C. Collaud – Quels gestes de bénédiction pour quelles significations ? Une plongée dans un univers symbolique en vue d’un retour ! – 2017

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Pour citer cet article : Collaud, Chr. (2017). « Quels gestes de bénédiction pour quelles significations ? Une plongée dans un univers symbolique… en vue d’un retour ! » Les Cahiers de l’ILTP, mis en ligne en mars 2017 : 6 pages. Disponible en libre accès à l’adresse http://wp.unil.ch/lescahiersiltp/

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Christophe Collaud[1]

« Pour célébrer, robe noire ou aube blanche ? » La question est cyclique et réanime les débats entre collègues à intervalles réguliers. Beaucoup ont un avis bien tranché sur la question. Je vous avouerai avoir moi-même des critères assez stricts pour évaluer une célébration et décider d’y porter tel ou tel vêtement liturgique. Cependant, il y a un temps où je range, non pas mes robes, mais mes jugements au placard, c’est dans le cas d’une bénédiction de mariage. En effet, lors de ces cérémonies très particulières, j’offre toujours la tâche de choisir ma robe aux futurs mariés. Et le moment où je pose la question, le temps de discussion qui s’ensuit, n’est jamais du temps perdu dans la préparation du mariage. J’ai souvent été frappé à quel point, les couples répondaient rapidement à la question de la robe : qu’ils choisissent l’une ou l’autre, l’un des choix est très souvent évident pour eux. Dans leur représentation du mariage, le pasteur porte déjà l’une ou l’autre des robes.

La question, amène les mariés à me parler de leur cérémonie fantasmée, de leur vision de ce à quoi devrait ressembler leur mariage, de l’image qu’ils se font d’une bénédiction idéale. Il en va d’ailleurs de même avec le choix du lieu, de la décoration, de la musique, etc. Le choix de ces éléments traduit une certaine vision de leur cérémonie et implique profondément le sens qu’ils donneront à cette cérémonie, bien plus que ce que pourra dire le pasteur dans sa prédication. Oui, le sens d’une bénédiction, la manière dont les destinataires de celle-ci la recevront, dont ceux qui y assistent la comprendront, réside bien plus dans les éléments accessoires qui l’entourent et la constituent que dans le sens intelligible des paroles prononcées par le ministre.

Vient alors une seconde question, encore plus révélatrice du sens accordé à la bénédiction de leur mariage : « quel geste pour votre bénédiction nuptiale ? »

  • Une imposition des mains à genoux ? Témoignant de votre inscription dans une tradition, dans une société et une histoire, traduisant une certaine forme de dévotion, marquant une certaine sacralité de la chose ?
  • Un geste de bénédiction debout ? Comparable à la bénédiction de fin de culte ? Accentuant corporellement la notion d’envoi, témoignant d’une certaine indépendance et confiance en vous-même ?
  • Un geste plus intimiste ? Le pasteur prend vos deux mains jointes et bénit cette jonction, par exemple ? Geste qui reflète alors davantage votre vision du mariage comme quelque chose d’intime, un petit nid à vous ?

Les gestes possibles pour une bénédiction sont nombreux, mais pas interchangeables : chacun d’eux exprimera différemment la bénédiction, chacun d’eux imprimera différemment la bénédiction. Romano Guardini, nous invite à placer au cœur même du principe liturgique le corporel comme moyen de réception et d’expression spirituelle : Im-pression et ex-pression[2]. Le geste, et l’ensemble de la liturgie (ces formes, son utilisation des corps, et même ces mots qui ne sont que des images de ce qu’ils expriment) est sceau : sceau permettant d’imprimer au cœur de l’âme d’une personne la bénédiction que Dieu lui adresse, sceau permettant à l’âme d’exprimer une intention, une prière à Dieu. Mais comme le sceau qui ne porte qu’un dessin symbolisant son propriétaire, la liturgie n’est que symbole : symbole de ce qui est exprimé, symbole de ce qui est imprimé.

