Catherine Pugin

Bâtisseuse de ponts entre les mondes virtuels et la réalité

De la campagne fribourgeoise aux sommets de l’administration vaudoise, Catherine Pugin navigue au carrefour des révolutions technologiques.  Première déléguée au numérique du canton de Vaud, elle œuvre aujourd’hui à dénouer les enjeux de l’époque tout en remettant de l’humain au centre de la machine.  Un travail de vulgarisation entamé sur les bancs de l’Université de Fribourg, puis de Lausanne.

Le calme avant la tempête? Lorsqu’elle jette un regard nostalgique à sa paisible et heureuse enfance bulloise, Catherine Pugin mesure les changements cataclysmiques survenus dans notre société et dans son parcours au fil des vagues numériques. Il semble en effet loin le temps où la déléguée au numérique du Canton de Vaud, chargée de coordonner la mise en œuvre de la stratégie numérique du Conseil d’État, jouait avec ses voisins dans les quartiers de Bulle, alors sans voitures. Une enfance simple et joyeuse, rythmée par une scolarité sans accroc, loin des enjeux liés aux écrans et aux réseaux sociaux.

Pourtant, la graine technologique est là, prête à germer dans le salon familial. Alors que le monde ignore encore tout de l’informatique, la famille Pugin fait figure de pionnière. Passionné, son père possède un Commodore 64, premier ordinateur personnel développé en 1982. Les Pugin sont aussi parmi les premiers à se raccorder à Internet en 1995. Catherine Pugin s’immerge dans ce monde en devenir et s’y passionne. À l’école secondaire, alors que ses camarades s’échinent sur des machines à écrire, la Fribourgeoise rédige déjà ses exercices sur ordinateur, au bénéfice d’une dispense express puisque la machine à écrire avait disparu du foyer familial.

À cette époque, la future déléguée au numérique ne se rêve pourtant ni en hackeuse, ni en ingénieure. Élève brillante, elle choisit la voie des langues anciennes au collège, jusqu’au Bac. Nous sommes en 1999. Catherine Pugin se cherche une voie. À l’époque, elle se passionne pour les dérives des mouvances sectaires: «J’avais une fascination marquée par l’affaire de l’Ordre du Temple Solaire au milieu des années 1990. C’était mon premier vrai choc médiatique.» Afin de comprendre les mécaniques en jeu dans de tels massacres, elle pousse les portes de l’Université de Fribourg et entame un cursus en Sciences des Religions, à la Faculté des Lettres. Elle ne fera qu’un semestre. Le cadre, trop flou, ne lui convient pas.

Catherine Pugin consulte alors un orienteur professionnel qui lui suggère l’informatique. L’idée fait mouche. À la Faculté des sciences de l’Université de Fribourg, elle retrouve la rigueur des mathématiques qu’elle aime tant: «Au début des années 2000, on était loin des enjeux liés au numérique, se souvient-elle. On apprenait la technique pure, le code, la compréhension mécanique de la machine. J’étais fascinée par la difficulté à traduire l’évident. Soit comment expliquer à un programme ce que le cerveau saisit en une fraction de seconde, comme la différence entre un cercle et un carré?»

Entourée d’un groupe d’étudiants soudé, elle prolonge le plaisir académique jusqu’à obtenir un doctorat en informatique. Mais une certitude s’impose à elle. Catherine Pugin ne passera pas sa vie isolée derrière un écran à aligner des lignes de code dans le vase clos de la recherche: «Un événement public à l’Université de Fribourg m’a convaincue de l’importance de transmettre la science au grand public. J’avais donc très envie de me spécialiser dans la vulgarisation; de m’ouvrir aux problématiques sociétales du numérique.» Cette ouverture se matérialise au début des années 2010. Catherine Pugin rejoint le Préposé fédéral à la protection des données et à la transparence, à Berne. Un petit bureau et une très petite équipe, mais qui doit déjà faire face à des enjeux colossaux.

