A quand la révolution humique ?

Photo © Amélie Dorier

Par Amélie Dorier // Avez-vous déjà entendu parler des cloportes, des collemboles, des enchytréides ou encore des oribates ?  Ces petits organismes du sol sont liés à nous car ils permettent la création de l’humus, couche fertile de la surface du sol. Ils dégradent, mangent, mastiquent et excrètent les résidus organiques qui s’y déposent. Leur lieu de vie est la litière, les feuilles mortes, les débris végétaux. Sans eux, les sols seraient morts, essentiellement minéraux et stériles. Ils sont le chaînon d’un processus essentiel dans la plupart des écosystèmes terrestres : le cycle de la matière organique. Processus où les déchets des uns deviennent une ressource pour les autres. Une partie de ces produits de décomposition est stockée dans le sol et peut être disponible pour les plantes. Ces dernières croissent en absorbant le carbone de l’atmosphère et offrent à leur tour au sol de précieuses molécules organiques, de leur vivant par des sécrétions racinaires ou la perte de leurs feuilles et à leur mort par leur décomposition. Les sols sont créés grâce à l’action conjointe des matières organique et minérale liées sous la forme du complexe argilo-humique. Les grands architectes de ce monde mystérieux et méconnu sont les vers de terre qui mixent et associent l’organique et le minéral. Effectuant un grand brassage en creusant leurs galeries, les vers anéciques remontent des minéraux des profondeurs et répartissent la matière organique de surface à l’intérieur du sol.

L’agriculture industrielle ne semble pas avoir écouté la sagesse des petits êtres de cuticule dont nous venons de parler. Focalisé sur le rendement agricole, sur la mécanisation et le contrôle de toutes les étapes de la chaîne de production, le développement des pratiques agricoles industrielles s’est fait au détriment de de la fertilité intrinsèque du sol. Ainsi, des tracteurs géants nourrissent aux engrais chimiques des plantes sous perfusion, dans un sol mort. Les pesticides généralistes impactent également la faune du sol. A peine caricaturale, cette vision macabre montre que le choix de ce type d’agriculture n’est pas favorable à la vie ni à une gestion durable des sols. Ces derniers n’ont pas attendu pour payer le lourd tribut de leur exploitation outrancière. Les chiffres concernant la disparition de la terre parlent d’eux-mêmes. Chaque année, 840 000 tonnes de terres disparaissent en Suisse, emportés par le vent ou déversés dans les rivières, cela correspond à environ 1 millimètre sur toute la surface de terres agricoles[1]. Il faut en moyenne 100 ans pour que se forme un 1 centimètre de sol[2]. La perte des sols est due principalement à l’érosion, accentuée par l’utilisation intensive, les sols laissés à nus et le non-respect des cycles biogéochimiques naturels.

Certes les rendements ont explosé, mais à quel prix ? Le capital économique se gonfle au détriment du capital organique du sol et ce ne sont pas les agriculteurs endettés qui vont recevoir la plus grande part de leur dur labeur. Si le cycle de la matière organique n’est pas bouclé, si de la matière organique fraîche n’est pas intégré au sol grâce à l’action des organismes vivants, les sols se dégradent.

La croissance économique comme porte-drapeau, le développement de la civilisation industrielle moderne s’est effectué sans égard pour la finitude du monde et des ressources naturelles. Une croissance infinie dans un monde fini ne peut pas perdurer. La quantité de rapports scientifiques alarmants est sans équivoque : changements climatiques, érosion de la biodiversité, pollution, épuisement des ressources, etc.

Il est urgent de changer de paradigme pour créer un modèle de société durable, écologiquement et économiquement soutenable. Il est urgent de changer de mode de penser, de mode d’être, de mode de production et de consommation. L’humus est peut-être un concept qui détient des clés pour un avenir fertile et sain. Passer d’une société linéaire basée sur la croissance, à une vision cyclique inspirée des écosystèmes naturels, voici une proposition de changement idéologique.

Mais comment intégrer cette vision cyclique à un agriculture pérenne ? Comment favoriser ces processus pour, non plus dégrader, mais promouvoir l’aggradation des sols et leur fertilité ?

Les acteurs incontournables de cette transition sont les vers de terre, les collemboles, et tous les autres organismes du sol. L’enjeu est donc de créer des systèmes intégratifs qui tiennent compte du cycle de la matière organique et prennent soin des sols et de ses habitants, tout en pratiquant une agriculture efficiente où une partie de la production continue à être exportée pour l’alimentation humaine et animale ; nourrir la terre pour nourrir les humains, non pas avec des engrais chimiques, mais avec de la matière organique justement. Alors comment favoriser l’humus et recopier les processus naturels ?

