Éradiquer la pauvreté au-delà de la croissance : le projet REAL présente sa contribution à la feuille de route de l’ONU 

Le 16 juillet 2026, le cycle Transition Juste de l’Unil a accueilli le lancement du rapport A Policy Package for Eradicating Poverty Beyond Growth, signé par le projet de recherche européen REAL. Ses 26 politiques publiques forment l’une des contributions majeures à la Feuille de route pour éradiquer la pauvreté au-delà de la croissance, portée par Olivier De Schutter. Une présentation et une table ronde en ont exploré les propositions et les conditions de mise en œuvre. 

Un prolongement de la visite d’Olivier De Schutter 

En avril 2026, l’Unil recevait Olivier De Schutter, alors Rapporteur spécial des Nations Unies sur l’extrême pauvreté et les droits humains, dans le cadre du cycle Transition Juste. Il y présentait en avant-première sa Feuille de route pour éradiquer la pauvreté au-delà de la croissance. Dévoilée le 22 avril à Genève, puis présentée le 25 juin au Conseil des droits de l’homme, elle rassemble 80 mesures nourries par plus de 400 expert·es, gouvernements, syndicats et organisations de la société civile. 

Pour bâtir cette feuille de route, le Rapporteur spécial avait lancé un appel à contributions. Le projet REAL y a répondu avec l’un des apports les plus complets, qu’Olivier De Schutter qualifie, dans sa préface, de « contribution majeure ». Cet événement de suivi visait à examiner cette contribution plus en profondeur. 

Financé par le Conseil européen de la recherche (ERC Synergy Grant), REAL – A Post-Growth Deal réunit plus de 40 chercheuses et chercheurs entre Barcelone et Lausanne. Environ le tiers travaille à l’Unil, dans l’équipe de la professeure Julia Steinberger, codirectrice du projet, à l’Institut de géographie et durabilité (IGD) de la Faculté des géosciences et de l’environnement (FGSE). 

Co-organisée par le Centre de compétences en durabilité (CCD) de l’Unil et le projet REAL, avec l’association Degrowth Switzerland, la soirée s’est tenue en format hybride dans la salle Nucléo du Vortex. Elle était animée par deux doctorants en économie écologique de l’Unil, Jean-André Davy-Guidicelli et Lorenz Keysser, par une chaleur caniculaire que plusieurs intervenant·es n’ont pas manqué de relever. 

26 politiques, deux géographies, trois « D » 

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Doctorant à l’Unil au sein de REAL et coordinateur du rapport, Suryadeepto Nag a ouvert la soirée par un constat : malgré une économie mondiale plusieurs fois plus grande qu’il y a quelques décennies, près de deux personnes sur dix vivent encore dans la pauvreté. Cette pauvreté a deux racines : les inégalités au sein des pays, et celles entre pays, entretenues par un échange inégal qui draine travail et ressources du Sud global vers le Nord. 

Pourquoi « au-delà de la croissance » ?

Parce qu’aucune donnée ne montre qu’un découplage entre PIB et usage des ressources au rythme nécessaire est possible, et que même les énergies renouvelables exigent d’énormes quantités de matières premières. Et parce que la croissance est une stratégie de bien-être peu efficace : la pauvreté persiste dans les pays riches, et elle n’a pas reculé au rythme de la croissance dans les pays du Sud. 

Élaboré en un an environ par une équipe de 21 personnes, le rapport propose 26 politiques réparties dans les cinq domaines de l’appel onusien : protection sociale et services ; travail et économie du soin ; transformation des systèmes économiques ; climat et ressources ; commerce, finance, dette et solidarité internationale. Il distingue clairement les pays à revenu faible et intermédiaire des pays à revenu élevé, autour de trois piliers : 

  • Développement, pour les pays à revenu faible et intermédiaire : garantie d’emploi, incitations à la scolarisation, services universels de base, revenu universel de soin, accès à l’énergie et à internet, plafonnement et redistribution des terres. 
  • Déconnexion (delinking) : retrouver une souveraineté économique pour organiser la production autour des besoins nationaux plutôt que des exportations et des intérêts financiers étrangers. Cinq mesures concrètes : retenues à la source sur le rapatriement des profits, assouplissement de la propriété intellectuelle sur les médicaments, contrôle coordonné des prix des matières premières, annulation de la dette et réparations. 
  • Décroissance, pour les pays à revenu élevé : le même socle social, une fiscalité sur la fortune et le carbone de luxe, le rationnement de certaines consommations de luxe (quotas de vols, SUV), la démocratie économique, la planification écologique démocratique, l’encadrement de la finance et l’orientation du crédit, une politique étrangère post-croissance et des objectifs de réduction de l’usage des ressources pour l’UE. 

