Médiatiser la question nucléaire

Le 21 janvier 1969, la Suisse romande connaît l’un des plus graves accidents nucléaires civils : la fusion partielle du cœur du réacteur expérimental de Lucens (Duc, 1992 : 196-197 ; Ryser, 2025: 11). Paradoxalement, cet accident techniquement majeur ne provoque ni victimes, ni pollution durable, ni controverse médiatique (Kupper, 1997 : 228-230). Les autorités le qualifient d’« incident » et le rapport officiel ne sera publié que 10 ans plus tard, en juin 1979 (Ryser, 2025: 90, 111).

Lucens comme révélateur d’une période charnière

L’accident de Lucens occupe une position temporelle unique. Il marque d’abord la fin du programme nucléaire national suisse, lancé en 1959 par l’Association Suisse pour l’Énergie Atomique (ASEA) (Favez, 1987: 105) dans un contexte d’optimisme technologique. La Centrale Nucléaire Expérimentale de Lucens, construite dans une caverne dès 1961 (Wildi, 2003: 171), représentait le dernier vestige de ce programme déjà abandonné au profit d’une collaboration avec les USA (Duc, 2016: 197). L’accident de 1969 scelle définitivement cet abandon.

Simultanément, Lucens coïncide avec la construction du nucléaire comme problème public en Suisse (Giugni, 2001 : 659-660). Un mois après l’accident paraît le « Rapport Baldinger » (mars 1969) sur la pollution thermique (Kupper, 1997: 54-55), premier jalon d’une opposition structurée. S’ensuivent la création du Comité contre Verbois nucléaire (décembre 1972), l’occupation de Kaiseraugst (1975), puis l’« Initiative antinucléaire » lancée en mai 1976 et rejetée en février 1979 à 51,2% (Duc, 2016: 199, 205). Ces mobilisations s’inscrivent dans un contexte transnational où, selon Dupont & Moine, l’usage des moyens de communication pour médiatiser une cause politique devient central (Dupont & Moine, 2019 : 8). C’est pourquoi dans le cadre de notre recherche, nous apporterons une attention particulière à vérifier si, et comment, ces campagnes médiatiques visent à informer, sensibiliser l’opinion publique et faire pression sur le pouvoir politique (Dupont & Moine, 2019 : 9). Cette même année 1979 voit l’acceptation de la révision de la loi atomique (Duc, 2016: 205), l’accident de Three Mile Island dans l’Etat de Pennsylvanie aux Etats-Unis – qui, contrairement à Lucens, provoque un retentissement médiatique international, et… le rapport officiel sur les causes de l’accident de Lucens.

Cette structuration s’accompagne d’une bataille de communication. Durant les années 70, les promoteurs du nucléaire déploient un véritable plan de communication : qualification des opposants d’« utopistes et sectaires », proches des « hippies » (Duc, 2016: 199), minimisation du danger nucléaire par le concept de « risque résiduel » (Kupper, 1997: 60), et diffusion de l’idée d’une énergie « Sûre, Propre, Indispensable, Inépuisable » (Kupper, 1997: 83). Cette période s’inscrit aussi dans un contexte international mouvementé : traité de non-prolifération (1968), chocs pétroliers (1973, 1979), mobilisations comme celle de Wyhl en Allemagne (1971-75), actions de Greenpeace (1971). C’est cette convergence – entre fin d’un programme national, construction d’un problème public, bataille communicationnelle et circulation transnationale – qui fait de Lucens un révélateur pertinent[1].

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Fig1: Fenêtre temporelle et contexte historique en lien avec le sujet d’étude.
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Fig 2: Quelques exemples de recherches réalisées sur l’ensemble du corpus impresso, le premier graphe montre que la centrale de Lucens ne disparaît jamais complètement de la presse même si les mentions restent faibles après 1969. Le deuxième montre un fort pic de mention de Kaiseraugst en 1975, année de l’occupation du chantier de la centrale. Le troisième suggère que le terme anti(-)nucléaire n’est utilisé qu’à partir de 1976 avec un pic en 1979 qui  peut-être attribuable à l’initiative de la même année ou à l’accident de Three miles island. Le dernièr semble montrer une résurgence de Lucens en 1978 peut-être liée à la “marche de Pentecôte” des mouvements antinucléaires la même année.

Questions de recherche

Les recherches exploratoires sur l’interface Impresso ont porté sur plusieurs titres de la presse suisse : Le Journal de Genève et la Gazette de Lausanne (libéral-conservateur), La feuille d’avis de Neuchâtel (l’Express) et l’Impartial (conservateur), Die Tat (social-libéral), La Liberté (catholique-conservateur), Journal des Associations patronales (lobby pro-nucléaire). Cette sélection permet de couvrir un large spectre politique et la diversité linguistique (Suisse romande et alémanique). Selon les questions et les possibilités d’utilisation propre à ces dernières, un sous-ensemble final de ces journaux sera utilisé.

Q1) Quelle est la trajectoire médiatique de Lucens entre 1958 et 1989 ?

