

Thèse en sciences de l’environnement, soutenue le 6 février 2026 par Mathilde Vandaele, rattachée à l’Institut de géographie et durabilité (IGD) de la FGSE.
La catégorie socioprofessionnelle des « néopaysan·nes » est généralement conceptualisée en termes de reconversion professionnelle, de migration rurale ou d’expérimentation agronomique. Cependant, la diversité factuelle et l’évolution historique des néopaysans compliquent sa délimitation. Dans cette recherche, je propose de caractériser les néos comme des personnes exerçant une activité agricole sans bénéficier d’un accès aux capitaux fonciers et aux moyens de production par une transmission familiale, ce qui les différencie des issu·es, c’est-à-dire des agriculteur·rices ayant hérité de terres ou de capital d’exploitation. En mettant en lumière les tensions et les alliances qui émergent entre ces catégories sociales, cette thèse raconte et analyse les installations néopaysannes en Suisse romande au travers de récits d’un devenir paysan·ne pluriel parmi celles et ceux qui le sont déjà.
Les objectifs principaux de la recherche sont :
- de raconter concrètement les stratégies d’installation et de transmission depuis la double perspective des néos et des issu·es, saisissant ainsi conjointement les dynamiques de pouvoir et les logiques de continuité qui les traversent ;
- de donner à voir le renversement des présupposés normatifs que provoquent les néopaysan·nes au sein du régime de légitimation professionnelle en place ;
- de situer les opportunités et les obstacles à la transformation du cadre politico-légal qui verrouille aujourd’hui les conditions d’accès à la terre – et, par là, à l’activité agricole – pour le plus grand nombre.
À ce titre, le cas de la Suisse, régulièrement saluée comme exemple d’une agriculture industrielle écologisée, se révèle particulièrement intéressant. En dépit de ses tentatives de conciliation des fonctions territoriales tant productives qu’écologiques, la Suisse se caractérise par le maintien d’une politique agricole menant à l’agrandissement et à la capitalisation des exploitations, sans que soit thématisé, au niveau fédéral ou cantonal, l’enjeu du renouvellement des générations dans l’agriculture. En mobilisant un terrain d’observation participante en Suisse romande, cette thèse traite des trajectoires néopaysannes
- à travers le prisme des transmission de fermes,
- à travers l’observation des frictions dans la cohabitation territoriale,
- à travers une analyse critique des cursus de formation agricole.
Elle présente la particularité méthodologique d’adopter une posture de lisière, approchant ces installations depuis la double perspective des néos d’un côté, des cédant·es et voisin·es de l’autre.
Afin d’analyser les dynamiques par lesquelles les installations néopaysannes participent à transformer les territoires agricoles de manière relationnelle et contextuelle, j’étudie ce renouveau de la paysannerie à l’aide d’un cadre conceptuel dépeignant la polysémie des retours à la T/terre. Cette grille d’analyse offre en effet des outils à même de démêler la pluralité des significations données aux démarches néopaysannes, entre reconversion professionnelle, acquisition foncière, réhabilitation d’un territoire de vie, réappropriation des moyens de subsistance, réintégration d’un milieu vivant et quête d’autochtonie renouvelée.
Ce cadre conceptuel pluriel met en évidence le rôle des néopaysan·ne·s dans le renouvellement des ruralités et dans la diversification des modèles agricoles. Mes résultats montrent aussi comment les néos intensifient leur production par l’apport de travail humain dans leur modèle agronomique, mettant en place une diversité d’autres modèles économiques, structures sociales, voies de commercialisation et réseaux d’échange. La mise en friction de modèles agricoles différents occasionne des conflits, mais aussi des alliances avec une fraction de la paysannerie, elle-même aux marges du développement agricole dominant.
Pourtant, les néos enquêté·es évitent la confrontation politique directe, en raison des risques de marginalisation relationnelle et professionnelle qu’elle implique. Malgré leurs démarches d’intégration, les néopaysans se situent dans un rapport de force peu favorable. En l’absence d’un mouvement coordonné de politisation, cela les condamne à une marginalisation foncière, statutaire et infra-politique entérinée par les politiques agricoles, par le cadre juridique et par les organismes professionnels majoritaires. Les néos incarnent ainsi une menace pour la stabilité d’un régime politico-normatif fondé sur la maîtrise du foncier par les agriculteur·rices issu·es, sur une mythologie agrariste et sur un compromis institutionnel entre productivisme et écologie.
Dans la mesure où le foncier se dévoile comme le goulot d’étranglement de l’accès à la profession agricole, des amorces de politisation apparaissent entre néos, mouvements associatifs et organisations paysannes. Ma thèse s’achève sur diverses propositions pour un déverrouillage du cadre actuel de transmission intrafamiliale du foncier, un cadre qui se révèle incapable de relever les défis agroécologiques de notre temps.
À l’heure d’une crise de la réconciliation entre impératifs de production et enjeux écologiques, les néopaysan·nes incarnent, et revendiquent, une troisième voie possible de développement agricole : celle d’une intensification agricole par le travail avec abandon du surendettement et de la capitalisation par les carburants fossiles – mais il importe au plus haut point de leur donner la possibilité réelle de la déployer, et il est donc urgent de leur faciliter l’accès à la terre.