Entretien avec Céline Rozenblat à propos du livre du Handbook of Cities and Networks

Céline Rozenblat, Institut de géographie et durabilité (IGD)

Céline Rozenblat (Institut de géographie et durabilité, FGSE, Université de Lausanne) et Zachary Neal (Michigan State University) ont édité le Handbook of Cities and Networks publié en juillet 2021.

Ce manuel offre un large aperçu de la recherche contemporaine sur la façon dont les réseaux économiques, sociaux et de transport affectent les processus de transformation des villes.

Quel est l’origine de ce guide ? Quel est son apport scientifique ?

Suite à la coordination il y a dix ans d’un numéro spécial de la revue scientifique Urban Studies consacrée aux villes et aux réseaux, l’éditeur EE m’a proposé de faire un manuel des recherches en cours sur le thème des villes et réseaux qui les structurent. J’ai tenu à associer Zachary Neal de la Michigan State University, que je connaissais pour ses réseaux scientifiques vers les sociologues et les psychologues. Durant environ quatre ans, avec lui, nous avons contacté des chercheuses et chercheurs de multiples disciplines menant des projets dans cette thématique. De nombreuses contributions ont pu être recueillies couvrant la plus grande partie des domaines concernés sur la majeure partie du monde (seul gap en Amérique du Sud). Notre grande satisfaction est que la plupart des contributions ont été effectuées par des personnes de référence dans leur domaine.

L’objectif de ce livre est de donner un aperçu aussi exhaustif que possible du vaste éventail de la communauté de recherche actuelle se consacrant à l’étude des villes et aux interconnexions se développant en leur sein ou entre elles. Ces études se situent dans des domaines aussi divers que la physique des réseaux et des systèmes complexes (issue de la cristallographie) ou la sociologie en passant par l’économie, l’histoire ou la psychologie. Cette multidisciplinarité est encore augmentée par le fait que dans chaque domaine, différents niveaux d’études (granularité des éléments de base) peuvent être appliqués et ceci dans des dimensions/espaces plus ou moins vastes (échelles). En guise d’introduction, dans le premier chapitre nous avons dressé une grille de lecture des différentes approches et méthodes illustrées dans ce Handbook en fonction de leur niveau d’étude et de l’échelle considérée.

Quel est le public cible de ce Handbook ?

Ce guide est plutôt destiné aux chercheuses et chercheurs avancés ou aux étudiant·e·s de 3e cycle car les études présentées font appel à des notions transversales et pointues pour lesquelles les étudiant·e·s de Bachelor ou de Master ne disposent pas des concepts et des outils d’analyse nécessaires.

Quels peuvent être les réseaux étudiés au sein d’une ville ? 

Les réseaux se définissent en fonction des unités considérées (nœuds) et des relations qui s’établissent entre ces nœuds. La distribution de ces relations définit la structure du réseau qui est analysée à l’aide des concepts et méthodes des systèmes complexes. Les nœuds peuvent correspondre à des parties de villes (quartiers ou rues pour des réseaux de transports p.ex.), à des éléments spécifiques d’une ville (ports maritimes pour les réseaux d’échange commerciaux) ou à des villes entières (réseaux interurbains). Ils peuvent également être considérés au niveau d’un individu ou groupe d’individu (réseaux sociaux p.ex.). Les relations peuvent être étudiées dans le contexte d’un espace physique (distances géographiques, voies de communications) mais aussi dans des espaces invisibles comme le tissu économique ou les réseaux sociaux qu’ils soient mis en œuvre en présentiel (il y a là une tradition de plus d’un siècle de recherche notamment par l’Ecole de Chicago) ou par les réseaux de communication.

Les avancées technologiques/informatiques ont elles permis de faire avancer ces recherches (évolution du potentiel d’analyse des données, méthodes liées au Big Data) ? Les méthodes utilisées sont-elles analogues avec d’autres méthodes d’études de réseaux ?

Il y a clairement eu une évolution des méthodologies et des approches des études des réseaux et des villes avec la possibilité d’analyser et interpréter de nombreuses données simultanément. Les méthodes utilisées notamment en sciences sociales et en sciences de la communication pour l’études des réseaux sociaux ont pu être reprises et adaptées à partir de l’études d’autres types de réseaux. Les études réalisées dans le domaine de la physique sont par exemple transposables dans le contexte des villes : deux physiciens de renom au sein des systèmes complexes ont contribué à cet ouvrage, Luis Bettencourt et Marc Barthélémy.

Quels aspects émergent actuellement dans ce domaine d’études ?

La plupart du temps les réseaux sont étudiés dans une dimension « horizontale » entre des individus ou entre des territoires. Il y a encore peu d’études des réseaux impliquant des relations avec l’environnement impliquant une approche « verticale ». La mise en place de pratiques liées au développement durable est révélée par les nouvelles approches en réseau (modifications de la mobilité dans les villes comme développée par l’Observatoire universitaire du vélo et des mobilités actives de mes collègues Patrick Rérat et Bengt Kayser de l’UNIL, ou des achats favorisation le commerce de proximité etc). Les réseaux sociaux ont tendance à augmenter les écarts entre des groupes fermés de personnes, en créant des barrières/frontières entre différents courant de pensées. L’entre-soi des gens/groupes qui partagent les mêmes opinions est également un sujet qui émerge actuellement. Les impacts du COVID sont également un sujet émergent, même s’ils apparaissent plutôt comme un accélérateur de processus qui existaient déjà (comme le télétravail, les effets de la globalisation économique, les fermetures des réseaux sociaux…) que la cause de nouvelles situations.

Dans quelle mesure ce livre concerne plus largement la FGSE ?

Le sujet des villes est central dans le développement durable puisqu’on peut voir les formes d’urbanisation comme la cause, mais également comme la solution possible au réchauffement climatique. L’étude des villes est fortement ancrée à l’IGD avec au moins huit enseignant·e·s – chercheur·euse·s directement impliqué·e·s, mais elle est présente également de manière indirecte au sein de la Faculté des géosciences ainsi que dans les autres facultés de l’UNIL. Un projet de recensement des chercheuses et chercheurs qui travaillent sur des aspects urbains au sein de l’UNIL est en préparation avec la collaboration du Centre de compétences en durabilité. Plusieurs chercheuses et chercheurs de l’IGD contribuent à construire ce réseau de recherche transversal émergeant, ainsi que des personnes des facultés de SSP, HEC, FBM ou de l’EPFL. L’annonce de la constitution de ce réseau de recherche sur les villes sera faite à l’automne.

Au niveau individuel ce serait une ville qui réponde aux aspirations de chacune et chacun. Chaque personne se crée « sa ville » avec les usages qu’elle fait des éléments à disposition et des relations dont elle s’entoure.

Quelle serait une ville « idéale » ? 

Au niveau d’une communauté, une ville idéale devrait permettre d’avoir un maximum d’échanges et de mélange de toute sorte (cultures, niveaux sociaux, générationnels) afin de ne pas créer des sous-ensembles qui n’ont quasiment plus de connexions entre eux. Par exemple, la densification des villes augmente les prix des loyers, diminuant l’accès des centres aux populations les plus défavorisées. Les économies se transforment pour être plus vertes et les villes en manque d’innovation et de personnes très qualifiées en pâtissent. C’est surtout à mon sens ces processus de fracture dans et entre les villes qui sont à l’œuvre actuellement et contre lesquels il faut trouver des régulations adaptées à chaque société. Il est évidemment souhaitable d’aller vers des villes plus écologiques mais sans renforcer les ségrégations sociales qui n’ont jamais autant cru à différentes échelles.

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