D’après la littérature secondaire, l’accident de Lucens est absent de l’espace médiatique. Cette question retrace l’évolution de sa couverture depuis la construction de la centrale jusqu’à sa désaffectation (1989) pour vérifier l’hypothèse d’un « trou médiatique ». Les résurgences coïncident-elles avec d’autres événements nucléaires majeurs ? Comment le vocabulaire évolue-t-il au fil du temps : incident ou accident, nucléaire ou atomique, émergence du « risque résiduel » ?

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Fig 3: Extrait du Confédéré du 23 janvier 1969, deux jours après l’accident de Lucens. Une page est réservée à l’événement. Bien que la gravité de l’accident ne soit pas minimisée, on perçoit une grande confiance dans les autorités officielles et dans la science, l’article rapportant d’ailleurs la sérénité de la population locale.
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Fig 4: Extrait du journal de Genève du 19 novembre 1969: il est question de la réaffectation du site de Lucens en dépôt de déchets radioactifs. La commune de Lucens conteste le projet mais n’a pas son mot à dire.

Q2) Comment les acteurs pro et antinucléaires structurent-ils médiatiquement le débat (1959-1979) ?

Cette question vise à identifier les voix dominantes. D’un côté, il y a la promesse d’une énergie « sûre, propre et inépuisable » (ASPEA), de l’autre, les critiques environnementales émergent. Quelle est la représentation respective des camps pro et antinucléaire ?

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Fig 5: Extrait du Journal de Genève du 17 mai 1975: l’occupation de Kaiseraugst fait l’objet d’un article en plusieurs parties et amène un traitement plus large du nucléaire civil. En bas à gauche on s’interroge même sur la notion d’état de droit dans le processus démocratique sur la construction des centrales. Le choix des titres suggère une prise de position de la rédaction en faveur des projets nucléaires.
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Fig 6: Extrait de la Feuille d’avis de Neuchâtel (l’express) du 16 mai 1978, rapportant la marche de Pentecôte, rassemblant des militants anti-nucléaires à Lucens. L’article montre notamment des convergences avec les paysans locaux.

Q3) La couverture médiatique des mobilisations antinucléaires suisses est-elle corrélée aux événements nucléaires internationaux, et la presse romande établit-elle explicitement ce lien dans ses articles ? (1965-1989)

Compte tenu d’un contexte transnational marqué par des mobilisations d’ampleur, retrouve-t-on des traces des événements internationaux dans la médiatisation des événements locaux. Wyhl, Greenpeace ou Three Mile Island apparaissent-ils dans les mêmes articles que Kaiseraugst ?

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Fig 7: Extrait de la Feuille d’avis de Neuchâtel (L’express) du 16 mai 1978: L’article annonce la victoire devant la justice des occupants du site de Wyhl en Allemagne, à l’issue de l’une des mobilisations les plus larges du mouvement antinucléaire européen.
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Fig 8: Extrait de la Gazette de Lausanne du 25 septembre 1986: Cinq mois après l’accident de Tchernobyl, l’ambiance est notablement pessimiste. L’accent est mis sur les limites des technologies nucléaires en termes de sûreté. Greenpeace tient une place importante dans l’article et les positions de l’ONG sont étayées par celles d’un “Expert”. Le manque de confiance de la population est évoqué par l’expert et l’AIEA est accusée par Greenpeace d’être un organisme partisan. L’article détonne fortement avec la confiance générale perceptible vingt ans plus tôt.

Analyses et interprétations

Question 1: Quelle est la trajectoire médiatique de Lucens entre 1958 et 1989 ?

Construction du corpus

Afin d’étudier la trajectoire médiatique de l’accident de Lucens, il a été choisi de constituer un corpus aussi large que possible avec les données à disposition sur Impresso. Ainsi une recherche s’étalant sur la période 1958-1989 incluant l’ensemble des articles parlant de nucléaire a été effectuée à l’aide des mots clés «atomique», «nucléaire», «kraftwerk», «atom» et «kern». Les articles parlant du nucléaire militaire ont été conservés comme cet aspect du nucléaire est intimement lié à son pendant civil.

Tous les journaux disponibles de façon continue sur Impresso sur la période et qui ne sont pas des journaux de secteur d’activité. Cette liste correspond à La Feuille d’avis de Neuchâtel (L’Express), Freiburger Nachrichten, Gazette de Lausanne, L’Impartial, Journal de Genève, Confédéré, La Liberté et La lutte syndicale. La représentation des médias alémaniques est très faible; le Freiburger Nachrichten est le seul correspondant aux critères.

Structuration et profil statistique

Le corpus ainsi formé contient 156’941 articles. La répartition dans les différents journaux est représentée ci-dessous :

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Fig 9: Répartition du sous-corpus par journal
(en rouge : le ratio d’article correspondant aux mot-clefs)

On observe (Fig 9) que tous les cantons romands à l’exception du Valais sont représentés. Ceci permet une bonne analyse de la trajectoire médiatique du sujet.

Méthode d’analyse

Pour répondre à la question 1, une analyse du ratio d’articles parlant des événements importants de la période en lien avec le nombre total d’articles dans le corpus en fonction du temps est choisie. Elle permet de se rendre compte de l’évolution de la médiatisation du sujet nucléaire et en particulier des événements importants de la période.

