La violence est de retour en politique

violence 91 1
Lausanne. Émeutes à l’avenue de Morges, le 25 août 2025. Une centaine de personnes ont établi des barricades et provoqué de gros dégâts en réaction à la mort d’un mineur, qui s’est tué en scooter en fuyant une patrouille de police.
© Jean-Christophe Bott/Keystone

Après une parenthèse baba cool, les fronts se durcissent un peu partout dans le monde, et aussi en Suisse. Voici pourquoi. 

Il a suffi de quelques années pour passer de scènes carnavalesques à la confrontation violente. En novembre 2018, des manifestants pro-climat entraient encore dans une succursale de Crédit suisse, à Lausanne, pour y jouer au tennis. Il s’agissait alors de dénoncer avec humour le rôle de Roger Federer, un ambassadeur de la banque, dans le réchauffement climatique.

Sept ans plus tard, une manifestation pro-palestinienne à Berne s’est soldée par un bilan autrement plus lourd. Après des jets de pavés et un long face-à-face nocturne entre la police, des black blocs et des manifestants pacifiques, on décompte une soixantaine de bâtiments endommagés et un restaurant incendié. C’était en octobre 2025. Les dégâts se chiffrent en millions de francs. 536 personnes ont été interpellées, il y a eu une vingtaine de blessés, dont 18 policiers.

La fuite des conseillers fédéraux

L’exemple le plus symbolique de ce durcissement des fronts est donné par les conseillers fédéraux. Dans un pays où les ministres avaient l’habitude de se déplacer en train sans protection, certains se retrouvent pris à partie. En septembre 2025, Ignazio Cassis a été contraint de se réfugier dans sa voiture. C’était à Bellinzone, où une manifestation pro-palestinienne a été «infiltrée par des personnes issues d’un
milieu violent». Selon Fedpol, il y a eu «plusieurs situations menaçantes», lorsque des manifestants se sont approchés du ministre des affaires étrangères et l’ont forcé à s’enfuir.

En novembre de la même année, c’est son collègue du gouvernement Martin Pfister qui a dû quitter un auditoire de l’Université de Genève, alors que des manifestants pro-palestiniens scandaient: «Suisse complice» et «Pas de collabo dans nos unis». Il a fallu une intervention de la police pour que la conférence reprenne dans le calme.

amijacquesrapin 91
Ami-Jacques Rapin. Maître d’enseignement et de recherche à l’Institut d’études politiques (Faculté des sciences sociales et politiques).
Nicole Chuard © Unil

Le ton monte

Des études confirment cette montée en tension générale. 98% des parlementaires fédéraux ont été victimes d’hostilités en Suisse durant la période 2023-24, révèle une enquête de l’Université de Zurich. «Les femmes et les membres de minorités évoquent des discours haineux, tandis que les personnes situées à droite de l’échiquier politique sont plus fréquemment en butte aux menaces, à la violence et au vandalisme», précisent les chercheurs.

Pour Carole Villiger, qui a écrit une thèse à l’Unil sur la violence en politique, «c’est surtout au niveau du discours politique que cette période est plus brutale que les décennies précédentes. On l’a oublié, mais la Suisse a déjà connu d’autres épisodes comparables dans le passé.»

Pour Ami-Jacques Rapin, «il faut aussi nuancer le constat: il y a un retour de la violence en politique dans le monde, mais pas encore chez nous. L’Europe et la Suisse ne sont pas les États-Unis. La société américaine est intrinsèquement violente. Ce n’est pas le cas dans les pays d’Europe de l’Ouest, où la violence en politique a été refoulée aux marges du système politique à tel point qu’on a pu croire à sa disparition», estime ce maître d’enseignement et de recherche à l’Unil.

Des appels au meurtre

Les manifestations ne sont pas le seul indice de la tension qui augmente. On l’a également vérifié ces derniers mois avec la multiplication des appels au meurtre. Le Tribunal fédéral a dû se prononcer sur une banderole qui suggérait de «tuer le président Erdogan avec ses propres armes». Elle avait été déployée lors d’une manifestation sur la place fédérale à Berne.