Il est bien entendu possible de renourrir la terre grâce à des engrais vers ou en effectuant des rotations ou des jachères, mais dans des systèmes très intensifs tels que le maraîchage cela ne suffira pas pour pallier les pertes induites par l’exportation des légumes.

L’un des outils majeurs pour ce changement de paradigme est le compost. Composter est l’action de créer les conditions favorables à l’humification de matière organique pour obtenir un produit final utilisable pour fertiliser les sols. En d’autres termes, créer de l’humus de façon contrôlée et optimisée pour revaloriser les déchets organiques. Les techniques de compostage sont multiples, suivant la quantité et la qualité des déchets organiques, leur provenance, et le but du compost. Certaines sont très simple et applicable rapidement, d’autres, comme le compost à chaud, nécessite plus de savoir-faire. Le résultat sous forme de terreau peut être stocké, c’est en quelques sorte de l’énergie potentiel sous forme d’humus. Le compost n’apporte pas que de la matière organique, il enrichit également le sol en organismes vivants : champignons, bactéries, protistes, micro et macro invertébrés.  Le compost peut ensuite être utilisé à plus ou moins grande échelle pour fertiliser les sols. Il peut être fabriqué localement, à l’échelle d’un jardin, d’un quartier, d’une ville ou d’une région.

Faire un compost stocke également du CO2 dans le sol. En effet, il reste de la matière organique lors de l’humification. Enrichir un sol en engrais chimiques rejette du CO2. Enrichir le sol en matière organique favorise le développement les processus biologiques dans le sol et son aggradation va stocker du carbone[3].

Même s’il y a un phénomène de mode autour du jardinage, le compost n’a pas la cote. Il serait sale, il grouillerait de vermines. La mauvaise gestion des composts en ville leur donne mauvaise réputation car ils finissent bien souvent par fermenter et dégager de fortes odeurs. Pourtant il suffirait d’intégrer à nos déchets ménagers de la sciure ou des feuilles mortes pour enrayer les processus de dégradation en anaérobioses, sans oxygène, ceux-là même qui produisent des mauvaises odeurs sous l’action de certaines bactéries. Mais pourquoi est-il si difficile de mettre en place des systèmes de revalorisation de nos déchets organiques ?

Composter signifie remettre la nature au centre et y intégrer l’humain comme un élément parmi d’autres. Cela signifie accepter de collaborer avec d’autres organismes à poils, à pattes et à carapaces. François Terrasson dans La peur de la nature définit cette dernière comme « ce qui est spontané » et démontre que la société industrielle moderne a tout fait pour se différencier de la nature. Le spontané ne doit pas transparaître, tout doit être contrôlé, géré, rationnalisé. Un exemple frappant est l’architecture contemporaine, initiée par Le Corbusier. Tout ce qui rappelle l’organicité est bannie, la ligne droite et le cube règnent en maître avec le béton, le verre et le plastique. Un autre exemple donné dans le livre est notre pudeur face aux émotions, autre expression de ce qui est spontané. Se différencier de la nature sauvage, donc, se sortir des lois du vivant, voici une quête que mène les civilisations agricoles depuis l’ère néolithique. S’extraire de sa condition d’être parmi les êtres, et se placer sur un piédestal. Dans La Genèse, Dieu dit : « Faisons l’homme à notre image, selon notre ressemblance, et qu’ils dominent sur les poissons de la mer, et sur les oiseaux des cieux, et sur le bétail, et sur toute la terre, et sur tout animal rampant qui rampe sur la terre ». L’idéologie Judéo-chrétienne n’aide pas à aimer les êtres de petite taille qui « grouillent », se délecte des excréments et des choses en putréfaction et qui sont en plus dotés de mandibules, d’antennes et de multiples pattes.

Favoriser ces organismes dans un compost, et même créer les conditions idéales pour leur développement demande de prendre conscience de leur importance comme des acteurs incontournables dans le cycle de production de nourriture. On n’exploite plus le sol, on en est dépendant et de là découle la responsabilité de prendre soin de cette ressource. De cette dépendance découle la responsabilité de prendre soin de ceux desquels nous dépendons, de collaborer avec l’altérité. Les trois éthiques fondatrices de la permaculture entrent complétement dans ce système de pensée en prônant le soin à la Terre (que l’on peut aussi écrire terre), le soin à l’humain et le partage équitable des ressources et des surplus. En se focalisant sur l’importance du sol dans le réseau alimentaire, l’expression « de la graine à l’assiette » pourrait bien se transformer en « de la terre à la terre ».

