La médiatisation de la notion du communisme en Suisse au XXe siècle

David Callegari, Antonin Laran, Letizia Vassalli, Bruno Vidoli

Fig. 1 : collage personnel à partir d’articles du corpus Impresso.
Fig. 1 : collage personnel à partir d’articles du corpus Impresso.

1. Contexte et problématique

Le communisme, dont les racines remontent aux utopies sociales du XIXᵉ siècle et aux critiques marxistes du capitalisme, s’illustre comme une force politique majeure avec la révolution russe de 1917. L’arrivée au pouvoir de Lénine et des bolcheviks après la révolution d’Octobre 1917 et puis la création de l’Internationale communiste transforment cette idéologie en un projet révolutionnaire mondial. Entre 1917 et 1919, les soulèvements en Allemagne, Hongrie, France ou Italie témoignent de l’ampleur de cette vague1. En Suisse, la grève générale de 1918, mobilisation massive des travailleurs, s’inscrit dans ce courant international de contestation sociale et politique, reflétant les tensions post-Première Guerre mondiale. Les autorités suisses, comme ailleurs en Europe, y voient une menace directe et renforcent la surveillance des mouvements ouvriers2. En Suisse, le milieu conservateur attribue la responsabilité de la grève générale à la nouvelle République des Soviets et, dans un contexte de troubles sociaux et de frustrations après la Grande Guerre, on craint une « bolchevisation » de l’Europe. Pour ces raisons, on exerce des pressions sur le Conseil fédéral afin d’éviter toute proximité avec Moscou, avec le soutien d’une opinion publique elle-même influencée par les campagnes menées par la presse suisse. En effet, les journaux s’emploient dès le départ à brosser un portrait négatif d’un régime qui cherche à abolir des valeurs telles que la propriété privée, en le qualifiant d’antithèse de la Confédération3.

Fig. 2 : distribution temporelle des articles relatifs au sous-corpus « communisme » (cf. chapitre 2). Chaque barre correspond à un intervalle d’une année.
Fig. 2 : distribution temporelle des articles relatifs au sous-corpus « communisme » (cf. chapitre 2). Chaque barre correspond à un intervalle d’une année.

Le communisme traversera alors les décennies et sera notamment matérialisé par de nombreuses forces et personnalités politiques impliquées localement. Il aura comme emblème international et étatique l’URSS4. Le communisme adopte une position ambivalente, se plaçant régulièrement en alternative au libéralisme et au capitalisme (cf. fig 2).


Serait-il dès lors possible d’identifier des phénomènes caractérisant son traitement au sein de la presse helvétique, guidant une compréhension plus fine de sa perception en Suisse ? Notre étude portera sur la période durant laquelle le communisme représente une fonction étatique, c’est-à-dire entre la révolution russe de 1917 et la chute du bloc soviétique en 1991. Nous prendrons également en compte une marge de quelques années avant et après cette période pour considérer le contexte de ces évènements.
Pour illustrer la complexité du concept de « communisme », nous avons choisi trois questions principales, chacune avec des sous-questions, appuyées sur la littérature secondaire. Le but est de déterminer si des tendances émergent dans la presse suisse: 

  1. La notion de communisme est complexe, à la croisée entre théorie économique, système politique fondé sur la dictature du prolétariat et parti unique5. Quantitativement et sémantiquement, comment évolue la médiatisation du communisme en Suisse entre 1914-1995?
    • 1.1 Combien d’articles en première page trouve-t-on dans la presse romande et alémanique au fil du temps évoquant la notion générale de communisme? 
    • 1.2 À quelle fréquence l’URSS est évoquée en tant qu’acteur étatique lié au communisme ?
  2. Dès les années 1920, des communistes suisses entretiennent des contacts avec l’URSS6. Dans quelle mesure la presse romande et alémanique rend compte et interprète les relations entre des figures des organisations communistes suisses, tels que Karl Hofmaier et Léon Nicole7, et l’URSS (Komintern/IIIe Internationale (1919-1943), Kominform (1947-1956), congrès du parti communiste)?
    • 2.1 En particulier, relève-t-on des différences de traitement avant et après l’établissement des relations diplomatiques en 1946 ?
  3. Depuis la fin de la Grande Guerre, la politique anticommuniste se développe à l’échelle nationale8. Comment cet anticommunisme se manifeste dans la presse quantitativement et qualitativement?
    • 3.1 Quelle position adopte la presse romande et alémanique face aux mesures anti-communistes des années 1930-1940, notamment l’interdiction cantonale et fédérale des organisations communistes (1937-1945), compte tenu du climat identitaire et de la volonté politique de défendre les « valeurs suisses »9?
    • 3.2 Quelles différences relève-t-on dans le traitement d’une figure communiste, Léon Nicole, et anticommuniste comme Jean-Marie Musy, conseiller fédéral et leader du « Comité suisse d’action contre le communisme » ?

