K. Völlmer Mateus – Une bénédiction « Hand to Eye » – 2017

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Pour citer cet article : Völlmer Mateus, K. (2017). « Une bénédiction “Hand to Eye”. » Les Cahiers de l’ILTP, mis en ligne en mars 2017 : 4 pages. Disponible en libre accès à l’adresse http://wp.unil.ch/lescahiersiltp/

 

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Katharina Völlmer Mateus[1]

1. Présentation

Je parle en tant que pasteure au service de la Communauté œcuménique des sourds et malentendants de Genève – de la COSMG. Pour situer ma « situation bénédictoire » si je puis dire, il peut être utile de décrire brièvement le cadre de communication au sein de cette communauté. Les membres de la COSMG communiquent de manières variées : la lecture labiale et l’oralisation (prononciation sourde) ; une minorité utilise le langage parlé complété (LPC). Et puis, pour une grande majorité, il y a la langue des signes française (LSF). Mais les membres de la COSMG ne parlent pas tous ni ne comprennent pas tous la LSF. La maîtrise du vocabulaire et la familiarité avec cette langue diffèrent beaucoup de l’un·e à l’autre. Certaines personnes sont aidées par un appareil auditif.

Est-ce qu’il y a parmi les lecteurs quelqu’un qui parle la LSF ? Ceux qui ont vu le spectacle du Cirque suisse Knie en 2016 ont eu une belle démonstration que la langue des signes est une langue comme les autres : langue étrangère pour les uns, langue maternelle pour les autres. En même temps, la langue des signes est une langue pas comme les autres ; car, en langue des signes, on peut parler à un grand public même si on est privé de micro. Juste pour rappel : « Les sourds » ne sont pas muets.

Moi-même, je suis entendante et je n’ai que quelques petites notions de la LSF. La plupart des activités de la COSMG s’adressent à un public mixte, c’est-à-dire qu’il est composé de sourds et d’entendants réunis. Nos célébrations et nos autres activités sont donc au moins bilingues : LSF et français parlé. En général, nous engageons des interprètes LSF. Souvent, nous projetons les textes sur un écran.

2. Communication « Hand to Eye » à l’exemple de la bénédiction en fin de célébration

La langue des signes est un mode de communication Hand to Eye : Ce sont les mains qui communiquent aux yeux. Et non pas la bouche qui communique à l’oreille.

Parlons donc du sujet de la bénédiction. En général, la bénédiction se présente comme un binôme : une parole et un geste. Si la parole et le geste sont nécessaires comme deux éléments parallèles, mais distincts[2], alors, la communication Hand to Eye pose un problème. Prenons l’exemple de la bénédiction en fin de célébration !

  • Premier cas : je fais un geste de bénédiction. Je me rends donc muette pour la LSF. En faisant le geste, je ne peux plus parler en langue des signes. Mes mains sont nécessaires pour faire le geste et deviennent incapables de parler. Je ne peux pas accompagner mon geste par une parole en langue des signes.
  • Deuxième cas : je dis les paroles de bénédiction en LSF. À ce moment, mes mains ne sont pas disponibles pour un geste, car j’en ai besoin pour parler. Il est vrai que le mot « bénir » en langue des signes ressemble à un geste de bénédiction. Mais au sens strict, les signes de la LSF ne sont pas des gestes. Ils sont du vocabulaire.
  • Troisième cas : si je ne parle pas moi-même la LSF, c’est l’interprète qui traduit ce que je dis. Je me mets donc à prononcer les paroles de bénédiction accompagnées par un geste vers l’assemblée ; mais les yeux de l’assemblée sourde sont orientés vers l’interprète ou bien vers le texte projeté sur l’écran. Les gens ne voient pas forcément la personne qui fait le geste de bénédiction. Est-ce que le geste va donc dans le vide ? Ou est-ce que le geste est nécessaire pour le principe, pour que la bénédiction puisse fonctionner ?

Constat : en LSF, la parole et le geste sont séparés l’un de l’autre. La séparation peut se faire dans le temps et l’on fait l’un après l’autre. La séparation peut aussi se faire dans l’espace, en deux lieux car il y a deux personnes différentes : l’une qui fait le geste et l’autre qui dit la parole.

Qu’est-ce que cela signifie ? Je dirais que nous avons ici une petite prophylaxie contre une compréhension magique du binôme parole/geste ainsi qu’un recentrage sur l’auteur même de la bénédiction, sur Dieu, qui se débrouille et se débrouillera aussi dans ces conditions pour que sa bénédiction puisse être performante.

