Enchevêtrements bâtis : Sainte-Sophie et les politiques ordinaires des bâtiments emblématiques

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sainte sophie

Thèse en géographie, soutenue le 10 octobre 2025 par Violante Torre, rattachée à l’Institut de géographie et durabilité (IGD) de la FGSE.

Les villes sont souvent reconnues par leurs monuments emblématiques — ces bâtiments iconiques qui dominent les cartes postales, les visites touristiques et les horizons urbains. Conçus pour incarner l’essence d’une ville, ils éclipsent parfois leur environnement quotidien.

Sainte-Sophie, à Istanbul, est l’un de ces lieux. Réputée pour son immense dôme et son histoire pluriséculaire, elle a été tour à tour église, mosquée, musée, et depuis 2020, de nouveau mosquée. Mais que signifie vivre et travailler autour d’un tel monument au quotidien ? Et que se passe-t-il lorsque ce lieu change ? Depuis sa reconversion en 2020, Sainte-Sophie est devenue plus qu’un simple symbole. C’est un espace où la vie quotidienne, la politique et l’émotion se croisent. Alors que beaucoup voient les monuments comme des icônes intemporelles, cette recherche montre qu’ils sont en constante transformation. Sainte-Sophie n’est pas qu’un chef-d’oeuvre architectural, mais un espace vivant où se rencontrent histoire, religion, et pratiques ordinaires.

Cette étude aborde Sainte-Sophie comme un bâtiment enchevêtré — un espace façonné par ceux qui l’utilisent et en prennent soin : les guides religieux et touristiques, les commerçants et les agents de nettoyage. Ces personnes accueillent les visiteurs, entretiennent les lieux et gèrent de longues journées, de nouvelles règles, et des émotions mêlées de fierté, de fatigue et de stress. Leurs gestes et routines révèlent comment les monuments influencent la vie urbaine, non seulement par les récits officiels, mais aussi par les luttes quotidiennes et les soins discrets.

En observant des pratiques ordinaires — prier, faire visiter, nourrir les chats, nettoyer les tapis — la recherche montre que les bâtiments sont continuellement recréés par celles et ceux qui les habitent, les traversent ou y travaillent. Ces actions, bien que souvent invisibles, révèlent des tensions plus larges entre héritage et changement. Les matériaux mêmes de Sainte-Sophie — marbres usés, lumière mouvante, barrières récentes — influencent les déplacements et les émotions. Le bâtiment n’est pas un simple décor : il façonne les comportements, l’appartenance, et les relations. Les usagers s’adaptent : ils se reposent dans des coins tranquilles, évitent certaines zones ou s’entraident pour circuler. Les transformations du lieu n’affectent pas tout le monde de la même manière. L’accès des femmes est aujourd’hui plus restreint qu’à l’époque du musée, illustrant des normes de genre changeantes. Certains travaux, comme le nettoyage ou la sécurité, restent essentiels mais invisibles. Des conflits émergent : Sainte-Sophie est-elle un symbole national, un patrimoine mondial ou un espace sacré ? Même les odeurs jouent un rôle : parfois désagréables, elles remettent en question l’image sacrée du lieu, révélant des inégalités plus profondes liées aux classes sociales, au genre ou à la responsabilité de l’entretien.

Cette étude montre que les monuments, aussi iconiques soient-ils, sont vulnérables aux frictions du quotidien. Elle nous invite à les voir non comme des vestiges figés du passé, mais comme des espaces relationnels, vivants, où se négocie chaque jour l’avenir de la ville. 

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