiliser. Les discussions ont souligné qu’elle ne doit pas être systématique : il est préférable de consulter les personnes sur leurs préférences et de ne pas décider à leur place. 

Co-construire : pour une appropriation collective du projet 

Pour favoriser une recherche plus équitable, il ne s’agit pas seulement de visibiliser les personnes locales dans la production scientifique. Encourager l’implication des partenaires locaux dès la conception du projet est idéal. Bien sûr, cette démarche implique de réunir des personnes aux objectifs parfois divergents. Ce processus demande du temps et des ressources. Pour qu’il soit efficace, l’équipe doit se renseigner sur les cultures et dynamiques locales, construire la confiance mutuelle avec patience, et ne pas éviter les sujets sensibles.

De manière plus générale, bâtir des collaborations équitables pourrait consister à mettre en place des pratiques de co-collecte des données, co-interprétation des résultats, et de co-publication des travaux. Ce choix s’avère payant au final et permet de fonder des collaborations à long terme. 

Ressource pour plus d’information sur les bonnes pratiques
The TRUST Code – A Global Code of Conduct for Equitable Research Partnerships is a resource for all research stakeholders who want to ensure that international research is equitable. Les résultats de la recherche doivent être communiqués aux communautés locales et aux participant·es. Ils doivent être présentés de manière pertinente, appropriée et facilement compréhensible.
Ressource pour des collaborations équitables
GRP-Alliance – Guide for Global Research Partnerships
Définir l’agenda ensemble pour garantir la pertinence et une responsabilité partagée.Identifier et impliquer les parties prenantes et les partenaires du projet dès le départ.
Définir conjointement l’objectif commun et l’approche de recherche.
Clarifier et gérer les différents objectifs et attentes. 

Témoignage sur une pratique extractive – Géorgie

Présenté par David Gogishvili, chargé de recherche IGD

L’expérience de David Gogishvili met en évidence un problème fréquent dans certains projets de recherche. En Géorgie, où il collaborait régulièrement avec des équipes scientifiques en tant que traducteur et assistant de recherche, son travail n’a jamais été reconnu : aucun remerciement, ni aucune mention dans les publications. Cette absence totale de reconnaissance de sa contribution, pourtant essentielle au processus de recherche, est révélatrice des pratiques académiques inéquitables et opaques. David Gogishvili souligne la nécessité de prendre conscience que de telles exclusions persistent à l’échelle mondiale et nous invite à jouer un rôle actif dans la remise en question de ce statu quo. Les universitaires basé·es dans les pays du Nord, qui disposent souvent de financements plus importants et d’une influence significative sur les priorités des programmes de recherche, ont un rôle à jouer pour garantir que toutes les personnes impliquées soient correctement incluses dès la conception des projets. Le travail d’assistants locaux, en particulier, devrait être valorisé comme une médiation intellectuelle et culturelle essentielle, plutôt que comme un simple service administratif.

Témoignage sur une pratique de co-construction – Maroc–Suisse

Présenté par Andrea Mathez, assistante diplômée IGD 

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Pour explorer les conditions d’existence des agricultures alternatives au Maroc et en Suisse, cette recherche s’appuie sur une démarche de collaboration internationale. En invitant huit participant·es marocain·es en Suisse, l’équipe a voulu créer un véritable espace de dialogue interculturel et transdisciplinaire. Pendant une semaine en octobre 2024, chercheurs et chercheuses, agriculteurs et agricultrices ainsi que des acteurs et actrices associatifs des deux pays se sont réunis dans le canton de Vaud pour explorer ensemble les défis et les opportunités de l’agroécologie paysanne. Cette immersion collective, fondée sur le faire ensemble autant que sur l’échange réflexif entre pairs, constitue un modèle de co‑construction des savoirs, d’apprentissage mutuel et de mise en réseau des acteurs et actrices de terrain.

