Appel à communication

Depuis les années 2000, un nombre croissant d’États mobilisent leurs diplomates sur les enjeux sportifs et le sport à des fins diplomatiques au point que le concept de « diplomatie sportive » s’est imposé dans un sens prescriptif, sinon prospectif, dans l’espace public international (médias, gouvernements, organisations supra-gouvernementales, OING, cabinets d’expertise, think tanks). Pour bien des experts et des praticiens, le sport adoucirait les mœurs bien plus que les hiérarchies objectivées par les podiums et les records ne nourriraient les nationalismes. Il aurait une capacité particulière à effacer les différences, à favoriser la paix et la réconciliation, et à faire progresser les droits humains. Une telle croyance dans la paix internationale par le sport trouve sa source dans l’olympisme théorisé au début du XXe siècle par le Français Pierre de Coubertin, et véhiculé depuis par le Comité international olympique (CIO) à des fins de légitimation. Elle doit être mise en relation avec cette autre théorie qu’il faut attribuer également à Coubertin selon laquelle le sport est un espace neutre et les organisations sportives des acteurs apolitiques. De fait, les vérifications empiriques qui permettraient de valider le postulat d’une contribution du sport à la paix mondiale et au progrès humain restent bien rares. La diplomatie sportive comme capacité à changer le monde ne serait-elle qu’un mantra ? A-t-elle seulement des effets sur les opinions publiques ? Est-elle considérée par les acteurs de la diplomatie comme une branche principale ou secondaire de la diplomatie culturelle ? Est-ce que l’emploi du sport pour améliorer la réputation d’un pays est vraiment efficace ? Voilà une partie seulement des nombreuses questions auxquelles ce colloque international, ouvert à toutes les disciplines académiques, tentera de répondre.

Déjà en 1984, soit treize ans après l’épisode connu sous le nom de « ping-pong diplomacy », l’historien des relations internationales Pierre Milza mettait en garde contre l’idée que le sport puisse avoir un rôle diplomatique décisif sur les relations entre États : il y voyait ni plus ni moins un canal de communication supplémentaire pour les diplomates. On interrogera donc cet éventuel rôle de déclencheur que pourrait jouer le sport pour faire aboutir d’autres projets diplomatiques. D’autres historiens ont montré dès les années 1990 que des protodiplomaties sportives étaient apparues avant 1914, qu’une première institutionnalisation était survenue après la Première Guerre mondiale, et que la mobilisation du sport pour servir des buts impérialistes relevait d’une histoire séculaire. Un tel usage du sport à des fins d’influence et de puissance est particulièrement attesté pour l’entre-deux-guerres dans le cas des régimes totalitaires, puis au cours de la Guerre froide que se livrent les deux superpuissances américaine et soviétique. Aussi, on prêtera une attention particulière à la nature du régime politique étudié et à la diversité des diplomaties culturelles que les régimes politiques peuvent mettre en œuvre.

En créant en 1920 un bureau « Sport et tourisme » au sein du Service des œuvres françaises à l’étranger en charge de sa diplomatie culturelle, le Quai d’Orsay est historiquement le premier ministère des Affaires étrangères (MAE) au monde à avoir constitué le sport en sphère d’intervention diplomatique. Pour un État qui se présente comme le grand vainqueur de la Guerre européenne, il s’agissait alors de soutenir l’organisation de compétitions internationales, les voyages d’athlètes français à l’étranger, et la représentation française au sein des organisations sportives internationales, à des fins de rayonnement international. On sera sûrement surpris que le sport figure aussi précocement parmi les outils de la diplomatie culturelle d’un pays comme la France, reconnue davantage pour son influence littéraire, scientifique et artistique. On se rassura en considérant que la diplomatie sportive française a connu des flux et des reflux sans jamais devenir un sujet d’importance pour le MAE à l’exclusion des Jeux olympiques de 2024, ce qui a suscité la création du poste d’ambassadeur thématique en 2013.

A contrario, la Suisse peine encore aujourd’hui à adopter une doctrine diplomatique en matière de sport alors que le siège du comité international olympique (CIO) est à Lausanne depuis 1915, celui de la FIFA à Zurich depuis 1937, et que des dizaines d’organisations sportives internationales affluent sur son territoire depuis les années 1990, pour partie attirées par le statut fiscal qui leur est proposé et par la stabilité politique de la Confédération helvétique. L’existence de « diplomaties sportives » ne va donc pas de soi, ne prend pas les mêmes formes d’un pays à l’autre, d’une époque à l’autre, et c’est l’un des traits de ce colloque de n’en postuler ni l’existence, ni l’efficacité, ni l’unité. Il s’agira plutôt d’en identifier les apparitions et les disparitions à l’échelle de toute la planète des États, d’en historiciser les formes et les pratiques et d’en mesurer l’impact en comparant les diplomaties sportives aux autres formes de diplomaties culturelles et aux projets de diplomaties publiques ou populaires, de la fin du XIXe siècle au XXIe siècle. Ici, on ne se privera pas d’interroger la culture sportive des diplomates eux-mêmes, ainsi que leurs représentations et leurs visions du sport mondial.

Le sport ne serait-il pas un simple et nouveau canal diplomatique qui permet d’établir des relations entre États sans prendre de grands risques et sans s’engager sur des terrains autrement plus déterminants, comme les échanges économiques ou militaires, sans parler des traités ? Qu’un État en vienne à se saisir du sport comme canal diplomatique, ne serait-ce pas un excellent révélateur de ses nouvelles ambitions régionales, voire mondiales ? Mais, étant donné l’autonomie des milieux sportifs nationaux, ses athlètes, ses entraîneurs, ses dirigeants sont-ils aussi facilement enclins à se transformer en porte-voix de leurs gouvernants, en « ambassadeurs en survêtement » ? Comment coordonner cet ensemble d’institutions qui représentent les nations sur des scènes internationales ? 