Interprétation

Dans les deux séries de graphes proposées dans cette section, le premier indique le ratio d’article du corpus mentionnant les différents événements choisis. Le second indique le nombre d’articles dans la même période. Il est important de les lire ensemble pour interpréter correctement. La première série contient en plus le ratio d’articles dans le corpus par rapport à tout ce qui a été publié dans les journaux du corpus.

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Fig 10: Ratio d’articles dans les temps et séparé par catégories
Fig 11: Nombre total d’article du corpus (en rouge: ratio d’articles dans le corpus)

On observe (fig 11) que l’accident de Lucens n’engendre qu’un nombre légèrement supérieur d’articles traitant du nucléaire . En comparaison, les accidents à Three Mile Island et Tchernobyl génèrent environ le double d’articles. En outre, lorsque l’on regarde la répartition des articles dans les catégories choisies (fig 10) , on observe que le ratio d’articles en parlant n’est vraiment pas important. Les manifestations à Kaiseraugst et l’accident à Tchernobyl en revanche occupent une place très importante dans les articles du sujet. L’accident à Three Mile Island occupe une place similaire à Lucens.

Deux interprétations sont possibles pour expliquer cela. D’un côté, le public ne se rend probablement pas vraiment compte de la gravité des accidents nucléaires. D’un autre côté, l’accident de Three Mile Island est beaucoup plus éloigné géographiquement et inquiète donc moins la presse.

Dans la quatrième partie de ce rapport, des analyses de lien entre les différents événements seront menées. On peut cependant déjà observer que Lucens ne sert pas ou très peu de point de comparaison pour les autres événements importants de la période.

On s’intéresse ensuite plus précisément à la période de l’accident de Lucens pour voir comment la médiatisation évolue semaine après semaine. Le graphique du nombre d’articles traitant du sujet n’est pas nécessaire ici comme le nombre d’articles est stable sur la période.

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Fig 12: Distribution des articles dans le temps (zoom hebdomadaire 1968-03 à 1969-12)
Fig 13: Nombre d’articles dans le temps (zoom hebdomadaire 1968-03 à 1969-12)

Les hypothèses posées en introduction sont partiellement confirmées par ces données. On observe que l’accident est médiatisé comme un autre événement dans le sens où le nombre d’articles parlant de nucléaire n’augmente pas. En revanche, l’accident prend la place d’autres articles sur le sujet. L’hypothèse du trou médiatique n’est donc pas complètement validée, mais pas infirmée non plus.

Encadré 1 : Feuille d’avis de Neuchâtel (L’Express), 25 janvier 1969

« BERNE (ATS). — Plusieurs formules peuvent être envisagées pour l’avenir de la centrale de Lucens, a déclaré vendredi à l’ATS le professeur Hochstrasser, délégué aux questions atomiques. II est possible, comme on l’a dit, que l’on en vienne à murer la caverne et que tout soit ainsi terminé. Mais cette éventualité est peu probable. A l’autre extrême, il est possible que l’on transforme l’installation, éventuellement en agrandissant la caverne, pour en faire une centrale industrielle, produisant de l’électricité. De même qu’il est possible de placer dans la caverne d’ autres appareils et d’entreprendre des recherches dans de nouvelles directions. Il appartiendra à la société nationale pour l’encouragement de la technique atomique industrielle (SNA) d’étudier ces diverses possibilités, notamment sous l’angle de leurs implications financières. Mais il est évident qu’il faut d’abord apprécier l’étendue des dégâts et attendre les résultats de l’enquête. »

Question 2: Comment les acteurs pro et antinucléaires structurent-ils médiatiquement le débat (1959-1979) ?

Construction du corpus

Pour cette seconde question nous avons repris le corpus introduit à la question 1 mais il est nécessaire de l’affiner considérablement pour pouvoir distinguer les articles traitant soit du nucléaire militaire, soit du nucléaire civil, ou hors-sujet. Nous avons opté pour une approche lexicale où la classification est établie en fonction de critères basés sur différents lexiques pré-définis. Le but est de produire une classification “explicable”, plus facile à investiguer à la main à l’inverse d’une approche basée sur du machine learning.

Cette classification thématique nécessite tout d’abord une lemmatisation efficace (< 30 mins sur laptop moderne) de l’entièreté du contenu du corpus brut. Cette étape produit une séquence de lemmas/tokens et étiquettes Parts-of-Speech (POS tag). Le POS tag représente le rôle grammatical du token. Nous utilisons deux modèles de la library spaCy: fr_core_news_sm et de_core_news_sm. Le filtrage par contenu décrit dans la fig. 13 est un ensemble de règles permettant de ne retenir que les tokens véhiculant un sens à eux seuls.

Ensuite, nous souhaitons pouvoir rapidement caractériser un article à l’aide de deux types de mots-clés. Un premier type, dit thématique, reprend le sens commun du terme et peut-être produit selon sa fréquence d’apparition dans l’article (pondéré par le POS tag). Un second type, dit TF/IDF pour Term-Frequency/Indirect-Document-Frequency, caractérise la spécificité du mot-clé, i.e. quel mot-clé rare à l’échelle du corpus est important dans cet article. Ces deux types de mots-clés donnent en un coup-d’œil une bonne représentation de son contenu. À ce stade nous avons donc un corpus lemmatisé et enrichi.