2. Corpus

2.1 Délimitation du corpus et sous-corpus

Notre corpus de sources est composé de l’ensemble des titres de la presse romande et alémanique disponibles sur Impresso (cf. image ci-dessous fig. 3). L’objectif est d’obtenir une diversité linguistique, notamment français et allemand, et une variété de tendance dans les différents titres de journaux. En effet, la presse suisse est encore politisée jusqu’aux années 1960, les partis politiques finançant de nombreux titres jusqu’alors. À partir de ce moment, la presse a commencé à se commercialiser graduellement10.

Fig. 3 : profil statistique général du corpus associé aux sous-corpus.
Fig. 3 : profil statistique général du corpus associé aux sous-corpus.

À partir de ce corpus, nous proposons une division en sous-corpus visant à adresser plus précisément chacune de nos questions. La première question se concentre sur la notion de communisme sur le plan quantitatif. Ainsi, le filtre communisme/Kommunismus est appliqué. À partir de la littérature secondaire, nous avons identifié certains événements listés dans la figure 3. Ces derniers sont utilisés comme points de repère en vue de lire les résultats obtenus. La deuxième question est traitée de manière analogue : le corpus est utilisé dans son entier et les entités et personnes identifiées dans la littérature secondaire font office de point de repère. Finalement, la notion d’anticommunisme est initialement traitée de manière analogue à la première question avec les termes anticommunisme/Antikommunismus appliqués comme filtre. Nous porterons une attention particulière à la période 1937-1945 correspondant aux premières mesures anticommunistes suisses. En parallèle, la comparaison du traitement médiatique de Jean Marie Musy et Léon Nicole se limitera à la période 1914-1952, Musy étant décédé cette même année.

2.2 Limites du corpus et sous-corpus

La problématique de la couverture semble se placer en premier obstacle à la lecture des résultats obtenus. La NZZ est disponible jusqu’en 1955 sur Impresso, La Sentinelle ainsi que Die Tat ne sont plus publiés depuis 1971 et 1977 respectivement, et Die Tat a été créé en 1935. Le Berner Tagwacht (journal suisse alémanique socialiste) est par ailleurs uniquement disponible sur la plateforme E-Newspaper, où l’accès aux métadonnées est impossible. Ainsi, notre corpus se trouve limité en termes d’orientation politique et de couverture temporelle. Par ailleurs, nous sommes conscients de la polysémie de certaines entités et événements considérés dans notre recherche. À titre d’exemple, le mot rouge n’est pas considéré, du fait des nombreux résultats relatifs à son sens colorimétrique. Nous restons conscients que ce choix est arbitraire, et qu’il ne permet pas de couvrir objectivement la notion de communisme. Finalement, la teneur même de notre corpus implique une perception uniquement établie à partir de certains titres de presse écrite suisse. Notre approche ne permet, à ce titre, qu’une analyse partielle de la médiatisation de la notion de communisme en Suisse11.

3. Analyse

3.1 Question I : évolution de la médiatisation du communisme en Suisse

Pour cette question, nous allons d’abord faire usage d’histogrammes afin d’établir certains aspects quantitatifs. Tout d’abord, lorsqu’il y a des pics médiatiques, on constate une augmentation du nombre d’articles en première page (cf. fig. 4). Les articles en première page nous permettent de comprendre que, bien que le communisme soit un sujet ambivalent, il occupe une place majeure à la une et qu’on lui accorde une certaine importance. On pourrait penser, d’une part, que cela est dû à la crainte des mouvements révolutionnaires connus en Europe après 1918 pour la première partie de notre période, puis à la reprise des relations diplomatiques avec l’URSS après 1946 (cf. chapitre 3.2). Sur cette image, nous relevons plusieurs pics médiatiques, qui peuvent être mis en lien avec certains évènements identifiés sur l’image.

Fig. 4 : évolution temporelle des articles en première page au sein du sous-corpus 1. Chaque barre correspond à un intervalle d’une année.
Fig. 4 : évolution temporelle des articles en première page au sein du sous-corpus 1. Chaque barre correspond à un intervalle d’une année.

