« Je vends ici ce que le monde entier désire : la puissance. »
En 1776, l’industriel Matthew Boulton présentait ainsi la machine à vapeur, jouant sur le double sens du mot power : force mécanique et pouvoir politique. Près de 250 ans plus tard, cette interrogation reste d’une brûlante actualité.
Lors de sa conférence à l’Unil, Lucas Chancel, professeur à Sciences Po et co-directeur du World Inequality Lab, a démontré que la transition énergétique n’est pas qu’un défi technologique, mais avant tout une bataille pour le contrôle des infrastructures et des rentes futures.
Selon Lucas Chancel, nous entrons dans une décennie critique où des milliers de milliards d’euros devront être investis chaque année pour décarboner l’économie.
« Qui fera ces investissements ? Qui contrôlera ces nouvelles infrastructures ? » s’est-il interrogé. Il a opposé trois visions concurrentes :
- Celle des milliardaires techno-libertariens comme Elon Musk, dont les « master plans » visent une électrification mondiale pilotée par le privé ;
- Celle des États autoritaires comme la Chine, qui planifient leur souveraineté énergétique via des plans quinquennaux ;
- Et celle, plus démocratique mais fragilisée, des coopératives et des services publics.
Pour éclairer ces enjeux, le chercheur structure son analyse autour de trois thèses fondamentales issues de son ouvrage Énergie et inégalités, une histoire politique :
| Thèse clé | Explication selon Lucas Chancel |
|---|---|
| L’énergie structure les inégalités | Depuis la préhistoire, l’accès aux flux énergétiques détermine les hiérarchies sociales. La révolution industrielle a exacerbé ces écarts : entre 1850 et 1970, les inégalités de consommation d’énergie entre pays ont été multipliées par 16. |
| Les inégalités façonnent le système énergétique | Ce sont les détenteurs de capitaux qui orientent les choix technologiques. Lucas Chancel cite l’exemple des tramways de San Francisco, rachetés et démantelés dans les années 1940 par un consortium General Motors/Standard Oil pour imposer le tout-voiture. |
| La transition n’est pas automatiquement juste | Sans régulation politique, la décarbonation peut renforcer les monopoles. Le chercheur souligne l’asymétrie climatique : les 50 % les plus pauvres subissent 75 % des pertes liées au climat, alors qu’ils ne contribuent qu’à 10 % des émissions. |
L’intervention a mis en lumière le rôle décisif des choix politiques dans la distribution des richesses. Lucas Chancel a comparé la Norvège et le Royaume-Uni, deux pays disposant de pétrole en mer du Nord. La Norvège a choisi de nationaliser les rentes via un fonds souverain, offrant aujourd’hui à chaque citoyen un patrimoine public net de 375’000 euros. À l’inverse, le Royaume-Uni a privatisé British Petroleum sous Margaret Thatcher, laissant les rentes au secteur privé et creusant les inégalités patrimoniales.
« Rien n’est jamais écrit à l’avance », a-t-il insisté, rappelant que des utopies comme la nationalisation d’EDF en France ont pu devenir des consensus, tout comme elles peuvent être défaites.
Aujourd’hui, avec un patrimoine privé mondial qui a doublé depuis 1970 (passant de 300 % à 600 % du PIB) et un patrimoine public proche de zéro, le risque est de laisser la transition aux seuls acteurs privés. Lucas Chancel a cité la faillite récente du géant suédois des batteries Northvolt : face à l’urgence stratégique, l’absence de réponse publique européenne contraste avec le soutien étatique qui a permis l’essor d’Airbus.
“Les stratégies énergétiques ne sont jamais purement techniques. Elles engagent des arbitrages collectifs sur la distribution des pouvoirs. L’enjeu de la décarbonation est indissociable de celui de la démocratie.”
Trois leçons historiques pour la transition
Lucas Chancel a illustré son propos par des cas concrets montrant que le contrôle de l’énergie détermine la justice sociale :
- Le choix des rentes (Norvège vs Royaume-Uni) : Face au pétrole, la Norvège a choisi la propriété publique (fonds souverain), réduisant les inégalités. Le Royaume-Uni a choisi la privatisation, augmentant la dette publique et les inégalités de richesse. La transition juste exige de se poser la question : qui capte les rentes des nouvelles technologies (batteries, solaire) ?
- Le sabotage des alternatives (San Francisco, années 40) : Un réseau de tramways électriques efficace existait. Il a été racheté et démantelé par des acteurs privés (automobile/pétrole) pour imposer un modèle dépendant du carburant fossile. Cela montre que la transition peut être bloquée par des coalitions d’intérêts si le contrôle public est faible.
- L’innovation sans coalition (Maisons solaires, années 40) : Des maisons autonomes en énergie ont été inventées dès 1940 par Maria Telkes au MIT. Elles n’ont pas été déployées car les compagnies d’électricité refusaient de raccorder des clients qui ne consommaient pas. La technique seule ne suffit pas ; il faut une coalition politique pour l’imposer.
Regardez la conférence de Lucas Chancel
Prochaine étape : la conférence d’Olivier de schutter
Le cycle Transition Juste poursuit son exploration des liens entre justice sociale et limites planétaires avec une conférence de haut niveau. Nous aurons l’honneur d’accueillir Olivier De Schutter, Rapporteur spécial des Nations Unies sur l’extrême pauvreté et les droits de l’homme.
📅 Jeudi 30 avril
⏰ 18h30 – 21h
📍 Unil, Bâtiment Amphimax, MAX-351
Olivier De Schutter y présentera son travail récent sur l’éradication de la pauvreté dans un monde post-croissance. Il proposera un catalogue de politiques publiques concrètes pour remettre en question le modèle économique actuel – identifié comme source des inégalités – et faire émerger de nouvelles institutions capables de soutenir une transition écologique réellement équitable. Une occasion unique de comprendre comment articuler droits humains, justice sociale et transformation écologique.
Inscription obligatoire : https://events.unil.ch/register/647
