« Le cycle à travers lequel on avait voulu répondre au défi de la pauvreté est en train de se terminer. »
C’est à partir de ce constat que le professeur Olivier De Schutter, rapporteur spécial des Nations Unies sur les droits de l’homme et l’extrême pauvreté, s’est lancé pour co-créer une nouvelle stratégie d’attaque contre la pauvreté. Et ce fut dans le cadre de la seconde conférence du cycle Transition Juste, qu’il a présenté pour la première fois la Feuille de route pour l’éradication de la pauvreté au-delà de la croissance – cette invitation à pluraliser la lutte contre la pauvreté et à imaginer une croissance non-économique.
Croissance et pauvreté
Durant les Trente Glorieuses – l’âge d’or occidental de l’État providence (1945-1973) – la lutte contre la pauvreté s’est traduite par le soutien à la production, permettant la mise en place d’un état social et d’acquis communs dans ces sociétés, bien souvent sans considération pour les pays du Sud global.
Dans ce monde « tout-croissance », le travail de réduction de la pauvreté est focalisé sur la redistribution post-marché par une séquence en trois temps :
- Création de richesse (par la croissance) ;
- Prélèvement par l’impôt ;
- Redistribution via le financement des services publics et de la protection sociale.
C’est ainsi l’État qui est responsable de « corriger les effets d’exclusion que le marché peut causer », afin d’assurer que les fruits de la croissance sont répartis entre l’État, les actionnaires et les ménages.
Pour De Schutter, cette stratégie reposant sur le bien-fondé de la croissance nous entraîne dans une impasse multifactorielle dont il identifie deux enjeux problématiques : le dépassement des limites planétaires qu’elle entraine d’une part ; et son incapacité à satisfaire les besoins de l’entièreté de l’humanité d’autre part.
« Imaginez d’être dans une salle de concert. Chacun et chacune d’entre vous veut voir la pianiste sur scène et se met sur la pointe des pieds pour mieux voir que les autres. À la fin, personne ne voit mieux mais tout le monde est plus inconfortable. »
Dans nos sociétés, ce sont les biens (et les services) positionnels qui nous permettent de nous situer les un·es par rapport aux autres. De Schutter montre ainsi que la croissance de l’économie, appelant à une consommation accrue de biens positionnels, nous entraîne donc dans une quête qui ne sera jamais satisfaite mais demeurera continuellement vorace, épuisant nos ressources sans que notre sentiment de satisfaction (ou notre bien-être) ne soit amélioré à long terme.
La Feuille de route
« La croissance […] est vouée à décevoir. »
Il est donc impératif de faire évoluer notre approche à l’éradication de la pauvreté et à la satisfaction de nos besoins fondamentaux. Les travaux de grande ampleur coordonnés par De Schutter aboutissent à la proposition de deux nouveaux angles d’actions, qui structurent la Feuille de route contre l’éradication de la pauvreté au-delà de la croissance :
- Un investissement social pré-marché afin de s’attaquer à la pauvreté structurelle et à la reproduction des conditions en fonction du milieu social ;
- Un marché inclusif capable de renforcer le pouvoir de négociation des syndicats et employés, en créant une garantie d’emploi par exemple.

Composée de près de 80 propositions politiques concrètes ancrées dans la littérature académique, la Feuille de route est répartie en cinq piliers thématiques :

Ces nouvelles mesures sont dites à triple dividende, car elles permettraient de réduire notre empreinte environnementale, de créer des emplois inclusifs (ne nécessitant pas des formations poussées, étant accessibles et à grande échelle), et de garantir l’accessibilité des biens et services indispensables à une vie décente pour tout un chacun.
Chaque proposition est présentée dans une fiche qui lui est dédiée. On y retrouve en détail l’objectif visé par sa mise en place, une élaboration encouragée de la politique, les bénéfices attendus et la justification de ces attentes, mais aussi des indications d’implémentations à court, moyen et long terme à des échelles locales, nationales ou mondiales agrémentées de bonnes pratiques. Notamment, ces implémentations prennent en considérations les responsabilités et les capacités différenciées des pays du Sud et du Nord : ainsi les gouvernements sont encouragés à adapter la mise en place des propositions en fonction de leur situation spécifique. Rédigées par des expert·es de leur domaine, les propositions sont en grande partie issues d’un appel à contribution ayant réunie ses propositions issues du monde académique, ainsi que d’organisations syndicales, gouvernementales ou non gouvernentales, et de la société civile du monde entier.
Regardez la conférence d’Olivier De Schutter
les prochaines étapes
Par cette feuille de route et l’ensemble du travail mené dans le cadre du projet New Economies for Eradicating Poverty (NEEP), De Schutter plaide en faveur de la prise de conscience de l’ultra-concentration des richesses et de la modernisation de la pauvreté. La précarisation de l’emploi, le recul de la protection sociale dû à des restrictions budgétaires, l’augmentation des coûts, font partie des raisons expliquant une transformation de la pauvreté, avec l’émergence de conditions rendant impossible une vie digne pour une partie grandissante de la population du Nord global. Les gouvernements sont encouragés à mettre en place des outils spécifiques à leur situation, plus inventifs et radicaux dans leur lutte pour l’éradication de la pauvreté par la démocratisation de l’économie, afin d’être le moteur d’un changement de paradigme important.
La Feuille de route a été adoptée par consensus lors de la 62e session du Conseil des droits de l’homme des Nations Unies. Les États sont maintenant invités à s’approprier les propositions faites par l’équipe derrière le projet NEEP pour une adaptation à l’échelle nationale et locale, et une coordination à l’échelle globale.
Retrouvez l’intégralité des documents complémentaires au propos d’Olivier De Schutter dans Ressources, ainsi que la vidéo de la présentation suivie de l’échange avec nos intervenant·es de l’Unil, Véronique Boillet, professeure de droit public et Victor Canilla, doctorant au sein de la Faculté de géosciences et de l’environnement.