La lecture de la liturgie comme symbole esquissée par Guardini, est reprise abondamment par le théologien Louis-Marie Chauvet à travers de nombreuses publications, dont notamment son ouvrage majeur : Symbole et Sacrement[3]. Je m’en inspire principalement pour les propos qui vont suivre :

Tout naturellement, j’ai dit « la liturgie n’est que symbole », tout naturellement j’ai déprécié ce qualificatif parce qu’aujourd’hui, c’est ainsi que nous traitons le symbole. « C’est symbolique », disons-nous, comme pour dire que c’est de moindre importance. Or non, justement, la liturgie est symbole et ce n’est rien enlever à son sérieux et à sa pertinence que de dire cela. La liturgie est symbole en ce qu’elle est renvoi : elle renvoie à une réalité spirituelle difficilement exprimable autrement que par des formes, des gestes, des images. La liturgie est symbole parce qu’elle crée des ponts entre le spirituel et le corporel, elle le fait en permettant de vivre une réalité spirituelle dans notre monde matériel. J’aurais presque envie de pousser l’analogie en disant que la liturgie est à l’image de Jésus de Nazareth, incarnation corporelle permettant d’approcher le Christ, de percevoir quelque chose de Dieu.

De la liturgie, l’humain est l’acteur, l’humain est le locuteur quand il s’adresse à Dieu, l’humain est le destinataire quand il cherche à y recevoir quelque chose de Dieu. La liturgie est corporelle, elle naît dans notre monde est y est animée, et pourtant elle est symbole, elle signifie la liturgie céleste, elle signifie le dialogue spirituel dont Dieu est l’initiateur, dont Dieu est le locuteur, dont Dieu est le destinataire en écoutant les prières de son peuple. La liturgie terrestre, corporelle, est symbole : elle est pont, passage nécessaire, vers la réalité spirituelle d’une liturgie céleste, elle est moyen de communication dans ce chant d’amour entre Dieu et l’humanité dans lequel chacun des amants est situé sur un autre plan.

Mais pour que la signification du sceau soit comprise, il faut quelques notions d’héraldique, sinon le symbole ne pourra être lu et ne pourra servir de pont. Il en va de même pour la liturgie qui doit nous entraîner dans un univers symbolique compréhensible afin de nous renvoyer vers un univers spirituel, afin de renvoyer vers quelque chose. Or le pasteur du XXIe siècle est globalement confronté à une méconnaissance de l’univers symbolique du christianisme. Méconnaissance relative cependant, puisqu’il y a quelques restes, puisque les futurs mariés ont une vision fantasmée de leur bénédiction de mariage. On ne part pas de rien non plus. Cela aurait peut-être été plus facile de partir de rien, de devoir recréer un ensemble symbolique pertinent et lisible aujourd’hui. Mais ce n’est pas le cas, et nous ne pouvons faire l’économie de nos gestes traditionnels puisqu’ils sont toujours attendus et demandés, même s’ils ne sont pas toujours bien compris.

En cherchant à coller au plus près à la cérémonie fantasmée des futurs mariés, le ministre les aide à franchir le pas, à entrer dans un univers symbolique. Leur imposer une célébration tout autre, c’est bloquer le dialogue, c’est empêcher le moindre pas entre leur univers terrestre et l’univers spirituel. En cherchant à répondre à leur demande, en cherchant à leur offrir une célébration qui leur correspond, le ministre ouvrira aux futurs mariés la porte de leur univers symbolique. Il leur permettra, en partant des formes et des gestes connus et attendus, de vivre un temps à part, de vivre un temps symbolique, d’entrer en communication avec leur monde spirituel.

Chaque geste, chaque forme peut devenir signifiant. L’accomplissement de la liturgie est donc un exercice de style de la part du ministre qui fonctionne alors en partie comme un guide touristique : à lui de mettre l’accent sur tel ou tel aspect de sa célébration, à lui d’appuyer tel ou tel geste, telle ou telle parole, afin de montrer la cohérence de l’univers symbolique qu’il fait visiter, afin d’aider mariés et assistance à en dégager un sens spirituel. À ceux qui estime que la liturgie n’est que la récitation de quelques prières, l’accomplissement mécanique de quelques gestes, j’aimerais affirmer au contraire que célébrer une liturgie, particulièrement devant un public peu habitué à l’univers symbolique chrétien, est un exercice exigent pour le théologien de terrain qu’est le pasteur, comparable peut-être au travail d’un guide qui tentera de faire visiter son musée à une classe de lycéens.