Certains des événements observés lors des pics médiatiques correspondent précisément aux observations de certains chercheurs suisses. En 1936, la victoire du Front populaire en France et le mouvement de grève qui s’ensuivit constitueraient une preuve concrète d’un « danger » communiste imminent. En effet, la politique du Front populaire est perçue comme une manœuvre tactique du Komintern qui menacerait la démocratie libérale12. La même année, la guerre civile espagnole est perçue pareillement, puisqu’il s’agit d’un premier affrontement opposant une alliance de démocrates, de forces de gauche et d’extrême gauche à l’extrême droite13. Les figures 5 et 6 montrent en effet que ces préoccupations ont été relayées par la presse suisse. Un autre événement qui semble particulièrement intéresser la presse suisse est la révolution hongroise de 1956. En effet, la Suisse se montre solidaire du peuple hongrois en accueillant de nombreux réfugiés. À cette époque, le communisme soviétique est perçu comme l’ennemi principal et l’indignation suscitée par l’intervention soviétique en Hongrie renforce l’hostilité envers les communistes suisses14. Un exemple est montré par la figure 7.


Fig. 7 : s.n., « Partout, en Suisse, protestations et témoignages d'admiration se multiplient », Journal de Genève, 06.11.1956, p. 2.
Fig. 7 : s.n., « Partout, en Suisse, protestations et témoignages d’admiration se multiplient », Journal de Genève, 06.11.1956, p. 2.

On constate que La Gazette de Lausanne est le journal qui consacre le plus d’articles au communisme (cf. fig. 8), et celui qui en place le plus en première page (cf. fig. 9). Cela s’explique par le fait qu’il s’agit d’un journal qui s’est particulièrement « battu » contre l’idéologie communiste, au point d’organiser en 1937, dans ses bureaux, une récolte de signatures pour une pétition en faveur de l’interdiction des activités communistes (cf. fig. 10).

Compte tenu des limites du corpus, les scores faibles associés aux titres LCE, NZZ, LSE ne sont pas particulièrement représentatifs de leur médiatisation du communisme sur cette période. La distribution des articles en première page souligne à nouveau la prépondérance de La Gazette de Lausanne. Le JDG et LLE observent une distribution relativement équivalente sous l’égide d’une orientation libérale ou conservatrice. Enfin, d’un point de vue régionaliste, il serait difficile d’identifier clairement des tendances puisque le corpus disponible n’est pas réellement représentatif de la situation cantonale, étant donné que la majorité des cantons ne disposent que d’un titre sur Impresso. De plus, même parmi les titres disponibles, le tirage et la taille ne sont pas comparables parmi toutes les régions et nous avons donc renoncé à étudier l’aspect régional de la question.

Fig. 10 : annonce publiée dans la Gazette de Lausanne (25.05.1937, p. 2), invitant à signer l'initiative contre le communisme dans les locaux du journal.
Fig. 10 : annonce publiée dans la Gazette de Lausanne (25.05.1937, p. 2), invitant à signer l’initiative contre le communisme dans les locaux du journal.

Après ces analyses purement quantitatives, nous souhaitons étudier plus en détail l’aspect qualitatif de cette question. En effet, la manière dont une information est traitée dépend de la diversité des orientations des journaux et, surtout, des lignes éditoriales des rédacteurs en chef, une complexité qui n’est pas reflétée fidèlement par un simple processus de comptage d’occurrences. Cela est bien visible à la figure 11, où nous observons des variations dans le temps par rapport à la « sentiment analysis », un procédé basé sur la librairie python « TextBlob »15 qui attribue un score entre -1 et 1 au vocabulaire utilisé dans les articles. Le but de ce graphique est de dégager des tendances dans le sentiment de la presse à l’égard du communisme. Cette méthode permet de relever une constante qui semble émerger dans le temps, à savoir le fait que le sentiment moyen entre tous les journaux du corpus des articles mentionnant le communisme est plus bas que celui des articles mentionnant « Politique » et « Romandie » sur la même période. Ce constat semble cohérent avec le contexte d’anticommunisme généralisé qui caractérise l’époque étudiée, aspect qui a déjà été évoqué dans l’introduction et qui sera exploré plus en profondeur à la question 3 (cf. chapitre 3.3).

Fig. 11 : score moyen (par année sur tous les journaux francophones du corpus) du processus de Sentiment Analysis entre les articles du sous-corpus 1a et du sous-corpus 1b.
Fig. 11 : score moyen (par année sur tous les journaux francophones du corpus) du processus de Sentiment Analysis entre les articles du sous-corpus 1a et du sous-corpus 1b.