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Fig 14: Représentation schématique de la pipeline de classification utilisée pour la question 2

Structuration et profil statistique

Les étapes de filtrage et de débruitage réduisent le corpus initial à ~90k articles. La distribution des scope met en évidence le besoin de distinction civil/militaire/HS : 64% HS, 21% (19’243)  militaire, 11% (10’412) civil et 3% marqués comme mixtes (scores militaire+civil élevés).

Méthode d’analyse

Le produit de cette pipeline qui pourra être analysé est un ensemble de graphiques mettant en évidence les éventuelles variations temporelles d’une classification d’articles type “stance”, i.e. d’une certaine position. Cette classification n’a de sens que pour les articles traitant du nucléaire civil d’où le besoin de deux classifications successives. Il est important de noter que les termes PRO, ANTI et NEUTRAL sont une grosse simplification des positions possibles. Le but est de vérifier l’apparition de tendances statistiques qui seraient potentiellement conformes à l’hypothèse de pivots autour de dates clés de la période.

Les résultats dépendent fortement de la qualité des lexiques utilisés pour les deux étapes de classification. C’est pourquoi un cycle de validation a été introduit pour vérifier, certes, à la main mais le plus facilement possible la plausibilité des lexiques et le bon fonctionnementdes classifications. Le principe est simple : une sélection aléatoire d’articles est traitée entièrement par la pipeline et le programme affiche une fiche complète des métadonnées produites pour chaque article et pour chaque type de scope/stance. L’opération est répétée autant que nécessaire. Le lexique initial comportait des termes trop génériques qui pouvaient induire en erreur la classification (ex: l’uranium enrichi est un fort indicateur de la thématique mais n’indique pas s’il s’agit de nucléaire civil ou militaire). Une version en deux phases a remplacé le simple lexique: d’abord une vérification de l’ancrage du thème nucléaire, dit “signal nucléaire”, puis, l’identification de modificateurs, qui orientent vers civil ou nucléaire avec des termes sans ambiguïté. Sans signal nucléaire important, l’article est écarté.

Enfin, la classification de la position, “stance”, se base toujours sur plusieurs lexiques qui contribuent à des scores pour chaque valeur. La décision d’une orientation est basée sur un écart significatif des scores (ratio configurable).

Limites de la classification de tokens

Le choix de notre méthode de classification a porté ses fruits en termes de transparence et de facilité de débogage mais elle présente plusieurs limitations évidentes. Le plus important est la polysémie des tokens (ex: “il est sûr que” devient “sûr”, même POS tag mais sens différent) et l’invisibilisation de la négation (ex: “ce n’est pas une solution” devient “solution”).

La pipeline est capable de traiter des unigrammes mais aussi des bigrammes et trigrammes. Cet aspect est peu mis en avant dans ce rapport car cette capacité est sous-utilisée. En effet, malgré la lemmatisation, il est difficile d’agréger correctement les nombreuses variantes sans capturer d’autres tokens superflus. L’utilisation actuelle se limite donc aux variantes les plus courantes.

Enfin, la paramétrisation de notre pipeline s’apparente à des hyperparamètres à régler. En revanche, la seule méthode de validation pour ces paramètres abstraits est une procédure principalement manuelle. Le niveau de précision est apprécié de manière qualitative et l’augmenter nécessite beaucoup de temps.

Une piste d’amélioration serait d’utiliser des modèles de classification basés sur des embeddings (type BERT) mais il est difficile de maintenir l’interprétabilité actuelle. Une autre approche aux résultats plus garantis serait l’apprentissage supervisé. Pour un humain, il est particulièrement facile d’annoter des articles pour ce genre de classification donc produire un dataset de validation semble abordable, mais clairement hors périmètre pour ce projet.

Interprétation

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Fig 15: Distribution temporelle du positionnement des articles par rapport au nucléaire civil entre 1959 et 1979. Le graphique est produit par le notebook de la pipeline et a été annoté.

Le graphique de la fig. 15 met en évidence 3 périodes distinctes. Dès le début des grands projets de construction de centrales nucléaires telles que Lucens (1962) ou Beznau I (1964) on observe un sentiment pro-nucléaire dominant. La plupart des articles présentent un progrès technologique et une future indépendance énergétique (fig 16 et 17).

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Fig. 16: La Feuille d’avis de Neuchâtel (L’Express) 22/08/1966
Article typique de l’ASPEA pour la promotion de l’énergie nucléaire, ici à propos de la fusion comme prochaine étape après la fission “déjà utilisée depuis des années à des fins industrielles”.
(Gauche),

Fig. 17: Journal de Genève 16/01/1965
“L’énergie atomique a maintenant prouvé qu’on peut compter sur elle, et son emploi doit être sérieusement envisagé partout où l’on projette de nouvelles centrales électriques.”
(Droite)

Une cassure nette apparaît dès 1969 avec une rapide progression d’articles abordant l’accident de Lucens et plus généralement les risques inhérents à l’énergie nucléaire (fig 20). Les dangers de la radioactivité ou autre pollution liés aux déchets apparaissent également.

