Nommé récemment à la tête de l’École des sciences criminelles de l’Unil, Pierre Esseiva est l’un des spécialistes suisses des stupéfiants. Cet ancien inspecteur de police dans le canton de Neuchâtel nous emmène dans les coulisses du marché illicite.

Comment fonctionne le monde des stupéfiants illégaux, en Suisse? Guidé par un chercheur, Allez savoir! propose un tour d’horizon en 9 chapitres. Présentation des produits les plus consommés, de leurs effets sur la santé, de leurs prix de vente, de leurs impacts sur la sécurité publique, des nouvelles filières internationales ainsi que des possibilités d’action de la police.
I / Les principales drogues illégales et leurs effets
«On parle généralement des Big Five. La substance la plus consommée, de loin, reste le cannabis: sa prévalence est environ dix fois supérieure à celle des autres drogues illicites», explique Pierre Esseiva, directeur de l’École des sciences criminelles de l’Unil. Vient ensuite la cocaïne, qui est aujourd’hui la substance posant le plus de problèmes, et notamment son dérivé le crack, qui est consommé sous forme de fumée. Contrairement à l’héroïne, qui provoque plutôt un état de sédation, la cocaïne et le crack sont des stimulants qui entraînent une consommation extrêmement compulsive. Certains usagers ne dorment plus, ne mangent plus et ne boivent pratiquement plus. Après plusieurs jours sans sommeil, ils peuvent présenter un état de désorganisation important. Pierre Esseiva précise: «Ce sont les usagers dépendants de cocaïne ou de crack qui sont le plus souvent à l’origine des troubles dans l’espace public. Ces substances peuvent provoquer agitation, comportements impulsifs et agressivité.»
L’héroïne est aujourd’hui moins répandue, mais elle compte encore des consommateurs qui l’utilisent par injection ou en la fumant. Il s’agit souvent de personnes ayant développé leur dépendance dans les années 80, et qui continuent à consommer. Le phénomène le plus préoccupant? Celui des consommateurs d’héroïne, stabilisés grâce à un traitement de substitution, qui découvrent le crack. Certains abandonnent leur traitement et replongent dans une consommation compulsive de crack. Ils perdent ainsi l’équilibre qu’ils avaient retrouvé.
Quant à l’ecstasy, c’est essentiellement un stupéfiant récréatif, consommé dans les festivals, les clubs et les soirées, rappelle Pierre Esseiva. Enfin, d’autres substances comme la méthamphétamine restent, pour l’instant, très marginales en Suisse.
II / Les volumes de consommation
En volume, le cannabis représente environ 86% du marché des stupéfiants, contre 8% pour la cocaïne, 4% pour l’héroïne et 1% pour l’ecstasy. En revanche, si l’on considère l’argent généré par le trafic, la cocaïne constitue aujourd’hui le premier marché illicite en Suisse. Pierre Esseiva explique que le cannabis est relativement peu coûteux, en partie autoproduit, partagé entre consommateurs, ce qui limite les échanges commerciaux. À l’inverse, la cocaïne provient exclusivement du marché noir, est distribuée par des réseaux structurés et conserve un prix élevé, malgré une baisse progressive des tarifs et une augmentation de sa pureté.
III / Les prix et la pureté
Selon Pierre Esseiva, la hausse de la pureté de la cocaïne s’explique probablement par plusieurs facteurs. D’abord, les méthodes de production se sont améliorées dans les pays producteurs, soit la Colombie, le Pérou et la Bolivie, ce qui permet d’obtenir une cocaïne beaucoup plus pure qu’auparavant. De plus, en Suisse, les revendeurs coupent de moins en moins leur marchandise. Dans un marché très concurrentiel, proposer un produit de meilleure qualité est devenu un moyen de fidéliser la clientèle. Résultat: en une dizaine d’années, la pureté a quasiment doublé, alors que les prix ont baissé.
Selon Pierre Esseiva, l’évolution des filières d’approvisionnement pourrait également expliquer la baisse des prix. Alors que la cocaïne transitait autrefois principalement par les Pays-Bas et l’Espagne, la France jouerait aujourd’hui un rôle plus important, notamment via les Antilles et Paris. Ces nouvelles routes permettraient aux trafiquants d’acheter la cocaïne à un prix plus bas – moins d’intermédiaires – puis de répercuter cette baisse sur les consommateurs, tout en conservant des marges intéressantes. Comme pour le tabac ou l’alcool, un prix plus faible rend le produit plus attractif.