Et qu’en est-il du CIO, des fédérations internationales sportives (FIS) et des ligues sportives commerciales qui campent farouchement derrière les principes d’autonomie et de neutralité du sport proclamés depuis l’entre-deux-guerres ? Qu’en est-il également des organisations internationales, comme l’Organisation mondiale de la Santé, l’UNESCO ou l’ONU ou des organisations régionales comme l’Union européenne ou de l’Union africaine qui intègrent le sport à leur sphère de gouvernement ? La focalisation sur le « grand sport » et les « grands événements » ne constitueraient-elles pas aussi des écrans par rapport à la réalité des usages du sport dans le cadre de l’aide au développement, de la coopération transfrontalière ou décentralisée ? Enfin, la prise en compte du sport dans le travail diplomatique aboutit-elle à l’invention de formes et de pratiques singulières ?

À rebours des analyses de bien des experts en prospective, ce colloque souhaite étudier le lien entre diplomates, diplomaties et sports, à partir de l’analyse de corpus de sources identifiées (archives, entretiens…), en s’intéressant à ses formes et ses pratiques et aux acteurs et actrices qui la prennent en charge.

Rares sont les travaux universitaires, fondés sur l’analyse de sources, qui se sont ainsi intéressés à l’action effective des ministères des Affaires étrangères et à la place du sport dans les chancelleries diplomatiques, qui ont pu permettre d’en topographier les acteurs et d’en révéler les dynamiques. Rares sont les travaux universitaires qui ont étudié les conférences multilatérales réunissant les ministères des Sports et les administrations chargées de préparer et de coordonner les décisions qui en découlent, ou qui ont analysé la mise à l’agenda du sport dans les organisations intergouvernementales. La thématique du sport et des relations internationales est demeurée un aspect marginal de la production savante en histoire, en science politique, en relations internationales et en sociologie des organisations.

Elle a donné lieu à quelques colloques et numéros spéciaux et à des thèses à partir des années 2010. Elle a longtemps été considérée comme un domaine anecdotique et elle a été peu reliée aux réflexions historiographiques sur la diplomatie publique ou la diplomatie culturelle. Elle s’est aussi souvent concentrée sur ses formes les plus visibles (boycotts, « diplomaties du ping-pong, du cricket, de la lutte, etc. »), sur les grands événements sportifs, et a développé une approche stratocentrée ou natio-centrée. Si les archives des ministères en charge de la jeunesse ou des sports, des fédérations nationales, de quelques instances internationales qui les rendent accessibles (CIO, FIFA, IAAF…) sont plutôt bien identifiées, celles des ministères des Affaires étrangères, des ambassades ou des organisations internationales intergouvernementales sont beaucoup moins mobilisées.

Un indispensable travail empirique et une nécessaire comparaison internationale doivent permettre d’identifier et d’objectiver les acteurs, de révéler les concurrences et les conflits potentiels entre des acteurs nationaux en charge des relations internationales sportives, de repérer des acteurs autres qu’étatiques (villes, régions, nations sans État, acteurs privés), d’identifier le rôle effectif des administrations nationales et des organisations sportives, de distinguer les processus à l’œuvre et de mesurer leurs effets. Il s’agira ainsi de dépasser les opinions communes et d’aller au-delà de concepts souvent mobilisés dans ce cadre, comme soft-power et nation-branding, dont Ludovic Tournès ou Laurence Badel ont bien montré les limites. Afin de sortir d’une vision occidentalocentrée, on encouragera les communications portant sur la question impériale, sur les États nouvellement apparus depuis 1918, sur les tentatives de créer un « Sud global » sportif…

Dans cette perspective, nous souhaitons réunir des contributions autour des axes suivants :

Axe 1 : La mise à l’agenda des diplomaties sportives et leur déploiement

  • Genèse du sport en tant qu’objet de diplomatie.
  • Évolution des diplomaties sportives nationales (Occident, empires coloniaux, nouveaux États indépendants, « Sud global » sportif) ;
  • Organisations intergouvernementales, coopération multilatérale et questions d’éducation physique et de sports.

Axe 2 : Les acteurs de la diplomatie face au(x) sport(s)

  • Genèse des administrations en lien avec les relations internationales et le sport ;
  • Coopération et coordination de l’action internationale entre les administrations et les organisations privées (fédérations, comités nationaux olympiques) ;
  • Rôle des ambassadeurs et des consuls dans la formalisation de la diplomatie sportive ;
  • Acteurs de second rang de la diplomatie sportive : coopération sportive dans les ambassades et administrations des Affaires étrangères ;
  • Rôle diplomatique des villes et des régions ;
  • Genèse et pratiques des groupes d’intérêt (think tank, lobbies) agissant dans le domaine des relations internationales et du sport ;
  • Acteurs informels de la diplomatie sportive (sponsors, médias, dirigeants sportifs, athlètes) ;
  • Cultures sportives des diplomates.

Axe 3 : Les formes et pratiques des diplomaties sportives.

  • Les formes de la coopération sportive (accords bilatéraux et multilatéraux, programmes de coopération, etc.) ;
  • Actions de sport pour la promotion de la paix et diplomatie interpersonnelle ;
  • Conférences et forums internationaux et intergouvernementaux ;
  • Coopération décentralisée et sport ;
  • Singularités des pratiques diplomatiques relativement aux types de sports ;
  • Aide coloniale et postcoloniale au développement sportif.