Un équilibre se forme progressivement après le pivot de 1969 entre la promesse d’une solution durable à la crise énergétique de 1973 et les mouvements d’oppositions grandissants, un des plus notables étant ceux de Kaiseraugst (fig 18 et 19).

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Fig. 18: La Liberté 05/07/1976
On notera que “même les promoteurs ne peuvent pas garantir l’impossibilité d’une explosion atomique.”, sans commentaire.
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Fig. 19: La Feuille d’avis de Neuchâtel 29/02/1972
On notera que “même les promoteurs ne peuvent pas garantir l’impossibilité d’une explosion atomique.”, sans commentaire.
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Fig. 20: Journal de Genève 23/01/1969
L’article informe de la détection de poussières radioactives mais se veut rassurant “La population ne risque rien”.
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Fig. 21: Nombre de mentions des centrales principales dans les articles traitant du nucléaire civil (1959-1979)
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Fig. 22: Nombre de mentions des lobbies de promotion du nucléaire civil dans les mêmes articles (1959-1979)

L’extraction d’entités liées aux organes de promotion de l’énergie nucléaire et des centrales ne révèle pas d’information supplémentaire et confirme simplement les tendances attendues (incident de Lucens puis occupation de Kaiseraugst, fig 21). On observe tout de même l’importance d’Euratom dans la première ère d’espoir énergétique puis l’effort de communication de l’ASPEA en réaction au scepticisme (fig 22). Les entités représentant des personnes fonctionnent d’un point de vue technique mais ne sont pas interprétables car relativement peu nombreuses par rapport aux personnalités internationales (particulièrement visibles sur les sujets géopolitiques par exemple mais hors sujet).

Question 3: La couverture médiatique des mobilisations antinucléaires suisses est-elle corrélée aux événements nucléaires internationaux, et la presse romande établit-elle explicitement ce lien dans ses articles ? (1965-1989)

Construction du corpus

Pour interroger le lien entre couverture médiatique des mobilisations antinucléaires suisses et événements nucléaires internationaux (1965-1989), le corpus a été construit via l’API Python d’Impresso. Trois critères de sélection ont été retenus. Premier critère : un filtre temporel (1965-1989), couvrant la période allant des premiers projets nucléaires suisses à la désaffectation de Lucens. Deuxième critère : un filtre par mots-clés organisés en deux familles, des termes internationaux (wyhl, harrisburg, tchernobyl, creys-malville, brokdorf) et locaux (kaiseraugst, lucens, gösgen, verbois, graben, beznau, antinucléaire et variantes), sélectionnés à partir de l’historiographie (fig.1). Troisième critère : un filtre de contexte nucléaire (nucléaire, atomique et variantes OCR) appliqué en AND sur les termes ambigus (lucens, gösgen, graben, verbois sont aussi des toponymes communaux). Les termes non ambigus (kaiseraugst, beznau, tchernobyl, wyhl, etc.) n’ont pas nécessité ce filtre supplémentaire ; leur pertinence nucléaire est en outre garantie au niveau des co-occurrences, les termes internationaux retenus n’apparaissant dans la presse suisse que dans un contexte nucléaire. L’interface Impresso présentant des bugs documentés (fig.24), le corpus a été construit par requêtes unitaires, puis fusionné et dédoublonné en Python (fig. 25).

schema mots cles
Fig. 23: Structure et méthodologie de construction du sous-corpus pour la Q3

capture bug avec greenpeace
capture bug sans greenpeace
Fig 24: Exemple de problème rencontrés sur impresso, où la même recherche effectuée à deux moments différents ne donne pas le même nombre de résultats.
schema pipeline
Fig. 25: Méthodologie globale de création et de traitement du sous-corpus pour la Q3

Structuration et profil statistique

Le corpus romand (JDG, GDL, EXP, IMP, LLE) comprend 13’557 articles mentionnant au moins un des mots-clés retenus, structurés en trois sous-corpus : avant TMI (1965-1978, 3’709 art.), où les mobilisations sont locales ; TMI-Tchernobyl (1979-1985, 4’829 art.), marquée par l’irruption d’un accident international ; après Tchernobyl (1986-1989, 5’019 art.), où la dimension internationale devient omniprésente. Cette périodisation est confirmée par les pics de fréquence (fig. 26). Le JDG (3’350 art.) et la GDL (2’827 art.) dominent, suivis de LLE (2’628), EXP (2’223) et IMP (1’894).

fig1 distribution temporelle
Fig. 26: Distribution des 13557 articles mentionnant le nucléaire (1965-1989)
fig6 comparaison periodes
Fig 27: Nombre de co-occurrences intl x local par période (barres bleues) et part mentionnant un terme de mobilisation dans le texte intégral (barres rouges)

Méthode d’analyse

La question a été traduite en analyse de co-occurrences, méthode adaptée car elle mesure la co-présence de termes dans un même article sans lecture rapprochée sur un corpus de cette taille. Trois niveaux ont été définis : le croisement intl × local identifie les articles mentionnant conjointement un événement étranger et un site suisse ; le croisement intl × local × mobilisation filtre par des termes de mobilisation (manifestation, manifestants, marche, cortège, occupation, occupants, occupé, pétition, initiative, opposition, opposants, protestation, militant, militants, mouvement, comité, rassemblement, mobilisation, grève) dans le texte intégral des articles, récupéré individuellement via l’API ; la ventilation par titre et par période compare les traitements entre journaux.