En cinq ou six ans, le prix de la cocaïne a baissé de moitié. Aujourd’hui, un gramme coûte environ 100 francs et représente cinq consommations, soit une vingtaine de francs la prise. «C’est moins coûteux que d’aller au cinéma», remarque Pierre Esseiva. Dans le canton de Vaud, le chiffre d’affaires est estimé à environ 50 millions de francs par an, et près de 500 millions à l’échelle de la Suisse. Cela en fait le marché des stupéfiants le plus lucratif. Contrairement à l’ecstasy, dont le trafic reste souvent peu structuré et limité à de petits réseaux de revente entre connaissances, le marché de la cocaïne est organisé par de véritables réseaux criminels.
IV / Les profils des consommateurs
Les personnes dépendantes restent minoritaires. La plupart des consommateurs et consommatrices utilisent la cocaïne soit dans un contexte festif, soit dans une optique fonctionnelle, pour tenir le coup dans des professions particulièrement exigeantes ou stressantes. Ces personnes mènent généralement une vie normale et consacrent environ 1000 à 1200 francs par an à leur consommation, contre près de 120 000 francs pour un consommateur fortement dépendant. Ce dernier ne peut maintenir ce rythme que durant un temps restreint.
Selon le professeur vaudois, environ 80% des consommateurs dépendants sont des hommes. «Les personnes dépendantes ont grandi dans un environnement marqué par la toxicomanie ou ont vécu des traumatismes importants – abus, maltraitance ou abandon – lors de leur enfance. » Pierre Esseiva précise encore: «Certaines nous disent qu’elles n’ont plus rien, donc plus rien à perdre. Elles se moquent des risques liés à leur consommation. On peut parler de dépendance destructive.»
V / Les drogues illégales et la santé
Même chez les consommateurs festifs ou fonctionnels, la cocaïne n’est pas sans danger. Les risques augmentent avec la consommation cumulée au fil des années. Comme il s’agit d’un puissant stimulant, elle sollicite fortement le système cardiovasculaire. Pierre Esseiva rappelle qu’à long terme, elle peut favoriser des troubles du rythme cardiaque, des tachycardies ou encore des infarctus. D’autant que les produits sont aujourd’hui de plus en plus purs.
Le professeur précise qu’il ne faut pas non plus perdre le sens des proportions. «Oui, la consommation de cocaïne augmente, mais elle reste largement moins répandue que celle du tabac ou de l’alcool. Si l’on regarde les enjeux de santé publique, l’alcool et le tabac restent de loin les principaux problèmes.» Le nombre de personnes qui développent des maladies en lien avec ces substances n’a rien à voir avec ce que l’on observe pour la cocaïne.
VI / Qui sont les trafiquants?
Si ce sont les trafiquants originaires d’Afrique de l’Ouest qui sont les plus visibles dans l’espace public, ils sont loin d’être les seuls. Il existe aussi des réseaux latino-américains, notamment dans le milieu de la nuit et de la prostitution, ainsi que des réseaux issus des Balkans. Pierre Esseiva explique que les réseaux nigérians sont assez bien connus. «Ce ne sont pas des mafias au sens italien du terme, avec une structure très hiérarchisée, mais plutôt de petites entités relativement autonomes. Les trafiquants nigérians arrivent le plus souvent par l’Italie, avec des visas Schengen.» Les nouveaux arrivants sont formés par leurs pairs: reconnaître les policiers, préparer les boulettes de cocaïne, les dissimuler et les vendre. Ils reçoivent même leurs premières doses pour démarrer leur activité. Pierre Esseiva détaille: «Au début, ils vendent principalement à des usagers dépendants. C’est la clientèle la moins intéressante, parce qu’elle a peu d’argent et négocie en permanence les prix. Beaucoup viennent avec l’espoir de gagner facilement de l’argent. En réalité, très peu s’enrichissent.» La plupart vivent avec 1000 à 1500 francs par mois, tout en envoyant une partie de cette somme à leur famille restée au pays. S’ils parviennent à fidéliser une clientèle solvable et à obtenir les coordonnées de leurs clients, ils peuvent gravir les échelons du réseau.