Le message central : aucune de ces politiques ne fonctionne seule. Augmenter les salaires ou redistribuer les terres dans un pays du Sud expose à la fuite des capitaux ; la déconnexion est donc la condition même du développement. Au Nord, les recettes des taxes sur la fortune et le carbone de luxe peuvent financer la transition sociale et écologique. 

Table ronde : matières, énergie et démocratie 

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La table ronde « Vers un agenda post-croissance sans pauvreté », modérée par Lorenz Keysser, réunissait trois auteur·trices du rapport. 

Intervenant depuis Bruxelles, Diego Francesco Marin, chargé de politiques senior au Bureau européen de l’environnement (EEB), a rappelé que l’empreinte matérielle d’un·e Européen·ne avoisine 14 tonnes par an, soit environ le double de ce que la planète peut supporter. Il propose de la réduire de 65 % d’ici 2050, avec des objectifs déclinés en cascade de l’UE aux États, aux régions et aux villes. 

La mobilité est au cœur de son dispositif. Électrifier le parc automobile ne suffit pas : véhicules et infrastructures restent très gourmands en matériaux. Il plaide pour des plans de mobilité urbaine qui comptabilisent les matériaux, au-delà de la « vision tunnel » centrée sur le carbone. 

Ange Nkonko Kibelo Martin’s, doctorant à l’IGD, a présenté la politique d’accès universel à l’énergie propre. Plus d’un milliard de personnes vivent dans la précarité énergétique et plus de deux milliards n’ont pas accès à une cuisson propre. Premier frein : un coût du capital trois à quatre fois plus élevé dans le Sud global, qui renchérit les projets et les tarifs et fragilise les réseaux. 

Parmi les sept solutions proposées figurent le subventionnement des raccordements plutôt que de la seule consommation, des mécanismes de réduction des risques d’investissement et des tarifs abordables. Il défend aussi des modèles de planification qui visent le bien-être, et non le seul coût le plus bas. « Chaque solution doit être adaptée au contexte du pays », a-t-il insisté. 

Julia Steinberger a défendu la démocratie économique. Selon elle, le néolibéralisme a soustrait les décisions économiques au débat démocratique, nourrissant inégalités et dégradation environnementale. Logement, eau, énergie, transports, alimentation, santé : ces secteurs de l’économie fondamentale devraient passer sous contrôle public et démocratique, ce qui suppose de transformer la propriété. 

« La démocratie économique, ce n’est pas voter une fois tous les quelques ans, c’est un engagement citoyen quotidien dans l’économie », a-t-elle résumé. 

Passer à l’action : fenêtres d’opportunité et rapports de force 

Comment concrétiser des propositions parfois radicales ? Pour Diego Francesco Marin, les crises (guerre en Ukraine, restrictions chinoises sur les exportations de matières premières) ouvrent des fenêtres : des idées jugées irréalistes il y a quelques années sont aujourd’hui discutées à Bruxelles. Il identifie toutefois un adversaire de taille : le secteur extractif, qui promeut l’idée d’extraire massivement maintenant pour recycler plus tard, et s’attaque à la directive-cadre européenne sur l’eau. 

Ange Nkonko Kibelo Martin‘s appelle à définir un accès réel à l’électricité, au-delà de l’indicateur binaire de l’objectif de développement durable n° 7, et à combiner mesures de court, moyen et long terme. Il souligne aussi l’ampleur des inégalités : l’Afrique ne représente qu’environ 1,6 % de la capacité renouvelable installée dans le monde. 

Julia Steinberger pointe deux obstacles majeurs : des écarts de pouvoir gigantesques et une capacité d’organisation collective affaiblie, notamment par le déclin des syndicats. D’où la nécessité de faire des coopératives et des formes d’organisation démocratique la norme, et de rendre les modèles d’affaires extractifs difficiles, voire illégaux. « Les idées et l’information, c’est bien. Elles sont peut-être importantes, peut-être essentielles. Mais pour faire la différence, il faut s’organiser. » 

Les questions du public 

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En salle comme en ligne, le public a nourri un échange dense. Interrogée sur la cohérence entre les 26 mesures, Julia Steinberger a reconnu une limite : l’appel onusien demandait des fiches individuelles, et leur intégration reste à approfondir. Suryadeepto Nag a précisé que le chapitre 3 et le résumé exécutif proposent déjà une lecture d’ensemble. 

Les échanges ont aussi porté sur l’obstruction politique et le lobbying, la construction d’un mouvement autour de la feuille de route, la taxe carbone, les attaques contre le financement des sciences sociales, l’alimentation et les alliances entre syndicats et mouvements écologistes. Julia Steinberger a cité les assemblées citoyennes irlandaises, qui ont porté leurs fruits parce qu’elles étaient diffusées publiquement et relayées par des mouvements sociaux. 

La soirée s’est conclue par un apéritif, l’occasion de prolonger la discussion avec les intervenant·es. 

Pour aller plus loin 

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