Limites des outils numériques

Les toponymes peuvent générer du bruit résiduel malgré le filtre nucléaire. Les mots-clés, issus de l’historiographie, orientent le corpus vers les événements déjà documentés et peuvent en exclure d’autres. Enfin, l’analyse de co-occurrences mesure la co-présence de termes mais ne permet pas de déterminer la nature du lien établi par l’article, ce qui relève de la lecture rapprochée.

Interprétation

L’analyse des co-occurrences sur l’ensemble du corpus révèle une structure en réseau centrée sur Kaiseraugst (fig. 28). Avec 3’594 articles et des co-occurrences fortes avec tous les termes internationaux (133 avec Tchernobyl, 30 avec Creys-Malville, 26 avec Wyhl, 23 avec Harrisburg) comme avec tous les sites suisses (355 avec Graben, 225 avec Verbois, 165 avec Gösgen), Kaiseraugst est le terme le plus fréquent et le mieux connecté du réseau. Quel que soit l’événement évoqué – un accident américain, une mobilisation allemande, un surgénérateur français -, la presse le rapporte à Kaiseraugst. Cette omniprésence confirme quantitativement la place centrale que Duc (2016) attribue à l’occupation de 1975 dans la structuration du mouvement antinucléaire romand. Sur les 596 co-occurrences intl × local, 444 (74,5 %) mentionnent un terme de mobilisation dans le texte intégral. Le lien entre événements internationaux et sites suisses tel que la presse le construit passe donc majoritairement par le prisme des mobilisations. Ce résultat est cohérent avec l’analyse de Dupont et Moine (2019) sur les médias comme vecteurs de « médiatisation de la solidarité transnationale ». Cette proportion évolue cependant selon les périodes. La matrice révèle aussi des absences significatives. Brokdorf, mobilisation allemande comparable à Wyhl, n’apparaît que marginalement dans le corpus romand – contrairement à Wyhl, géographiquement frontalier (région du Rhin supérieur), Brokdorf est situé dans le nord de l’Allemagne et ne suscite pas le même écho dans la presse romande. Lucens, malgré sa présence dans le corpus, est faiblement connecté aux termes internationaux : l’accident de 1969 reste un événement essentiellement local dans le traitement médiatique.

fig2 matrice complete
Fig. 28: Matrice de co-occurrences entre les 12 mots-clés du corpus (1965-1989). Les * indiquent les termes référant à des événements internationaux. Ainsi le quadrant supérieur gauche montre les co-occurrences intl x intl, l’inférieur droit les co-occurrences local x local, et les deux autres les co-occurrences intl x local.

Période 1 (1965-1978) : un réseau local, une internationalisation militante

En Période 1, le réseau est presque exclusivement local (fig. 29) : les connexions fortes relient Kaiseraugst à Graben (167) et Verbois (117), les trois projets de centrales débattus conjointement. Seul Wyhl apparaît comme terme international significatif (26 co-occurrences avec Kaiseraugst). Cette connexion reflète la proximité géographique (la région du Rhin supérieur) et chronologique (les deux occupations de 1975) des deux mobilisations. La presse romande couvre Wyhl quand il fait écho aux luttes locales – le vocabulaire est alors exclusivement militant (encadré 1). La proportion de co-occurrences mentionnant une mobilisation atteint 94 % – cette proportion doit cependant être nuancée, le corpus P1 ne comptant que 77 co-occurrences.

fig3 matrice p1
Fig. 29: Matrice de co-occurrences pour la période P1 (1965-1973), 3709 articles.

Encadré 2 : Gazette de Lausanne, 1er avril 1975

« Pour obtenir l’arrêt immédiat des travaux de construction de la centrale nucléaire de Kaiseraugst, entamés il y a huit jours, et pour attirer l’attention de la population de la région et de la Suisse tout entière sur ce problème, l’“Action non violente de Kaiseraugst” occupera mardi, dès 6 heures, le terrain où est prévue l’implantation de cette usine atomique. […] “Nous nous opposons absolument à la politique du fait accompli.” »

L’article relaie le communiqué de l’Action non violente de Kaiseraugst la veille de l’occupation. Le vocabulaire est entièrement militant : occupation, arrêt des travaux, procédés antidémocratiques, pétition des 13’000. Wyhl apparaît dans le même article comme référence transnationale : la mobilisation badoise sert de modèle à l’action bâloise. C’est un cas typique de P1 : le lien international passe exclusivement par l’action militante.

