En 1798, Germaine de Staël rédige Des circonstances actuelles qui peuvent terminer la Révolution et des principes qui doivent fonder la République en France. Cet essai politique rassemble les réflexions d’une observatrice privilégiée des événements. Née en 1766, la baronne a connu l’Ancien Régime, assisté aux États généraux de 1789 et œuvré en faveur de l’installation d’une monarchie constitutionnelle «à l’anglaise». Face à la violence, elle s’échappe de Paris pour le château familial de Coppet le 2 septembre 1792. De retour dans la capitale en mai 1795, elle se rapproche des modérés du Directoire et tient salon.
Les idées politiques de Germaine de Staël, et en particulier ses intérêts pour la liberté d’expression, la liberté de la presse et la formation de l’opinion publique, figurent au centre d’un ouvrage récent de Biancamaria Fontana, professeure honoraire au Centre Walras Pareto de l’Unil (lire l’article). Au fil des pages, on (re)découvre une intellectuelle pondérée, pragmatique et lucide – voire pessimiste –, qui pose des questions pertinentes de nos jours.
«La liberté de la presse est sans doute le plus grand moyen d’arrêter l’oppression et de propager les lumières, mais […]» Ainsi débute le chapitre IV, consacré aux journaux, dans Des circonstances actuelles. Comme d’autres, Germaine de Staël estime de plus qu’une presse et une opinion publique libres sont nécessaires pour que les gouvernements agissent de manière transparente et rendent des comptes.
Le «mais» de la citation de la baronne ouvre sur ses craintes face à l’incroyable croissance du nombre de journaux qui se produit au début de la Révolution. Ces publications usent volontiers de la calomnie et de la provocation au moyen d’un langage violent, «non pour propager les idées, mais pour agiter avec les faits». Ces derniers étant bien sûr parfois faux.
Intellectuelle célèbre et influente, visible dans l’espace public et femme en prime, Germaine de Staël en a été la cible. Comment réparer une réputation endommagée par des mensonges? «Quelques amis savent la vérité, mais le reste du monde apprend le nom en même temps que l’injure et ne sépare point l’une de l’autre», note-t-elle avec dépit. De la violence, des attaques personnelles et des faits inventés? En lisant cela, presque 230 ans plus tard, il est impossible de ne pas penser aux excès des réseaux sociaux, qui exercent une forte influence sur l’opinion publique.
Germaine de Staël a également constaté ce que l’on n’appelait pas encore la notion familière à nos oreilles de polarisation des extrêmes. Celle-ci engendre, au choix, la peur, le conformisme ou l’indifférence auprès de la majorité dite silencieuse. Ainsi écrit-elle, «[d]ans un empire où deux partis opposés se combattent avec fureur, il y a bien peu d’opinion publique. Tous les jugements s’exaltent par l’opposition. La haine qu’inspire aux partis exaltés la moindre objection à leurs desseins force chaque homme à s’appuyer d’un certain nombre de ses semblables et, comme dans les lieux infestés de brigands, on ne marche qu’en caravane.»