Lors de cette visite de l’univers symbolique qu’ils ont en partie choisi, il sera peut-être possible de tenter de corriger pour un peu le sens donné par les mariés à la cérémonie. Dans le cas d’un couple que le pasteur estime trop centré sur eux, sur leur relation intime, il sera possible d’appuyer sur le rôle des témoins, sur la présence de l’assemblée, sur les anneaux témoignant au monde de leur union. Pour un couple chez qui Dieu est un peu trop évacué, il sera possible de mettre l’accent sur les flammes des bougies, sur la douce lumière filtrant à travers les vitraux, témoignage discret d’une présence autre qui soutient leur amour l’un pour l’autre. Ce ne sont que quelques exemples car évidemment, chaque cérémonie est particulière et invite à une réflexion propre.

Mais nous le savons bien : la cérémonie n’est qu’un temps de cette journée. Ce qui préoccupe souvent le plus les futurs mariés, ce n’est pas la quête de sens de la célébration, c’est la suite : l’apéritif, le photographe, le repas, la musique, le bal, etc. Et puis, ce jour du mariage, ce n’est qu’un temps également, demain il y aura les rangements à faire, les factures à payer, le retour au travail après la lune de miel, le retour à la vie normale : retour dans ce monde corporel qui est le nôtre. C’est le cas de tout geste de bénédiction, c’est le cas de toute liturgie, elle est visite d’un univers symbolique, elle est expérience de spiritualité, mais elle est limitée dans le temps et dans l’espace. Elle est sceau que l’on repose après l’avoir utilisé, mais qui devrait laisser une marque dans notre vie corporelle.

La préoccupation des futurs mariés est d’avoir une belle cérémonie, une belle journée de fête. La préoccupation du pasteur devrait aller plus loin : qu’est-ce qui va rester ? Qu’est-ce qui sera im-primeren eux par la liturgie ? Quelle marque va laisser la bénédiction de leur mariage ? Soyons lucide, il ne restera pas grand-chose : une impression générale, un geste symbolique fort, un détail. Mais pour que ce petit quelque chose, pas forcément intelligible, puisse rester imprimé à la suite de la visite de l’univers symbolique, il me semble que la sortie de la célébration doit être particulièrement soignée. L’envoi et la bénédiction finale permettent de faire le pont, non plus cette fois entre la réalité corporelle et la réalité spirituelle, mais entre l’instant vécu et la vie de tous les jours. L’envoi dit la nécessité de retourner dans le monde, de vivre dans notre réalité corporelle. La bénédiction finale dit « oui, mais un peu différemment », elle rappelle que quelque chose a été vécu et que ce quelque chose doit changer quelque peu notre vie corporelle. On n’entre pas dans l’univers symbolique de la liturgie pour y demeurer. On s’extrait un temps de notre vie, on fait une halte dans la liturgie, et on retourne à notre vie, mais qui s’en retrouve alors un petit peu décalée, enrichie d’un surplus de sens. Ce surplus de sens n’est pas forcement intelligible, il naît d’avoir vécu une impression, une sensation de rencontre avec un univers spirituel.