Période 2 (1979-1985) : TMI, moment charnière

En Période 2, Harrisburg fait irruption dans le réseau et se connecte à tous les sites suisses (fig. 23). L’accident de Three Mile Island (mars 1979) marque un tournant : pour la première fois, un événement nucléaire étranger s’impose dans la presse suisse par sa gravité technique, et non plus seulement par les mobilisations qu’il accompagne. La proportion de co-occurrences mentionnant une mobilisation baisse à 70 %, signalant le début d’une diversification du cadrage. Malgré cette diversification naissante, les mouvements antinucléaires s’emparent immédiatement de l’accident pour nourrir leurs argumentaires : dès le 4 avril 1979, le comité vaudois mobilise TMI comme argument contre la votation du 20 mai (encadré 2).

fig4 matrice p2
Fig. 30: Matrice de co-occurrences pour la période P2(1979-1985), 4829 articles.

Encadré 3 : La Feuille d’avis de Neuchâtel (L’Express), 4 avril 1979

« Le comité vaudois contre la révision de la loi atomique déplore l’accident grave de la centrale nucléaire américaine de Three Mile Island, “accident prouvant que ce que l’on prétend impossible est bel et bien arrivé et que les techniques nucléaires ne sont absolument pas maîtrisées.” […] “L’accident survenu aux États-Unis confirme la nécessité de s’opposer à ce programme et de voter non le 20 mai prochain.” »

Cet article illustre le mécanisme central de P2 : un accident international est immédiatement traduit en argument politique local. Une semaine après TMI, le comité vaudois instrumente l’événement américain pour influencer la votation fédérale du 20 mai. C’est le processus de « médiatisation de la solidarité transnationale » décrit par Dupont et Moine (2019) : le média sert de vecteur pour « faire pression sur le pouvoir politique » au-delà des frontières.

Période 3 (1986-1989) : Tchernobyl reconfigure le réseau

En P3, Tchernobyl reconfigure l’ensemble du réseau (fig. 31). Avec 2’297 articles et des connexions fortes à tous les sites suisses, l’accident soviétique marque une internationalisation structurelle de la couverture. La proportion de co-occurrences intl × local atteint 7,5 % du corpus, contre 2,1 % en P1¹. La proportion de co-occurrences mentionnant une mobilisation se stabilise à 72 % (fig. 27) : près d’un tiers des articles reliant un événement international à un site suisse le font désormais sans employer le vocabulaire militant retenu dans notre filtre. Il convient de rester prudent sur cette observation : l’absence de termes de mobilisation dans un article ne signifie pas nécessairement l’absence de cadrage militant – notre liste de 19 termes ne capture pas l’ensemble du champ lexical de la contestation. Cependant, la lecture des articles confirme que des cadrages non militants apparaissent effectivement en P3 : cadrages parlementaires (débats au Conseil national, votes sur les motions), mais aussi réflexifs (encadré 3).

fig5 matrice p3
Fig. 31: Matrice de co-occurrences pour la période P3(1986-1989), 5019 articles.

Encadré 4 : Gazette de Lausanne, 1987

« En Suisse comme dans les autres démocraties, le débat sur l’énergie nucléaire a pris depuis la fin des années soixante la dimension d’une crise de société. Cette crise de société s’est accompagnée d’une crise des institutions, dans la mesure où un fossé s’est creusé entre certaines couches de la population suisse, le Parlement et les autorités. […] L’occupation du site de Kaiseraugst au printemps de 1975 a été un choc et un événement symbolique, qui a mis en lumière “de nouveaux acteurs sociaux et l’incapacité de gérer la question nucléaire dans le cadre strict des institutions.” »

Cet article, qui rend compte de l’ouvrage de Jean-Claude Favez, mentionne Kaiseraugst, Harrisburg et Tchernobyl dans un cadrage ni militant ni parlementaire, mais historiographique. La presse romande ne se contente plus de rapporter des événements ou de relayer des mobilisations : elle produit un discours réflexif sur la « crise des institutions » provoquée par le nucléaire, confirmant le processus de « construction du nucléaire comme problème public » identifié par Kupper (1997).

Des différences de traitement entre titres

La ventilation par titre révèle des différences de traitement (fig. 32, 33). Le JDG (5,0 %) et La Liberté (4,9 %) présentent les taux de co-occurrence les plus élevés, suivis de la GDL (4,7 %) et de L’Impartial (3,9 %). La Feuille d’avis de Neuchâtel (L’Express) est nettement en retrait (2,8 %). Ces écarts ne s’expliquent pas par un effet de volume : le nombre d’articles nucléaires par numéro est comparable entre les cinq titres (1,4-1,5 art./numéro en moyenne). Ils signalent des différences dans la manière dont chaque titre articule les dimensions locale et internationale du débat nucléaire. L’exploration de ces différences par la lecture rapprochée constituerait un prolongement pertinent de cette analyse.