Témoignage sur une pratique collaborative – Groenland

Présenté par Tamara Gerber, chercheuse FNS senior IDYST

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Le projet interinstitutionnel Greenfjord vise à comprendre l’impact du changement climatique dans le sud du Groenland. Il met en œuvre une étroite collaboration avec les communautés locales. Pour saisir la manière dont les habitant·es perçoivent et vivent l’écosystème du fjord, l’équipe a choisi d’innover, en privilégiant des outils participatifs et audiovisuels. Concours photovoice, analyses collectives d’images, itinéraires commentés dans le fjord et ateliers vidéo impliquant des jeunes : autant de dispositifs qui permettent aux Groenlandais de produire et partager leurs propres représentations du territoire. En plaçant les savoirs locaux au cœur du processus, le projet contribue à renforcer la souveraineté visuelle et narrative des communautés concernées.


Pour terminer, nous avons posé trois questions à Prof. Gretchen Walter, IGD, co-initiatrice de l’atelier.

Gretchen Walters, Institut de géographie et durabilité

Comment ces réflexions décoloniales ont‑elles influencé votre propre manière de mener la recherche au quotidien ?

À chaque subvention ou article que je rédige, je me demande comment travailler avec mes coauteurs, comment reconnaître équitablement leurs contributions, comment mener une planification participative de la recherche, même si cela prend plus de temps. C’est quelque chose que je faisais déjà, mais l’atelier m’a conforté dans cette façon de procéder.

Pouvez‑vous donner un exemple concret où vous avez dû adapter vos méthodes ou votre posture pour éviter de reproduire des rapports de pouvoir inégaux ?

Il est très important de bénéficier d’une subvention qui valorise le rôle du co-chercheur principal dans un projet afin de constituer une équipe de recherche solide et d’éviter les relations de pouvoir inéquitable en matière de budgets. Je bénéficie actuellement d’une subvention FNS Spirit, avec mon co-chercheur principal au Gabon. Cette subvention particulière exige un partenariat avec un chercheur du pays où la recherche est menée et valorise vraiment la collaboration entre les chercheurs. Avant la bourse Spirit, j’avais postulé à l’instrument « projet » du FNS, mais malheureusement, il est très difficile d’avoir un co-chercheur principal, d’allouer un budget à son travail ou de vraiment l’associer au projet. Après quelques tentatives pour rédiger des demandes de subvention avec des collègues de différents pays africains, il est devenu évident que cette bourse n’était pas adaptée à nos besoins, car il plaçait mes collègues dans une position inférieure dans la gestion financière. Par principe, je ne postule plus à cet instrument lorsque je travaille avec des collègues du Sud, car il ne permet pas d’établir un partenariat juste et équitable.

Quel conseil prioritaire donneriez‑vous à des chercheur·euses qui souhaitent intégrer une approche décoloniale dans leurs projets, mais qui ne savent pas par où commencer ?

Je vous encourage à avoir des discussions franches avec vos partenaires de recherche, à comprendre leur expérience et à voir comment aborder certaines de ces questions dans le cadre même du projet de recherche. Cela pourrait inclure de se concentrer sur des partenariats de recherche spécifiques et régionaux (plutôt des collaborations basées sur des règles édictées dans le nord), d’encadrer des étudiants localement plutôt qu’uniquement en Suisse, de lire et d’apprécier les travaux des chercheurs des pays où la recherche est menée.


Le poids des mots : quelle terminologie adopter ?

Science parachute, science hélicoptère, science extractive, science vampirique ou toxique… chaque terme porte des connotations spécifiques, parfois problématiques. 

Faudrait-il plutôt remplacer les termes décoloniaux par des termes plus globaux ? En effet, les discussions ont souligné le fait que ces mauvaises pratiques ne sont pas exclusivement liées à l’histoire coloniale. Elles peuvent exister à l’intérieur même des frontières nationales. 

« Au Sri Lanka, on parle de théorie du préservatif pour décrire la manière dont certain·es chercheur·es seniors s’approprient les idées de leurs collègues juniors, avant de les écarter des financements ou des publications qui en résultent. »

Malith De Silva, Doctorant, IGD
Ressource à disposition pour mieux comprendre le poids des mots
ETH Nadel: Words Matter

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