Le glaciologue et l’Anthropocène

Publié par Jean Hernandez

loriusLe 21 mars 2013, Claude Lorius, académicien, scientifique connu et admiré, a ouvert le cycle des conférences des Dix Ans de la FGSE. Sa présentation s’intitulait : « Le climat, l’environnement et l’homme: l’alerte venu des Pôles ». Pourquoi lui ?

Parce qu’à lui seul l’homme incarne le développement d’une science presqu’inconnue à l’époque, la glaciologie. Ses travaux sur les carottes de glaces de l’Antarctique et de leurs inclusions fluides ont révélé les modifications du climat sur près d’un demi-million d’années et leur corrélation avec la production de CO2. Le parcours de Claude Lorius, c’est aussi plus de 50 ans de recherches internationales, la collaboration entre scientifiques malgré la « guerre froide », la prise de conscience de la responsabilité sociale et morale des scientifiques, en bref, c’est le parcours d’un chercheur humaniste.

Dans un ouvrage récent Voyage dans l’Anthropocène ; cette nouvelle ère dont nous sommes les héros il retrace, en collaboration avec Laurent Carpentier, plus d’un demi siècle de recherche en Antarctique, de ses premiers pas sur la banquise en 1956, aux forages profonds des glaces du dôme C qui lui permettront de remonter le temps et la composition de l’atmosphère sur 6000 ans. Plus tard, vers 1985, viendront les échantillons de la station soviétique Vostok, à laquelle il accédera avec un avion de l’US Navy ! Ces carottes profondes permettront de préciser l’évolution des températures sur 420 000 ans et de démontrer l’impact anthropique sur l’augmentation de la température et la croissance du CO2.

L’ouvrage est aussi une discussion de la notion même d’Anthropocène et de sa signification au plan géologique. La discussion sur l’émergence de cette notion à travers les travaux de Vernadsky, Teilhard de Chardin, Lovelock… est passionnante. De l’émergence de la conscience découle une nouvelle « sphère », au sens géologique, capable d’une transformation de la nature en profondeur et faisant de l’Homme une véritable force géologique. Transformer le paysage, l’atmosphère, faire disparaître des espèces par milliers, c’est par cet impact brutal et dévastateur sur l’environnement physique et biologique, que se justifie la notion d’Anthropocène. Certains stratigraphes, à juste titre, ne retrouvent pas les notions classiques associées à la définition des étages géologiques.

Peut-être faudra-t-il attendre quelques millénaires pour que notre action sur la Terre se manifeste par une solution de continuité dans nos horizons stratigraphiques ? Peut être cette question ne se posera-t-elle pas en raison de l’extinction des protagonistes ? Dans la suite des conférences, Jacques Grinevald et Jan Zalasiewicz, répondront à ces interrogations.

A première vue, le constat de Claude Lorius sur l’avenir de « l’espèce élue » ne paraît guère optimiste. Serait-il désabusé et pessimiste ? Non, au contraire, il nous invite au sursaut, à une « métamorphose » au sens d’Edgar Morin car il sent « sur tous les continents un bouillonnement créatif, une multitude d’initiatives dans le sens de la régénération économique… ou de la réforme de la vie »

A l’appui de cette conclusion, dans une postface à l’ouvrage, Michel Rocard – ambassadeur pour les pôles – montre comment l’amitié et la compréhension peuvent « par effraction » modifier la face du monde ou du moins des traités qui la gèrent.

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