
Comment fonctionnent les chantiers de construction ? Quels en sont les hiérarchies, les structures et les rituels? La sociologue Laura Galhano s’est penchée avec passion sur ce sujet complexe. L’occasion d’ébranler quelques idées reçues.
Docteure en sciences sociales de l’Unil, Laura Galhano a consacré sa thèse au secteur de la construction. Elle-même fille d’émigrants portugais arrivés en Suisse au début des années 90, elle en a tiré un livre, Sociologie des chantiers, qui lui permet de raccorder sa propre histoire à celle des autres et «à l’histoire de la société dans son ensemble». Le propos est original, l’approche passionnante, le résultat stimulant. Sous-titré Ordre moral et catégorisations sociales dans le gros œuvre en Suisse, l’ouvrage offre un accès inédit et tout en finesse à un monde dont, en général, on ignore aussi bien les codes que la richesse.
Pour sa recherche, Laura Galhano a donné la parole aux maçons, aux contremaîtres, aux recruteurs et aux conducteurs de travaux. Elle s’est aussi intéressée au statut et à la place des femmes dans cet univers essentiellement masculin. Elle a tenté de reproduire fidèlement le discours de ses interlocuteurs pour en dégager les logiques internes et les structures partagées. Refusant de s’inscrire dans une approche théorique tranchée et fermée, l’auteure a par ailleurs préféré recourir à ce que l’on nomme des «concepts sensibilisants», soit à «une espèce de boîte à outils théorique» permettant une grande flexibilité d’approches.
Pourquoi se concentrer sur le gros œuvre? «Parce qu’il s’agit d’un univers marqué par une forte hiérarchisation de l’espace et des tâches» et que le travail y est «symboliquement très codifié». Les différents statuts y sont soulignés par les vêtements, les casques, leur niveau d’usure et de salissure ainsi que par les postures. Les chefs, par exemple, se tiennent droits et semblent plus propres. C’est par ailleurs un monde qui demande des capacités d’adaptation et de mobilité géographique rarement soulignées et pourtant essentielles. Enfin, il s’agit d’emplois qui souffrent tout à la fois d’une grande précarité – le chômage, en lien avec les fluctuations saisonnières, y est quasi programmé – et d’un manque certain de reconnaissance.
Dans son étude, Laura Galhano relève qu’en Suisse un très fort pourcentage des maçons est d’origine portugaise. Elle précise toutefois que «lorsque l’on parle de “Portugais” dans le cadre de la construction, ce n’est pas tant une nationalité qui est mise en avant, mais une éthique et une place de travail». Elle souligne enfin l’importance des moments de convivialité sur les chantiers. Et notamment le rôle rassembleur des repas du vendredi où, tout naturellement, les plats et les pâtisseries renvoient au pays d’où l’on vient.

Épistémé (2026), 220 p.