Un autre résultat d’intérêt obtenu à l’aide de cette méthode nous montre, à la fig. 12, que le sentiment à l’égard du communisme est extrêmement variable au fil du temps et dépend grandement du titre étudié. À noter qu’ici, par souci de lisibilité, seuls le Journal de Genève, en orange, La Sentinelle, en vert, ainsi que la moyenne de tous les journaux du corpus, en bleu, sont présentés, mais des fluctuations similaires sont observées aussi dans les autres titres. De plus, pour réduire les effets liés à de simples fluctuations statistiques, ce graphique présente une moyenne lissée par tranche de 5 ans. Au-delà des simples fluctuations, cette figure permet de constater qu’un journal « de gauche » comme La Sentinelle montre, en moyenne, un sentiment plus positif dans le vocabulaire de ses articles que le Journal de Genève qui est libéral (cf. fig. 12). Ces différences sont cohérentes du fait que jusqu’aux années 1960 la presse était encore largement politisée. Dans le cas de la Sentinelle, on peut supposer que cela reflète une vision plus relativiste du communisme, qui, malgré leur opposition, serait vu moins négativement que d’autres courants idéologiques.

Fig. 12 : score moyen (lissé sur une période de 5 ans) du processus de Sentiment Analysis appliqué aux articles de La Sentinelle et du Journal de Genève au sein du sous-corpus 1a.
Fig. 12 : score moyen (lissé sur une période de 5 ans) du processus de Sentiment Analysis appliqué aux articles de La Sentinelle et du Journal de Genève au sein du sous-corpus 1a.

3.2 Question II : figures des organisations communistes suisses

Les deux personnalités sur lesquelles nous avons décidé de nous concentrer sont Léon Nicole (1887-1965) et Karl Hofmeier (1897-1988). Le premier est un homme politique suisse, originaire de Genève, et un représentant du Parti socialiste, qui s’est d’abord consacré aux luttes syndicales avant de devenir un homme politique très virulent16. Le second est l’un des membres fondateurs du Parti communiste suisse, ancien fonctionnaire du Komintern, fonction pour laquelle il a passé sept ans en prison dans l’Italie fasciste entre 1927 et 1934. À son retour en Suisse, il a réintégré les instances dirigeantes du PCS. À titre d’exemple, en février-mars 1939, ils ont effectué ensemble un voyage en URSS17.

Pour caractériser le traitement médiatique de ces derniers, nous commençons par étudier des histogrammes, grâce auxquels on remarque que le nom de Léon Nicole est effectivement associé à certaines entités communistes (cf. fig. 13). La distribution des occurrences semble souligner un caractère ponctuel, rythmé entre autres par ses déplacements.

Fig. 13 : histogramme des articles mentionnant des entités communistes simultanément avec Léon Nicole au sein du sous-corpus 2 avec cinq barres par année.
Fig. 13 : histogramme des articles mentionnant des entités communistes simultanément avec Léon Nicole au sein du sous-corpus 2 avec cinq barres par année.

Karl Hofmaier semble lui être moins médiatisé mais le même caractère ponctuel semble s’illustrer (cf. fig. 14).

Fig. 14 : histogramme des articles mentionnant des entités communistes simultanément à Karl Hofmaier au sein du sous-corpus 2 avec cinq barres par année.
Fig. 14 : histogramme des articles mentionnant des entités communistes simultanément à Karl Hofmaier au sein du sous-corpus 2 avec cinq barres par année.

Cela est probablement dû au fait qu’Hofmaier, étant une figure suisse allemande, est moins évoqué que Nicole dans notre corpus, puisque celui-ci est beaucoup plus fourni en titre romand qu’alémanique. Ainsi, à partir de maintenant, nous concentrons nos analyses sur la figure de Léon Nicole. En général, nous remarquons pas de différence particulière suite à la reprise de relations diplomatiques avec l’URSS en 1946.