J’ai parlé du mariage parce qu’il s’agit d’un exemple particulièrement frappant où chaque donnée est mise en relief par l’investissement placé sur ce type de cérémonie, mais le schéma que j’ai essayé de dresser est à mon avis valable pour toute cérémonie bénédictive : baptême, confirmation, onction des malades, consécration, service funèbre (en considérant que ce service est une bénédiction donnée à ceux qui reste), et même le culte dominical qui doit toujours être bénédiction. J’essaye donc de synthétiser le schéma que je propose :

  1. Le ministre est face à un public qui attend quelque chose.
  2. Le ministre, lui, veut les accompagner dans un univers symbolique.
  3. Plus il répondra aux attentes de son public, plus facilement il les fera entrer dans l’univers symbolique de la célébration.
  4. Dans l’univers symbolique, le ministre servira de guide. Il montrera les éléments, il appuiera davantage tel ou tel élément.
  5. Cependant le sens en sera déduit par le public, ou plus exactement le sens « frappera », se pressera contre lui, s’im-primera en lui.
  6. Enfin, au sortir de la célébration, le ministre liera sa célébration à la vie mondaine par l’envoi,
  7. Il relira la vie mondaine à la vie spirituelle expérimentée dans l’univers symbolique de la célébration par la bénédiction finale.

Ainsi, la célébration bénédictive laissera une trace qui rendra le sujet à sa vie mondaine, une vie cependant légèrement décalée de ce qu’elle était auparavant.

Les gestes, les formes et les images de la liturgie sont innombrables. Les types de bénédictions peuvent également être distingués dans un large spectre. Cependant, tous ces types ne sont que des expressions d’une seule bénédiction, celle de l’alliance de Dieu avec l’individu. Les gestes et les formes liturgiques interpréteront La Bénédiction dans le cadre d’un certain type de bénédiction avec un certain contenu signifiant propre aux besoins de chaque situation.

Aujourd’hui, nous lançons un institut de recherche. Aujourd’hui nous inaugurons des champs que nous voulons investiguer. Alors, permettez-moi de terminer cette intervention par une question à laquelle j’espère pouvoir contribuer avec l’aide de notre nouvel institut : parmi les formes théologiques que prend la bénédiction de Dieu, il y en a évidemment une centrale en christianisme, scandale pour certains, folie pour d’autres, mais puissance et sagesse de Dieu pour nous, c’est la bénédiction que nous recevons par la croix. Cette bénédiction est signifiée dans la liturgie notamment au travers des deux sacrements : le baptême – au cours duquel le novice est plongé dans l’eau pour y mourir avant d’être relevé de cette mort – et surtout la Sainte Cène par laquelle nous annonçons la mort du Seigneur.

Scandale, folie, ces adjectifs pauliniens pour parler de cette bénédiction ont encore toute leur pertinence aujourd’hui. Le sens que les gens reçoivent du baptême est plus généralement celui de la célébration de la vie, celui de l’amour filial, éventuellement pour les plus pratiquants l’accueil de l’enfant dans la communauté : aucune conscience que c’est en la mort du Christ que l’on baptise. Même la Cène, plus directement lié à la mort du Christ imprime plus généralement dans nos communautés protestantes les notions de fraternité et de partage induites par le partage d’un même pain et d’une même coupe. L’annonce de la mort du Christ, lieu de bénédiction, est reléguée au second plan, voire totalement écarté. Il est vrai que c’est scandaleux, que c’est folie.

Mais alors, que faire face à ce rejet de la croix dans le vécu de la piété protestante contemporaine ? Sur quel geste, sur quel mot, sur quelle image placer les accents afin de permettre à la croix, en tant que signe de bénédiction, de s’im-primer, de se ré-im-primer dans la spiritualité des fidèles de nos églises ? La bénédiction de Dieu dans le christianisme, c’est sur la croix qu’elle se joue. Alors quel geste pour quelle signification ? Quel geste pour que la signification de cette croix soit

[1] Prise de parole de Christophe Collaud à l’occasion des journées de lancement de l’Institut Lémanique de Théologie Pratique, tenues les 29 et 30 septembre 2016 aux Universités de Lausanne et Genève. Christophe Collaud est doctorant en théologie pratique et conseiller aux études dans le cadre du Collège Protestant de Théologie.

[2] Romano Guardini, L’Esprit de la liturgie (Vom Geist der Liturgie), traduction et introduction de Robert d’Harcourt, Paris : Plon, 1930 (1918), p. 181.

[3] Louis-Marie Chauvet, Symbole et sacrement. Une relecture sacramentelle de l’existence chrétienne, Paris : Cerf, 1987.