La tension était également palpable dans les jours qui ont suivi l’assassinat de Charlie Kirk, sur un campus américain. Ce militant conservateur, proche du président Trump, a été abattu au milieu d’un échange avec des étudiants. Il avait l’habitude d’aborder frontalement tous les sujets qui fâchent, comme le racisme, l’avortement, le réchauffement climatique, la théorie du genre, les théories du complot, les vaccins, etc.

Le tireur, posté sur un toit, avait préalablement gravé sur ses balles des messages antifascistes et d’autres qui dénonçaient l’homophobie. Après son arrestation, il a justifié son acte en expliquant que «certaines haines ne peuvent pas être éliminées par la négociation». Cet assassinat a eu un retentissement mondial, y compris en Suisse, où Charlie Kirk était un parfait inconnu jusque-là. Certains se sont félicités de cette exécution, avant de dresser la liste des autres personnalités qu’il faudrait abattre dans un avenir proche. Parmi elles, il y avait l’écrivaine J.K. Rowling, qui est en conflit ouvert avec la communauté trans. À l’inverse, dans le camp conservateur, certains ont pensé à imiter Charlie Kirk. Roger Köppel, le rédacteur en chef de la Weltwoche et ancien conseiller national UDC, a annoncé qu’il réfléchissait lui aussi à faire un tour des campus helvétiques pour aller débattre avec des contradicteurs.

carolevilliger 91
Carole Villiger. Historienne. Docteure en Lettres de l’Unil.
Photo Nicole Chuard © Unil

Même en Suisse!?

Ces violences qui se multiplient ne passent pas inaperçues en Suisse, où l’on croit volontiers que la neutralité et la démocratie semi-directe mettent le pays à l’abri de telles dérives. «On s’est toujours bercé de l’idée avantageuse que le système politique permettrait de juguler la violence politique, alors que ce n’est pas le cas», observe Ami-Jacques Rapin.

Selon le chercheur de l’Unil, notre système démocratique «fonctionne très bien tant que la situation politique n’est pas trop polarisée, parce que la règle du jeu veut que la minorité accepte le résultat d’une votation ou d’une élection. Quand on pense que la démocratie ne fonctionne pas, et quand l’enjeu politique devient vital ou urgent, cela peut justifier que l’ennemi ne soit plus combattu par des idées, mais par des actions violentes.»

Or, depuis quelques années, les sujets qui fâchent se succèdent. Pour Olivier Glassey, spécialiste des réseaux sociaux à l’Unil, «la succession récente d’épisodes anxiogènes joue un rôle dans la polarisation de la société. La génération Z a traversé une série de crises rarement vues, avec le dérèglement climatique, la pandémie de Covid, la guerre en Ukraine, le conflit israélo-palestinien et l’arrivée de l’intelligence artificielle. C’est une situation paradoxale où les gens sont à la fois très informés sur ces sujets, et extrêmement démunis face aux problèmes qui se posent» (lire encore son interview).

«Ce contexte est très important, ajoute Carole Villiger. J’ai toujours peur, quand on parle des violences politiques, qu’on ne voie que les actions violentes de mouvements sociaux et qu’on oublie le contexte. Il joue aussi un rôle. Prenez les discours haineux qui se multiplient en politique: c’est une violence. Les étudiants qui trouvent difficilement du travail: c’est aussi une violence. Le fait que certaines personnes confisquent l’essentiel des richesses quand d’autres dorment dans la rue: c’est encore une violence. Ce qui m’étonne, c’est qu’il n’y ait pas davantage de violence dans un tel contexte.»

Quand la Suisse était frappée

Malgré cette actualité délétère, Carole Villiger rappelle que la violence n’est pas une nouveauté en Suisse. Pour son doctorat à l’Unil, l’historienne a rencontré et interviewé des autonomistes jurassiens et leurs opposants, des antinucléaires, des terroristes, des skinheads et des islamistes.