À l’instar de «l’affaire Google» en Suisse. Soit le bras de fer juridique et politique opposant le Préposé fédéral à la protection des données au géant californien concernant le service Google Street View, doublé du scandale mondial de la collecte illégale de données Wi-Fi par les caméras itinérantes de Google: «Nous étions au tout début des premières affaires, souligne Catherine Pugin. On devait beaucoup expliquer. Puis pour moi, c’était vraiment la rencontre avec tout le milieu de l’administration publique et des juristes. J’ai beaucoup appris.»

Catherine Pugin poursuit dans la vulgarisation scientifique au sein de la Fondation suisse pour l’évaluation des choix technologiques (TA-SWISS). Mais son expérience au Préposé à la protection des données et à la transparence a laissé des traces. Catherine Pugin réalise que le numérique n’est plus seulement de la tuyauterie. C’est une lame de fond qui transforme tous les pans de notre société: «Nous avons toutes et tous un prisme de lecture du numérique et de ses conséquences, mais c’est à ce moment-là que j’ai vraiment conscientisé les enjeux énormes auxquels nous devrions faire face à l’avenir. J’ai vu l’importance d’analyser les technologies de manière interdisciplinaire.»

Le 1ᵉʳ janvier 2020, Catherine Pugin est nommée première déléguée au numérique de l’État de Vaud. Un poste taillé sur mesure, mais dont personne ne cerne alors exactement les contours. Deux mois et demi plus tard, le 13 mars, le Covid-19 déferle sur la Suisse. L’administration se barricade, le télétravail devient la norme, et les dossiers brûlants s’accumulent de l’application Swiss Covid aux outils de traçage. Catherine Pugin vit son baptême du feu: «C’était une page blanche, deux années pas faciles. Le service informatique devait parer au plus pressé, et il fallait en même temps expliquer la raison d’être de ma mission», raconte-t-elle.

Face à la vélocité technologique, Catherine Pugin découvre aussi le temps politique: «Il est clair que c’est deux temps qui ne sont pas forcément compatibles, reconnaît la Déléguée. Mais si de temps en temps, je parviens à donner un petit coup d’accélérateur aux administrations publiques et aux politiques, c’est intéressant. Le temps politique a aussi des avantages, puisqu’il permet de prendre du recul et de réfléchir aux choses même si tout s’emballe autour de nous.» C’est d’ailleurs pour comprendre les bases théoriques de l’administration publique que Catherine Pugin a effectué deux CAS à l’Institut des hautes études en administration publique (IDHEAP) de l’Université de Lausanne. Le premier (CEMAP), en management et action publique. Le second en défis institutionnels et politiques.

Six ans après avoir pris la tête de la stratégie numérique vaudoise, le regard de Catherine Pugin sur la technologie s’est teinté d’un pragmatisme lucide. Mère de deux enfants adolescents, elle est confrontée comme tous les parents à la guerre du temps d’écran et à la fascination pour les intelligences artificielles. Mais au travail comme à la maison, sa philosophie reste la même: «On a beaucoup laissé le numérique aux informaticiens en se disant qu’ils et elles savaient faire. Aujourd’hui, c’est un sujet dont la société tout entière doit s’emparer. Le numérique ne doit pas être une fin en soi. Mon rôle, c’est de prendre du recul pour faire les bonnes choses au bon moment.»

Face à la déferlante des GAFA et aux promesses folles de l’IA, Catherine Pugin plaide pour un numérique éthique, souverain et surtout réfléchi. Entre l’enthousiasme béat des technophiles et le temps long du débat politique, la Fribourgeoise continue de tracer sa voie. Avec la même méthode qu’à ses débuts. À savoir écouter, traduire, et s’assurer que la machine reste toujours au service de l’intérêt citoyen.

Lausanne le 17.09.2026
Article de Mehdi Atmani