Regardons encore le geste de réception de la bénédiction, du côté de l’assemblée. Si une personne sourde faisait un geste de réception de bénédiction en baissant la tête en signe de recueillement, comme nous aimons parfois le faire, et peut-être, en plus, en fermant les yeux, elle se rendrait doublement sourde, pour ainsi dire. En baissant la tête, elle s’éclipserait de la communication car elle ne verrait plus ce qui se dit. Il faut donc que le recroquevillement comme geste de réception soit remplacé par un geste d’ouverture. Pour moi, cette attitude corporelle de l’assemblée sourde semble être une attitude plus cohérente devant la situation d’accueillir la bonne nouvelle de la bénédiction divine.

3. « Notre » geste de bénédiction, en COSMG

Le problème que nous venons de constater – qu’il existe une certaine concurrence entre signe et geste – n’en est pas un pour les sourds. D’après mon vécu en communauté, les personnes sourdes ont l’habitude de comprendre avec leur corps et leur âme. Mais peut-être qu’il faut quand-même admettre que le moment traditionnel de la bénédiction finale par le/la ministre n’est pas ce qu’il y a de plus adapté pour une « assemblée Hand to Eye ».

Depuis un certain temps, j’observe, dans nos célébrations, l’importance d’un autre moment liturgique. Il s’agit du moment de la salutation de paix qui fait partie de la liturgie de l’eucharistie. Dans les célébrations de la COSMG, cette salutation est un moment où tout le monde a tendance à aller vers tout le monde. Surtout après les vacances et surtout vers les personnes qu’on sait être en souffrance, en deuil etc. C’est un moment d’émotion. C’est souvent joyeux. C’est majestueux. C’est honnête. C’est un mouvement exponentiel qui inclut chacun. C’est contagieux.

Et vous pouvez imaginer mon grand plaisir quand j’ai re-découvert[3] que le terme « saluer/salutation » (aspazomai/aspasmos) fait partie du champ sémantique de la bénédiction. Aspazomai (saluer) est l’une des catégories de eulogeo/eulogein/eulogia (bénir). On se souvient évidemment surtout de la salutation de l’ange à Marie (xairé).

Voilà donc ma réponse au défi posé de vous parler de « mes » gestes de bénédiction » : dans le cadre de la COSMG, actuellement, notre geste de bénédiction, c’est la salutation de paix. Un geste multiforme, libre dans la réalisation, extensible, légèrement anarchique. Un geste réciproque, en vis-à-vis (auf Augenhöhe). Un geste liturgique dans le sens du terme de leiturgia, un geste qui appartient à l’assemblée même[4]. Un geste collectif de bénédiction qui crée la communauté du moment, une communauté de « xairontes », de ceux qui sont dans la joie de « dire du bien » les uns des autres, de « dire du bien » de Dieu.

4. Luc 24, 50-53 en LSF

Visionnement de la vidéo de Luc 24, 50-53 en LSF[5].

http://www.bible-lsf.org/evangile-de-luc

Jésus bénit (eulogein) les disciples et les disciples bénissent / louent Dieu / chantent la louange de Dieu (eulogein).

5. Post-Scriptum

La LSF offre d’ailleurs une belle solution concernant la question de la forme grammaticalement correcte de la bénédiction. Comment rendre, en français, ce fameux Jussif hébreu, qui n’est ni prière, ni affirmation ni parole de soutien, ni promesse ou souhait ? « Que Dieu vous bénisse » ou bien « Dieu vous bénit » ?

En LSF, on dira : « Dieu. Bénir. Vou

[1] Prise de parole de Katharina Vollmer Mateus à l’occasion des journées de lancement de l’Institut Lémanique de Théologie Pratique, tenues les 29 et 30 septembre 2016 aux Universités de Lausanne et Genève. L’auteure est pasteure auprès de la Communauté œcuménique des sourds et malentendants de Genève / COSMG.

[2] Par exemple : « Zum Segen gehören ein Wort und eine Geste der Segnenden » Deutschschweizer Liturgiekommission www.gottesdienst-ref.ch V Cd1-02 Segnungsfeier.

[3] Theologisches Begriffslexikon zum NT. Lothar Coenen, Klaus Haacker, 2005, 1628.s.

[4] Sur le fond de l’histoire de la surdité : une des grandes souffrances dans l’histoire même récente de la surdité était/est que beaucoup de sourds n’ont pas le moyen de s’exprimer individuellement. Sur ce thème, voir Radio Télévision Suisse, « Sourds en quête d’histoire », Signes : 23 janvier 2016 : https://www.rts.ch/play/tv/signes/video/sourds-en-quete-dhistoire?id=7437728).

[5] La Bible LSF, Évangile de Luc, chapitre 24, versets 50 à 53 : http://www.bible-lsf.org/evangile-de-luc