Ayant relevé cela, nous nous penchons maintenant sur l’aspect sémantique du discours médiatique en choisissant un échantillon d’articles évoquant les relations de Nicole avec l’URSS, que nous traitons en faisant un « Word Embedding » des mots présents dans les articles. Le UMAP résultant présente alors la distribution sémantique des mots issus de notre échantillons d’articles, où la proximité relative entre les mots sur le graphique est proportionnelle à leur proximité sémantique. Idéalement, pour que cette méthode soit exhaustive, il faudrait comparer sur le même graphique un échantillon aléatoire d’articles afin de comparer la différence effective par rapport au langage commun. Cependant, nous ne faisons pas cela car la résolution spatiale du UMAP diminuerait, puisque les mots contenus dans nos articles, étant plus spécifiques, apparaitraient dans une plus petite surface, ce qui rendrait la lisibilité et l’interprétation compliquée. Grâce à ce processus, la UMAP des articles couvrant les liens de Léon Nicole avec certaines entités communistes (cf. fig. 17 ci-dessous) permet de relever des tendances très politisées, et parfois plutôt hostiles, dans les termes utilisés à l’égard de ses liens. A titre d’exemple, un article représentatif de notre échantillon est présenté à la figure 15. Plus généralement ces tendances sont visibles du fait que des termes relatifs à certaines notions politiques, par exemple « agitateur », « communisme », « bourgeois », apparaissent plus régulièrement que des notions factuelles décrivant les voyages de Nicole. Il est aussi intéressant de noter que même la Sentinelle, notre seul journal de gauche, semble suivre la tendance lexicale pour aborder ces thèmes. Cela pourrait s’expliquer du fait des tensions qui ont émergé entre Léon Nicole et LaSentinelle, voir par exemple l’extrait de la figure 16, issu de La Sentinelle, où Léon Nicole est tourné en dérision. Ces divergences sont en grande partie dues à la non-adhésion du PSS à la IIIe Internationale et sa prise de distance avec le communisme18.

Fig. 17 : UMAP du processus de Word Embeddings des termes utilisés au sein des articles évoquant les liens de Léon Nicole à différentes entités communistes (URSS, Kominform, 3ème Internationale) au sein du sous-corpus 2.
Fig. 17 : UMAP du processus de Word Embeddings des termes utilisés au sein des articles évoquant les liens de Léon Nicole à différentes entités communistes (URSS, Kominform, 3ème Internationale) au sein du sous-corpus 2.

À noter que 60 articles ont été choisi et vérifiés manuellement afin de garantir la pertinence de leur contenu vis-à-vis des liens entre Léon Nicole et les différentes entités traitées.

3.3 Question III : médiatisation de l’anticommunisme

L’anticommunisme est une notion ambivalente et complexe, car elle touche à divers aspects, réalités et conceptions politiques, économiques et philosophiques19. Sur le plan des relations internationales, l’anticommunisme suisse s’est traduit par le refus de reconnaître l’URSS pendant plus de trente ans. On peut donc parler d’une volonté de rejeter l’ennemi sur le plan diplomatique20. Cependant, l’anticommunisme trouve ses racines après la grève générale de 1918. À partir des années 1920, on assiste donc à la mise en place de mécanismes de surveillance et de répression des activités considérées comme « subversives », souvent par des voies légales et démocratiques. Citons par exemple l’arrêté fédéral de 1932 qui déclare incompatible un emploi dans l’administration fédérale pour les membres du Parti communiste ou de groupes « dépendants » d’organismes étrangers. Tout cela aboutit aux premières interdictions cantonales des activités communistes (1937)21. D’après l’histogramme de la figure 18, on constate que le nombre d’occurrences du terme « anticommunisme » augmente à partir de 1946-1947. Cela coïncide avec la date de la reconnaissance de l’URSS et la reprise des activités diplomatiques. D’autre part, on constate que l’anticommunisme est évoqué plus fréquemment à partir du début de la Guerre froide. Cela s’explique par le fait qu’entre 1948 et 1951, aux États-Unis, la loi anticommuniste de Joseph McCarthy (maccarthysme) est adoptée au Sénat, permettant d’enquêter sur les personnes soupçonnées d’avoir des sympathies communistes. Les autorités suisses adoptent également, à la même période, une série de mesures suivant le consensus de Washington22.

Fig. 18 : histogramme des articles au sein du sous-corpus 3a avec cinq barres par année.
Fig. 18 : histogramme des articles au sein du sous-corpus 3a avec cinq barres par année.

L’un des moments clés de la lutte contre le communisme en Suisse a été l’adoption des premières interdictions cantonales visant le Parti communiste. En 1937, les premiers cantons à prendre cette mesure sont Neuchâtel et Genève, suivis du canton de Vaud, puis, en 1938, de Schwyz, Obwald et Uri. Le 6 août 1940, le Conseil fédéral n’interdit pas directement le Parti communiste en Suisse, mais toutes les activités liées au communisme, telles que les publications, les manifestations ou les réunions23. L’Express commente notamment à ce sujet :

Pour caractériser plus précisément cet anticommunisme, nous faisons à nouveau appel à la méthode du « Word Embeddings » afin de pouvoir identifier des tendances sémantiques dans les articles traitant des initiatives anticommunistes, que nous appliquons séparément à la presse alémanique et romande. La UMAP de la figure 19, couvrant les différentes initiatives contre les activités communistes dans la presse romande, permet de constater des champs sémantiques représentatifs, dont un certain nombre présentant un intérêt particulier sont détaillés sur l’image.

