Les débats sont de plus en plus houleux, et pas seulement sur les réseaux sociaux. Dans de nombreux pays, la violence est de retour en politique. Ce n’est pas encore le cas en Suisse, mais le ton monte, notent des spécialistes de l’Unil dans ce numéro.
Ici, on ne tue pas encore des gens parce qu’ils sont venus parler sur un campus, comme aux États-Unis, mais les échanges se durcissent. L’année dernière à Bellinzone, un conseiller fédéral a dû prendre la fuite parce que des manifestants « issus d’un milieu violent» se sont approchés de lui. Et à Lausanne, à la fin 2025, les manifestations au sujet du budget se sont déroulées dans un climat de tension extrême, à l’échelle vaudoise.
Si ces flambées ont beaucoup surpris en Suisse, elles ne sont pas une complète nouveauté, rappellent les chercheurs de l’Unil. En témoigne cet avion de Swissair, qui s’est abattu près de la centrale nucléaire de Beznau, en 1970. Il avait décollé de l’aéroport de Zurich, et il volait vers Tel- Aviv. L’attentat, attribué à des activistes palestiniens, avait fait 47 morts.
En témoigne encore cette série d’attaques à la bombe qui ont visé l’aéroport de Kloten, la gare de Genève, le Palais fédéral et le rayon lingerie des grands magasins lausannois Uniprix, en 1981. À l’avenue du Théâtre, l’attentat avait fait 26 blessés. Il avait été attribué à des activistes arméniens.
Si nous avons oublié ces épisodes de violence politique, pourtant incontestables, c’est parce que le système suisse est construit pour atténuer au maximum les tensions inhérentes à la guerre des idées. À chaque fois qu’un sujet divise l’opinion, la controverse se termine par une votation qui permet d’évaluer le rapport de force. L’habitude, c’est que la minorité accepte le résultat des urnes. On fait comme la majorité a décidé.
Le problème survient quand une minorité n’accepte plus ces règles, observe un chercheur de l’Unil. Quand un groupe estime qu’un combat est trop urgent, ou trop existentiel pour laisser le temps (généralement long) à la démocratie de traiter la question, la violence peut refaire surface.
Quand un groupe estime qu’un combat est trop urgent, ou trop existentiel pour laisser le temps à la démocratie de traiter la question, la violence peut refaire surface.
La caractéristique de l’époque, c’est la multiplication de ces causes qui apparaissent comme pressantes ou vitales. Le climat, les mesures contre le Covid, le conflit israélo-palestinien…
Le résultat, c’est que la Suisse a vécu un nombre inhabituel de manifestations qui ont dégénéré ces derniers mois. Celle de Berne, le 11 octobre 2025, a particulièrement marqué les esprits, avec ses 18 blessés et ses millions de dégâts à l’issue d’un cortège pro-Palestine. Les Alémaniques y ont vu un exemple inquiétant de la «francisation» de la Suisse romande.
Ce retour de la brutalité est surtout une mauvaise surprise pour la génération de Mai 68, qui a pu croire à la fin de la violence en politique. Après avoir scandé des slogans cools en forme de « il est interdit d’interdire » et exprimé des envies de paix et d’amour, elle a pu rêver à la fin de ces embrouilles. La violence en politique était, croyait-on, un héritage du passé, dépassé. Ce retour des affrontements, c’est l’effacement de l’illusion d’une génération. La période pacifique qui se termine n’était qu’une parenthèse de l’Histoire, pas sa fin. Dommage.