Il est un autre obstacle moral auquel nous devons faire face. Accepter de mettre au centre le cycle de la matière organique et intégrer l’humain comme partie prenante de ce grand schéma naturel, c’est casser le tabou d’être mangé. En Occident, contrairement à certaines pratiques d’inhumation, au Tibet, qui consistent à offrir le corps des morts aux vautours, le fait d’être dévoré par d’autres êtres n’est pas valorisé. Les cimetières sont certes remplis de tombes, mais la profondeur de ces dernières ne favorise pas les processus biologiques de dégradation ; enterré pour ne point être mangé, ou encore mieux, incinéré pour que personne ne puisse s’approprier notre chair. Pour se sortir de notre condition terrestre, nous préférons disparaître en fumée plutôt que d’offrir notre matière à la perpétuation de la vie. Baptiste Morizot a écrit dans son livre Sur la piste animale : « Nous pouvons être mangeurs mais pas mangés. Mangeurs non mangeables. La pyramide trophique n’est pas une pyramide par hasard. » Ainsi l’éradication des grands prédateurs d’Europe a permis de se conforter dans l’illusion que l’humain occupe la place de celui qui se nourrit des autres et pas l’inverse ; mensonge basé sur la négation de notre condition d’être comme les autres dans la toile d’araignée du vivant et obéissant aux mêmes lois physiques d’impermanence. Une fois que la vie cesse de faire baisser l’entropie en organisant la matière, cette dernière s’éparpille dans l’univers tandis que le désordre grandit. Mais la vie à cette grande faculté de recréer le cycle à l’infini et de créer du vivant à partir du mort, de canaliser l’énergie pour construire et créer, pour vivre et se reproduire, et dans cette vision, la mort n’est que le commencement. Imaginons de planter des choux dans les cimetières, ce n’est pas une pratique courante. Il est d’ailleurs amusant de constater que la plupart des plantes qui poussent à proximité des tombes sont toxiques, comme pour ne pas être tenté de se nourrir de la chair de notre chair, autre tabou dans notre société. L’humusation[4] existe déjà, cela consiste à composter la dépouille d’un défunt et d’utiliser le produit de cette décomposition pour fertiliser les sols, mais les obstacles légaux sont nombreux et freinent le développement de ces pratiques.

Les toilettes sèches sont un autre sujet à controverse car les excréments sont une ressource très peu valorisée. L’eau potable utilisée dans les WC demande énormément d’énergie pour être potabilisée puis traitée par les stations d’épuration. De plus, la plupart d’entre nous sommes bien contents de ne pas avoir à gérer nous-mêmes nos trésors bruns. En appuyant sur un bouton, il est facile de se décharger de la responsabilité des déchets que nous produisons. Les toilettes sèches n’utilisent pas d’eau et permettent en plus d’utiliser les excréments humains comme une ressource pour la production de nourriture, une fois compostés. Bien sûr, la question des médicaments, hormones et autres micropolluants doit être posée et réfléchie ainsi que la durée du processus de compostage pour éviter que se répandent des organismes pathogènes. Toujours est-il que manger une salade qui provient d’un sol enrichi grâce au compost de toilettes sèches est déjà un cycle qui peut être bouclé localement.

Imaginons à présent une société organisée pour favoriser le cycle de la matière organique. Les sols sont sains et fertiles, ils produisent quantité de nourriture de bonne qualité. Les pesticides et les engrais sont bannis et des moyens biologiques sont mis en place pour réguler les ravageurs et les adventices. L’humus est au centre et les déchets organiques sont considérés comme une ressource renouvelable à valoriser localement. Du jardin potager privé aux communes, des composts sont mis en place pour créer de l’humus qui est utilisé pour nourrir les sols cultivés par des communautés et des coopératives agricoles. Les moyens mécanisés sont limités et l’agriculture crée de nombreux emplois. Les coopérateurs viennent s’occuper de la terre en échange d’une partie de la production. Les circuits de distributions sont courts et couplés avec le compostage, les surplus agricoles, les déchets de cuisine, de tonte de gazon et de tailles sont valorisés localement. Les cimetières n’ont plus cours, le terreau humain issu de l’humusation est utilisé pour planter des arbres. Le plastique a laissé en grande partie place à des matériaux biodégradables ou lavables. D’énormes progrès ont également été faits au niveau des habitations avec des maisons cent pour cent biodégradables. Des espaces qui avaient été bétonnés ont été réouverts et les platebandes se multiplient en ville. De la culture en bac se fait sur les balcons et sur les toits en suivant cette même logique de flux cycliques. Ainsi la matière organique peut être réutilisée à l’échelle d’une maison ou d’un appartement grâce à plusieurs composts complémentaires. La société d’homo detritus a laissé sa place à une société de l’or brun. L’économie circulaire se développe. La croissance n’est plus qu’un mythe dépassé.