Certains y arrivent en établissant un contact direct avec des fournisseurs, notamment aux Pays-Bas ou en Espagne. Ils deviennent eux-mêmes importateurs. «En achetant la cocaïne directement à la source, ils bénéficient de prix beaucoup plus avantageux et peuvent réaliser des gains très importants, parfois de l’ordre de 100 000 à 300 000 francs par an. Mais ces parcours restent exceptionnels. Beaucoup espèrent y parvenir, très peu y arrivent.»
Les réseaux albanophones sont un peu mieux structurés que les Nigérians. Ils fonctionnent aussi en petites cellules. C’est ce qui rend la lutte difficile: lorsqu’un réseau est démantelé, un autre prend rapidement sa place. Tant que la demande existe, l’offre se réorganise. C’est un peu le jeu du chat et de la souris, constate Pierre Esseiva.
VII / Où sont les «hotspots»?
En Europe, selon l’European Drug Agency, les principaux «hotspots» de consommation se situent en Belgique, aux Pays-Bas, en Espagne et en Suisse. Parmi les trente villes européennes où la consommation de cocaïne est la plus élevée figurent treize villes suisses, dont Zurich, Lausanne, Genève, Yverdon-les-Bains, Lugano et Coire.
Contrairement aux pays du Nord – où l’amphétamine domine – ou à certains pays d’Europe de l’Est – où la méthamphétamine est plus répandue – la cocaïne est aujourd’hui le principal problème en Suisse. Pierre Esseiva constate: «Tous les indicateurs sont en hausse: les analyses des eaux usées, les saisies policières et les prises en charge thérapeutiques montrent une augmentation continue de la consommation.»
Dans le canton de Vaud, Lausanne était attendue comme principal «hotspot» en raison de sa taille, de sa vie nocturne et de la présence de différents profils de consommateurs et consommatrices. En revanche, Yverdon-les-Bains a davantage surpris. Les analyses des eaux usées y révèlent une consommation nettement plus importante qu’à Morges. Les raisons restent toutefois à élucider.
VIII / Que fait la police?
Pierre Esseiva rappelle le premier rôle de la police: il n’y a pas d’impunité à vendre des drogues illicites. Les trafiquants savent qu’ils prennent un risque à chaque transaction. L’autre priorité est d’éviter que le trafic ne dégénère en violences, comme on peut le voir dans certains quartiers en France, en Belgique ou aux Pays-Bas. En Suisse, il n’existe pas de zones de non-droit et la police intervient très rapidement au moindre épisode d’affrontement. Elle concentre ses efforts sur le démantèlement des réseaux criminels plutôt que sur la répression des consommateurs et consommatrices.
Mais la réponse ne peut pas être uniquement répressive. Les polices travaillent de plus en plus avec les acteurs de la santé publique et de la réduction des risques pour limiter les nuisances dans l’espace public. L’idée est d’accepter qu’une partie des personnes continue à consommer, tout en faisant en sorte que cela perturbe le moins possible la population.
Pierre Esseiva cite les exemples de Bienne et de Berne. Des lieux d’accueil permettent aux usagers de se retrouver, d’accéder à du matériel stérile et tolèrent, dans un cadre limité, le microdeal entre consommateurs, plutôt que de voir ces transactions se dérouler devant la gare. Les intervenants sociaux agissent en première ligne lorsque certains comportements posent problème. Si le dialogue ne suffit pas, la police prend le relais, notamment par des interdictions de périmètre. «Ils ont des droits, mais il y a aussi des règles», résume Pierre Esseiva.
IX / La piste portugaise
Pour Pierre Esseiva, le modèle portugais constitue une piste intéressante. Le trafic reste pénalement sanctionné, mais les consommateurs et consommatrices se voient proposer un programme de prévention ou de traitement plutôt qu’une peine de prison. «On sait que la prison ne va pas résoudre le problème. En revanche, offrir un accompagnement peut permettre à certaines personnes de sortir de leur consommation.»