Fig. 19 : UMAP du processus de Word Embeddings de l’ensemble des mots issus des articles francophones du corpus.
Fig. 19 : UMAP du processus de Word Embeddings de l’ensemble des mots issus des articles francophones du corpus.

La même analyse peut être faite pour la presse germanophone (cf. fig. 20). A noter que la NZZ n’a pas pu être inclue car notre code ne parvient pas à lire l’encodage du texte de leurs articles.

Fig. 20 : UMAP du processus de Word Embeddings de l'ensemble des mots issus des articles germanophones du corpus 3c.
Fig. 20 : UMAP du processus de Word Embeddings de l’ensemble des mots issus des articles germanophones du corpus 3c.

Du fait du faible nombre de titres alémaniques de notre corpus, et donc du discret peuplement du UMAP de la figure 20, il est difficile de clairement identifier des tendances semblables ou divergentes avec la presse romande. Toutefois, l’emphase sur les thèmes de la liberté, la démocratie et, à l’inverse, la propagande et la dictature semble être un point de convergence pour les deux langues. Cela s’inscrit dans le contexte socio-politique helvétique de l’époque, dans lequel on veut protéger les valeurs libérales suisses. Cette hypothèse expliquerait aussi le fait que dans les deux langues des entités étrangères sont fréquemment évoquées, comme souligné auparavant, puisque on peut imaginer qu’un argument fréquent justifiant ces initiatives serait la peur d’influences étrangères dans le pays (cf. par exemple fig. 23 ci-dessous).

Enfin, pour étudier plus en détail l’anticommunisme à proprement parler, nous comparons les résultats du « Word Embedding » d’articles couvrant Léon Nicole et Jean-Marie Musy, catholique-conservateur fribourgeois et figure de l’anticommunisme Suisse25. La UMAP sur les articles mentionnant Musy (cf. fig. 22) permet de relever de nombreuses différences sémantiques par rapport à celle qui traite des articles sur Nicole (cf. fig. 21).

Pour la figure de Nicole, une grande emphase semble être mise sur l’aspect « extrémiste » de sa personne et de sa politique. Par exemple, proportionnellement, peu d’articles semblent évoquer son rôle de conseiller national et au contraire beaucoup d’entre eux utilisent des termes très politisés et avec une forte connotation, dont certains exemples sont mis en évidence sur l’image (cf. fig. 21).

Dans le cas de Musy, nous relevons une plus grande occurrence de termes de l’ordre de l’action et de l’autorité politique. Cela semble souligner une forte différence de traitement par rapport à Nicole, pour lequel moins d’emphase est mise sur des qualités politiques que sur des critiques de sa personne et ses relations. Cela viendrait renforcer l’idée de tendances anticommunistes marquées de la presse, déjà relevée à la question 1 (cf. chapitre 3.1). On remarque que des noms de lieux ou de pays sont souvent cités, comme Rome, Moscou, Berlin, l’Italie et l’Espagne. Cela peut être révélateur des propos de Musy, qui donne des exemples tirés d’autres réalités dans le reste du monde. Compte tenu de son admiration pour les régimes autoritaires26, on peut supposer qu’il utilise souvent ces autres réalités pour étayer ses thèses anticommunistes.

Enfin, on relève aussi certains termes qui semblent être tirés presque directement du discours anticommuniste de Musy (rouge, dictature etc..), ce qui pourrait refléter une plus grande place laissée à l’expression d’opinion et au discours non-filtré que dans la couverture de Nicole.

Fig. 23 René Braichet, « Le communisme en Suisse dépend de Moscou », L’Express, 20.01,1937, p. 1.
Fig. 23 René Braichet, « Le communisme en Suisse dépend de Moscou », L’Express, 20.01,1937, p. 1.

4. Conclusion

Notre travail explore la notion de communisme dans la presse écrite suisse sur la période 1914-1995. L’usage d’outils numériques avancés combiné à une vaste base de données, a permis de caractériser partiellement, quantitativement et qualitativement, le contexte médiatique autour du communisme. Nos résultats confirment la grande variété et complexité de cette notion dans la presse suisse. Jusqu’au début de la Guerre froide, les pics médiatiques sont aisément identifiables, tandis qu’à partir de 1946, les thèmes deviennent plus variés, probablement en raison de commentaires continus sur des événements étrangers et par la reprise des relations diplomatiques.