Aborder la vie de manière cyclique permet petit à petit de sortir des énergies fossiles. Le recyclage est devenu le nouveau credo. Les gens ont accepté de diminuer leur mobilité pour s’enraciner dans leur communauté. L’énergie animale remplace le tracteur dans les champs, d’ailleurs les animaux apportent leur contribution au compost. Cette société idéale se considère comme part intégrante de la nature et de la vie et est prête à aller dans le sens des processus naturels plutôt que lutter contre. Adopter l’idéologie du compost signifie nécessairement un renoncement. Renoncer à sa place d’espèce particulière et à part, en haut de la pyramide du vivant. Renoncer à la croissance et à la domination de l’humain sur la planète terre et à un idéal d’immortalité.

Cette vision cyclique du monde ouvre donc des champs de possibles par rapport à la transition. Le compost est un hymne à la coopération, une reconnaissance que la collaboration permet de créer de l’abondance, de créer un équilibre dynamique basé sur l’aggradation et non la croissance. Cette voie va dans le sens de l’acceptation de la complexité plutôt que la simplification des processus dans un but de contrôle. Complexifier permet d’augmenter la résilience des agroécosystèmes et de favoriser la biodiversité : la diversité des espèces, des écosystèmes, des gènes, des stratégies et des interactions. Composter c’est transformer, mettre les mains à la terre et récolter le fruit de ses déchets, se séparer du vieux pour avoir du neuf, accepter le changement, accepter l’impermanence et avoir confiance dans le faire qu’en prenant soin de la terre on peut nourrir l’humain. L’agriculture peut redevenir un art, un savoir-faire, un savoir-être en collaboration avec les organismes du sol, maillon indispensable de la chaîne. Après la révolution néolithique et la révolution industrielle, à quand la révolution humique ?

Bibliographie

PNR 68 Synthèse thématique, ST2 Sol et environnement

TERRASSON, François et BONCOEUR, Jean-Louis. La peur de la nature. Sang de la terre, 1991.

https://saintebible.com, Genèse 1:27

MORIZOT, Baptiste. Sur la piste animale. Éditions Actes Sud, 2018.

https://www.humusation.org/

[1] PNR 68 Synthèse thématique ST2 Sol et environnement

[2] Idem.

[3] PNR 68 Synthèse thématique ST2 Sol et environnement

[4] https://www.humusation.org/

One Comment on “A quand la révolution humique ?”

  1. Permettez moi une reflexion en partant de votre sous titre:
    Mais comment intégrer cette vision cyclique à un agriculture pérenne ?
    très bien toute l’ètude sur le compost et la matière organique, je crois qu’il y a peu de paysans qui ignorent l’importance de la Matière Organique de ses sols.
    Il y a dans cet analyse et dans presque toutes les analyses qui comprennent les défauts de l’agriculture actuelle, sans faire trop de distinction entre conventionelle, bio, industrielle, toutes schematisations assez brèves, de la NECESSITE de produire à manger, un oubli majeur. C’est le prix que les consommateurs paient pour manger, la part du revenu qui est « investie » dans la nourriture. La part du revenu que les 96 à 98% de la population occidentale sont disposés à investir dans le travail des enviro 2 à 4% de paysans.
    Il y a encore 80 ans ( environ) dans le kilo de patate ètait compris, le nettoyage des fossés, le maintient des forets, etc. puis les patates sont devenues un produit, au meme titre qu’un boulon, il fallait considérer le cout de production et les prix du kilo ont commencés à baisser, aucune industrie n’a rèussi augmenter sa productivité autant que les producteurs de patates, grace aux engrais et aux antiparasitaires, Tout ça pour le grand plaisir des consommateurs qui ont payés toujours moins le kilo de patate.
    Je suis comme vous convaincu, et ceci depuis longtemps que l’agriculture doit changer, travailler sur une idèe diffèrente de la qualité, à partir du sol èvidemment. Ceci aurait un impact positif important sur le budget de la santé en plus. Mais pour pouvoir le faire il ne suffit pas de soutenir les collemboles, il faut payer le prix de ce que l’on mange de façon à faire vivre dignement ceux qui s’occupe du sol.
    Un chiffre tiré de l’ISTAT (istitut de statistique de l’état italien) pour donner une idée de l’entité du problème…. En moyenne sur 100 euros que paie le consomateurs pour un produit agricole 7 finissent dans la poche du producteur, ceci peutetre participe à la compréhension du pourquoi les collemboles sont oubliés.
    Cordiales salutations

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