Elle rappelle de nombreux drames que nous avons oubliés, comme cet attentat à la bombe qui a visé le rayon lingerie du grand magasin Uniprix, à l’avenue du Théâtre à Lausanne (désormais, c’est une Coop). C’était en 1981, et cet attentat avait fait 26 blessés. Il avait été revendiqué par des activistes arméniens qui avaient encore visé le Palais fédéral, l’aéroport de Kloten et la gare Cornavin à Genève à la même époque.

Carole Villiger n’a pas oublié non plus cette bombe qui a explosé dans un avion de Swissair, le 21 février 1970. L’appareil avait décollé de Zurich, en partance pour Tel-Aviv. Il y a eu une explosion au-dessus du lac des Quatre-Cantons, et il s’est crashé dans une forêt près de la centrale nucléaire de Beznau. L’attentat a fait 47 morts. Il avait été attribué à des activistes palestiniens.

«Dans les années que j’ai étudiées, il y a toute une mythologie qui est construite autour de l’idée d’une Suisse tranquille avec un régime politique stable, une économie qui marche et des droits démocratiques efficaces. Mais ce n’était pas le cas. Les épisodes violents des années 70-80 n’ont certes pas atteint les niveaux de violence qu’on observe à la même époque en Allemagne et en Italie, avec la bande à Baader et les Brigades rouges, mais il y en a eu.»

livre violence 91
Le choix de la violence en politique. Par Carole Villiger. Antipodes (2017), 296 p.

Et ça marche?

Quels résultats ont donné ces actions par le passé? C’est efficace, la violence en politique? «Ça dépend du contexte, répond Carole Villiger. Cela a fonctionné pour les séparatistes jurassiens et pour les antinucléaires. La violence permet de médiatiser une cause ou un combat qui a commencé en utilisant les outils de la démocratie directe. Et surtout, ça donne des résultats en Suisse tant que les actions politiques violentes se limitent à des dégâts matériels et qu’il n’y a pas de mort.»

Quel risque d’attentat?

Si la violence n’est pas une découverte en Suisse, l’actualité est quand même caractérisée par quelques nouveautés. Par exemple, la multiplication des passages à l’acte individuels, qui se différencient des actions réfléchies dans des mouvements sociaux structurés, qui étaient plutôt la norme jusque-là.

Selon le rapport sur la sécurité de la Suisse, qui est rédigé chaque année par le Service de renseignements de la Confédération (c’est un peu le baromètre de la violence dans le pays), «les menaces les plus importantes émanent désormais d’individus isolés, ou de petits groupes qui commettent spontanément des actes de violence».

Si le rapport met surtout l’accent sur la menace djihadiste, il évoque aussi les milieux d’extrême gauche et d’extrême droite, et alerte sur les cas de mineurs et de jeunes adultes qui se radicalisent en ligne. À ce sujet, quel est le risque d’attentat, aujourd’hui en Suisse? «La menace vient de plusieurs fronts, répond Ami-Jacques Rapin. Les causes susceptibles de justifier le recours à la violence politique sont nombreuses. Le djihadisme a déjà fait quelques victimes en Suisse, et il ne faut pas oublier le risque d’une tuerie de masse, notamment en milieu scolaire.»

Pendant les années baba cool, «les sociétés occidentales sont parvenues à juguler la violence. Elle a diminué, mais elle n’a jamais complètement disparu. La violence a été refoulée dans les marges de la société, comme dans l’espace privé, et elle s’est aussi manifestée sous des formes qui n’existaient pas auparavant, comme, par exemple, le hooliganisme des supporters de football, qui peut aussi être interprétée comme une forme rudimentaire de violence politique.»

La génération des baby boomers a pu croire qu’elle était sortie de l’histoire et de la violence, qu’on allait forcément vers le mieux, «c’est l’illusion de notre génération. L’actualité récente rappelle que cette violence est bien là, et qu’il suffit que les circonstances s’y prêtent pour qu’elle ressurgisse.» Les années baba cool ne signifiaient pas la fin de la violence, c’était juste une parenthèse.

Lire l’article suivant: Ce retour de la violence, c’est la faute des machines?

Laisser un commentaire