Concernant l’anticommunisme, nous constatons que la simple recherche du mot « anticommunisme » en tant que tel (<90 articles par année) ne reflète pas ce phénomène de manière exhaustive puisque, du fait de sa complexité, ce sujet est souvent évoqué de manière indirecte. Plusieurs indicateurs suggèrent toutefois une forme de sentiment anticommuniste généralisé dans la presse germanophone et francophone, en lien avec l’époque étudiée. Cette tendance est relevée dans les articles traitant du communisme en étudiant des aspects tels que les mots en co-occurrence avec « communisme » et le sentiment moyen des termes dans ces articles par rapport à d’autres articles politiques. Cette idée est encore renforcée avec l’analyse et la comparaison du champ sémantique d’articles sur une figure communiste, une figure de droite et les initiatives anticommunistes.

5. Bibliographie

1. Ouvrages

Berstein Serge, Démocraties, régimes autoritaires et totalitarismes de 1900 à nos jours: pour une histoire politique comparée du monde développé, Paris, Hachette, 2013. 

Clavien Alain, Grandeurs et misères de la presse politique: le match Gazette de Lausanne – Journal de Genève, Lausanne, Antipodes, 2010. 

Ducoulombier Romain, Histoire du communisme: au XXe siècle, Paris, Presses universitaires de  France, 2022. 

Rauber André, Léon Nicole: le franc-tireur de la gauche suisse (1887-1965), Genève, Slatkine, 2007. 

Rauber André, Histoire du mouvement communiste suisse. 1, Du XIXe siècle à 1943, Genève, Editions Slatkine, 1997. 

Rauber André, Histoire du mouvement communiste suisse. 2, De 1944 à 1991, Genève, Editions  Slatkine, 2000. 

2. Articles 

Buclin Hadrien, « Swiss Intellectuals and the Cold War: Anti-Communist Policies in a Neutral  Country », Journal of cold war studies 19 (4), 2017, pp. 137‑167. En ligne:  <https://doi.org/10.1162/jcws_a_00767>.

3. Chapitres d’ouvrages collectifs   

Caratsch, Annetta, Caillat, Michel « L’assassinat de Vorovsky et le procès Conradi », in : Histoire(s)  de l’anticommunisme en Suisse = Geschichte(n) des Antikommunismus in der Schweiz,  Zürich, Chronos, 2009, pp. 109-130.

Caillat, Michel, « L’Entente internationale anticommuniste (EIA). L’impact d’un anticommunisme helvétique de l’action internationale d’un groupe de bourgeois genevois » » in : Histoire(s)  de l’anticommunisme en Suisse = Geschichte(n) des Antikommunismus in der Schweiz,  Zürich, Chronos, 2009, pp. 147-163.

Fayet Jean-François, « L’anticommunisme est-il vraiment un sujet d’histoire ? » in : Histoire(s)  de l’anticommunisme en Suisse = Geschichte(n) des Antikommunismus in der Schweiz,  Zürich, Chronos, 2009, pp. 11-22.

Farré Sébastien, « Justice, interdictions et répression anticommunistes (1936-1945) », in: Histoire(s)  de l’anticommunisme en Suisse = Geschichte(n) des Antikommunismus in der Schweiz,  Zürich, Chronos, 2009, pp. 195‑208.  

Kergomard Zoé,  « A Source Like Any Other? Including Digitised Newspapers in a Hybrid Research Project », in : Digitised Newspapers – A New Eldorado for Historians? Reflections on Tools, Methods and Epistemology, Berlin/Boston, De Gruyter Oldenbourg, 2023.  

Rauber André, « L’anticommunisme en Suisse, une quasi-doctrine d’Etat, entre phobie et  manipulation de la légalité », in: Histoire(s) de l’anticommunisme en Suisse = Geschichte(n)  des Antikommunismus in der Schweiz, Zürich, Chronos, 2009, pp. 183‑193. 