Au-delà de ces différences entre titres, l’ensemble de la presse romande connaît une intensification de la couverture : le nombre d’articles correspondant à nos mots-clés par numéro passe de 1,2 en P1 à 1,8 en P3, uniformément sur les cinq titres. Les termes nucléaires retenus n’apparaissent plus ponctuellement à l’occasion d’un accident ou d’une mobilisation : ils sont présents dans chaque édition sous des angles multiples.

fig7 cooccurrences titre periode
Fig. 32:Nombre de co-occurrences intl x local ventilé par titre de presse et par période
fig8 taux cooccurrence titres
Fig. 33:Taux de co-occurrence intl x local rapporté au nombre total d’articles de chaque titre dans le corpus

Cette internationalisation croissante s’accompagne d’une intensification de la couverture : le nombre d’articles nucléaires par numéro passe de 1,2 en P1 à 1,8 en P3, uniformément sur les cinq titres. Le nucléaire n’est plus traité ponctuellement à l’occasion d’un accident ou d’une mobilisation : il apparaît dans chaque édition sous des angles multiples.

Conclusion

Les analyses effectuées permettent de nuancer l’hypothèse d’un trou médiatique autour de l’accident de Lucens posée en introduction. L’accident connaît bien une médiatisation dans les jours qui suivent, puis des résurgences ponctuelles liées à des mobilisations ou à des débats locaux. Il est néanmoins confirmé que Lucens demeure un événement essentiellement local, traité davantage comme un cas singulier que comme une référence en matière de risque nucléaire. Ce traitement en retrait est d’autant plus frappant que l’occupation de Kaiseraugst, elle, s’impose comme le pivot central du traitement médiatique du nucléaire en Suisse.

C’est précisément autour de ce pivot que les trois questions trouvent leur cohérence. L’analyse de la position des articles montre que Kaiseraugst structure le basculement entre la période pro-nucléaire dominante et l’équilibre progressif qui lui succède. L’analyse de co-occurrences confirme qu’il joue le même rôle à l’échelle internationale : la presse romande mobilise les événements étrangers – Wyhl, Three Mile Island, Tchernobyl – en les rapportant systématiquement aux enjeux suisses, et d’abord à Kaiseraugst. Ce lien, rare et exclusivement militant en Période 1, se diversifie et s’intensifie jusqu’à devenir structurel en Période 3.

Ces tendances, lisibles à l’échelle du corpus, n’auraient pas été accessibles par la seule lecture rapprochée. Elles ouvrent des pistes qu’un croisement avec les travaux des historiens et une lecture approfondie des articles permettraient d’approfondir, en restituant les spécificités propres à chaque titre et à chaque conjoncture que les outils numériques tendent à effacer.

Bibliographie

DUC, Gérard. «Électronucléaire et mouvement antinucléaire en Suisse romande (1960-1990)». Revue historique vaudoise, Vol. 124 (2016): 195–219. DOI: https://doi.org/10.5169/seals-954863.

DUPONT, Alexandre et MOINE, Caroline. « Médiatiser la solidarité internationale : informer, mobiliser et agir au-delà des frontières ». Le Temps des médias, Vol. 33, No. 2 (Printemps 2020) : 6–19. DOI : https://doi.org/10.3917/tdm.033.0006.

FAVEZ, Jean-Claude. «Le nucléaire et la politique extérieure suisse : le cas du traité de non-prolifération». Relations internationales, No. 69 (Printemps 1992): 51–62. Presses Universitaires de France. URL: https://www.jstor.org/stable/45344440.

FAVEZ, Jean-Claude et MYSIROWICZ, Ladislas. Le nucléaire en Suisse: Jalons pour une histoire difficile. Lausanne: Éditions L’Age d’Homme S.A., 1987.

GIUGNI, Marco. «L’impact des mouvements écologistes, antinucléaires et pacifistes sur les politiques publiques: Le cas des États-Unis, de l’Italie et de la Suisse, 1975-1995». Revue française de sociologie, Vol. 42, No. 4 (Octobre-Décembre 2001): 641–668. URL: https://www.jstor.org/stable/3322735.

KUPPER, Patrick. Abschied von Wachstum und Fortschritt. Die Umweltbewegung und die zivile Nutzung der Atomenergie in der Schweiz (1960-1975). Lizentiatsarbeit, Universität Zürich, 1997. (Publié comme Preprint 2/1998, ETH Zürich / Technikgeschichte).

RYSER, Emmanuelle (dir.). Récits autour de la nucléaire de Lucens. Sous la direction d’Anne-Lise Voyd et Delphine Friedmann. Chavannes-près-Renens: Archives Cantonales Vaudoises, 2025.

WILDI, Tobias. Der Traum vom eigenen Reaktor: Die schweizerische Atomtechnologieentwicklung 1945–1969. Zürich: Chronos Verlag, 2003. (Interferenzen 4).


[1] L’historiographie du nucléaire suisse (période 1958-1989) s’articule autour de cinq axes : 1) L’histoire institutionnelle et technologique (Wildi, 2003) examine l’échec du réacteur suisse. 2) L’histoire diplomatique (Favez, 1992) analyse la politique atomique initiale. 3) L’histoire politique et environnementale (Favez, 1987, Kupper, 1997) décrypte la crise de l’autorité experte. 4) L’étude des mouvements sociaux par approche comparative (Giugni, 2001), archives militantes (Duc, 2016) et stratégies médiatiques transnationales (Dupont & Moine, 2019). 5) Histoire mémorielle (Ryser, 2025) reposant sur des témoignages de survivants de Lucens dans un format original mandaté par l’Etat de Vaud en 2024.