Materialities of Bigness Encountering the Urban Politics of Iconicity with the European Solidarity Centre

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Thèse en géographie, soutenue le 13 février 2026 par Clotilde Trivin, rattaché à l’Institut de géographie et durabilité (IGD) de la FGSE.

À mesure que les villes occidentales se sont engagées dans la transformation post-industrielle, elles ont de plus en plus souvent recours à la culture comme levier de régénération urbaine, cherchant à revitaliser des espaces délaissés et à créer de nouveaux environnements urbains intégrés. Dans ce contexte, les bâtiments culturels iconiques sont devenus des instruments privilégiés de transformation économique, touristique et politique. À la suite du succès emblématique du Guggenheim de Bilbao, de tels édifices se sont multipliés à travers le monde. Plutôt que de les considérer comme des manifestations locales et statiques d’un phénomène global, cette thèse propose d’examiner la manière dont ces bâtiments sont vécus, pratiqués et mobilisés dans des contextes situés et quotidiens. Elle s’intéresse aux relations entre ces bâtiments et leurs environnements humains et non humains, à partir de l’étude du Centre Européen Solidarność (ECS) – un centre culturel iconique dédié à la mémoire du mouvement Solidarność – situé à Gdańsk, en Pologne.

Cette recherche contribue à la géographie urbaine en proposant une compréhension renouvelée des bâtiments culturels iconiques, considérés comme des assemblages matériels et urbains à la fois extensifs et fragiles. S’appuyant sur les apports des études urbaines, des nouvelles géographies architecturales et de la géographie culturelle, elle développe le concept de « grandeur » (bigness) afin de mettre en lumière le rôle des matérialités dans le fonctionnement de ces édifices au sein de leur contexte urbain. La « grandeur » est ici conçue comme un processus matériel et systémique marqué par des débordements constants qui excèdent les limites physiques du bâtiment et le rendent structurellement important pour les personnes, les objets et les espaces avec lesquels il coexiste. En tant que processus politique et matériel nécessitant un maintien constant, la « grandeur » coordonne ces éléments dans un projet urbain qui ouvre certaines possibilités pour l’avenir tout en en limitant d’autres.

Sur le plan empirique, la thèse s’appuie sur sept mois d’enquête ethnographique réalisés entre 2022 et 2023 au sein de l’ECS et dans le quartier du chantier naval de Gdańsk. La méthodologie combine des entretiens itinérants, la cartographie affective, l’observation participante et l’analyse auto-ethnographique afin de retracer les multiples formes d’interaction avec les matérialités du bâtiment. Premièrement, la recherche montre comment l’ECS est pratiqué, perçu, et mis à l’échelle au quotidien. Ces pratiques matérielles et discursives – de projection, de pliage ou de déconnexion – configurent diverses échelles imaginées de relations entre le bâtiment, les matérialités, les corps, les villes et les nations. À travers ces dynamiques d’échelle, la « grandeur » de l’ECS émerge de manière relationnelle et située, continuellement réassemblée par les gestes, les discours et les affects qui l’animent. Ces processus sous-tendent des formes plurielles et parfois conflictuelles d’appartenance et de devenir, révélant que les bâtiments iconiques, loin d’être globaux, sont toujours ancrés dans leur localité. Deuxièmement, la thèse explore les co-émergences de l’humain et du matériel à travers les rencontres affectives avec le bâtiment. En mobilisant des approches vitalistes, elle analyse la manière dont les expériences sensorielles et émotionnelles de l’ECS participent sans cesse à sa (re)production en tant que grand bâtiment. La « grandeur » n’apparaît pas comme une catégorie esthétique ou symbolique stable, mais comme un processus sensible et progressif, fruit de négociations continues entre corps et matérialités. L’analyse auto-ethnographique de l’harmonisation affective et de l’engagement photographique met en évidence la manière dont la « grandeur » de l’ECS est perçue, soutenue et transformée au fil du temps. Cette perspective remet en question l’idée selon laquelle les bâtiments iconiques produiraient des expériences uniformes, en soulignant au contraire leur dépendance à des processus fragiles, situés et incarnés d’entretien et de résonance. Troisièmement, la thèse examine les enchevêtrements de création et de ruinement au sein de l’ECS et du chantier naval environnant. En se penchant sur les matérialités et les politiques négatives, elle montre comment la « grandeur » de l’ECS est simultanément constituée et déstabilisée par des dynamiques de ruine et de redéveloppement. Ces matérialités négatives révèlent la coexistence du renouveau et de la dégradation, remettant en cause la linéarité du développement urbain. La thèse met ainsi en évidence la tension entre présence et absence qui sous-tend la « grandeur », générant des expériences excessives, fragiles et déstabilisantes.

Dans son ensemble, cette recherche montre comment les bâtiments culturels iconiques des villes postsocialistes participent à la fabrication de passés et de futurs urbains qui ne sont pas soumis à des temporalités linéaires ou déterministes. Le cadre de la « grandeur » élaboré ici met en évidence la nature à la fois systémique et précaire de ces édifices, leur dépendance à un travail matériel et affectif continu, ainsi que leur rôle central dans la médiation des politiques urbaines contemporaines. En situant la « grandeur » dans les dynamiques contradictoires de régénération, de ruine et d’appartenance, cette thèse participe aux débats sur les économies culturelles et politiques de l’iconicité. Elle souligne enfin le rôle de ces bâtiments en tant qu’espaces privilégiés de négociation des futurs urbains (il)libéraux, et invite à approfondir l’analyse des convergences entre matérialité, affect et politique dans la fabrique urbaine contemporaine, en particulier dans le contexte du néolibéralisme autoritaire.

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