4. Outils informatiques: 

textblob-fr: French language support for TextBlob. Dernier accès: 9 mai 2026. [En ligne]. Disponible via :https://github.com/sloria/textblob-fr 

5. Page web: 

C. d’Etat, “Jean-Marie Musy, ancien Conseiller d’Etat.” Accedé le 10 mai 2026. Disponible à https://www.fr.ch/etat-et-droit/gouvernement-et-administration/jean-marie-musy-ancien-conseiller-detat


  1. Serge Berstein, Démocraties, régimes autoritaires et totalitarismes de 1900 à nos jours: pour une histoire politique comparée du monde développé, Paris, Hachette, 2013, pp. 73-76. ↩︎
  2. André Rauber, Histoire du mouvement communiste suisse. 1, Du XIXe siècle à 1943, Genève, Editions Slatkine, 1997, pp. 1-52. ↩︎
  3. Annetta Caratsch, Michel, Caillat, « L’assassinat de Vorovsky et le procès Conradi », in : Histoire(s)  de l’anticommunisme en Suisse = Geschichte(n) des Antikommunismus in der Schweiz,  Zürich, Chronos, 2009, pp. 109-110. ↩︎
  4. Rauber, Histoire du mouvement communiste suisse. 1, Du XIXe siècle à 1943, op. cit., pp. 65-80 ↩︎
  5. Romain Ducoulombier, Histoire du communisme: au XXe siècle, Paris, Presses universitaires de France, 2022, pp 6-7. ↩︎
  6. Rauber, Histoire du mouvement communiste suisse. 1, Du XIXe siècle à 1943, op. cit., pp. 203-207. ↩︎
  7. André Rauber, Léon Nicole: le franc-tireur de la gauche suisse (1887-1965), Genève, Slatkine, 2007, pp. 151-152. ↩︎
  8. Sébastien Farré, « Justice, interdictions et répression anticommunistes (1936-1945) », in: Histoire(s) de l’anticommunisme en Suisse = Geschichte(n) des Antikommunismus in der Schweiz, Zürich, Chronos, 2009, p. 197 ↩︎
  9. Hadrien Buclin, « Swiss Intellectuals and the Cold War: Anti-Communist Policies in a Neutral Country », Journal of cold war studies 19 (4), 2017, pp. 149-150. En ligne: <https://doi.org/10.1162/jcws_a_00767>. ↩︎
  10. Alain Clavien, Grandeurs et misères de la presse politique: le match Gazette de Lausanne – Journal de Genève, Lausanne, Antipodes, 2010. ↩︎
  11. Zoé Kergomard, « A Source Like Any Other? Including Digitised Newspapers in a Hybrid Research Project », in : Digitised Newspapers – A New Eldorado for Historians? Reflections on Tools, Methods and Epistemology, Berlin/Boston, De Gruyter Oldenbourg, 2023 ↩︎
  12. Farré, « Justice, intedictions et répression anticomunistes (1936-1945) », op. cit., p. 200. ↩︎
  13. Rauber, Histoire du mouvement communiste suisse. 1, Du XIXe siècle à 1943, op. cit., pp. 337-338. ↩︎
  14. Rauber, Histoire du mouvement communiste suisse. 1, Du XIXe siècle à 1943, op. cit., p. 202 ↩︎
  15. textblob-fr: French language support for TextBlob. Accessed: May 09, 2026. https://github.com/sloria/textblob-fr. ↩︎
  16. Rauber, Léon Nicole: le franc-tireur de la gauche suisse, op. cit., pp. 8-26. ↩︎
  17. Idem, pp. 151-152. ↩︎
  18. Rauber, Histoire du mouvement communiste suisse. 1, Du XIXe siècle à 1943, op. cit., pp. 81-85 ↩︎
  19. Jean-François Fayet « L’anticommunisme est-il vraiment un sujet d’histoire ? » in : Histoire(s)  de l’anticommunisme en Suisse = Geschichte(n) des Antikommunismus in der Schweiz,  Zürich, Chronos, 2009, pp. 14-15. ↩︎
  20. Idem, p. 18. ↩︎
  21. André Rauber, Histoire du mouvement communiste suisse. 2, De 1944 à 1991, Genève, Editions  Slatkine, 2000, pp. 186-187. ↩︎
  22. Idem, p. 121. ↩︎
  23. Rauber, Histoire du mouvement communiste suisse. 2, De 1944 à 1991, op. cit., p. 190. ↩︎
  24. s.n., « L’interdiction du Communisme en Suisse », L’Express, 10.08.1940, p.1. ↩︎
  25. Michel Caillat, « L’Entente internationale anticommuniste (EIA). L’impact d’un anticommunisme helvétique de l’action internationale d’un groupe de bourgeois genevois » » in : Histoire(s)  de l’anticommunisme en Suisse = Geschichte(n) des Antikommunismus in der Schweiz,  Zürich, Chronos, 2009, p. 151. ↩︎
  26. C. d’Etat, “Jean-Marie Musy, ancien Conseiller d’Etat.” Accedé le 10 mai 2026. Disponible à https://www.fr.ch/etat-et-droit/gouvernement-et-administration/jean-marie-musy-ancien-conseiller-detat ↩︎