Nolwenn Bühler est Professeure associée à l’Institut des sciences sociales (ISS) de l’Université de Lausanne depuis un an. Anthropologue des sciences et des technologies, ses recherches interrogent notre rapport à la nature, aux matérialités chimiques qui peuplent corps et environnements, et aux manières banales et invisibilisées dont se reproduisent et maintiennent les inégalités. Mobilisant des épistémologies féministes et une éthique du care, ses recherches sont engagées, souvent interdisciplinaires, et participatives.
Vos recherches sont à l’intersection de l’anthropologie de la santé et de l’environnement, des études sociales des sciences et des techniques, et des approches féministes, comment décririez-vous votre approche de recherche et les questions qui vous animent aujourd’hui ?
Mon parcours est en effet interdisciplinaire. J’ai réalisé une thèse en anthropologie sur le vieillissement reproductif qui s’inscrivait dans le champ des études féministes des sciences et des techniques qu’on appelle aussi STS. En Suisse ce domaine interdisciplinaire manque encore d’un solide ancrage institutionnel, alors qu’il est fortement reconnu internationalement. Au bénéfice d’une première formation en soins infirmiers, je me suis longtemps concentrée sur la production du savoir biomédical et les nouvelles biotechnologies. J’ai notamment exploré la constitution des frontières mouvantes entre corps et environnements, et ai travaillé dans plusieurs projets liés à la pandémie de Covid-19. Ceci m’a amenée à problématiser les liens entre la ‘nature’ à l’intérieur des corps et celle à l’extérieur, et à penser la santé au-delà de l’humain dans le contexte des transformations climatiques et environnementales qui caractérise notre époque. Mon approche se distingue par une attention aux matérialités et agents non-humains qui peuplent nos mondes, aux processus d’exclusion et de hiérarchisation qui se rejouent dans le rapport au savoir, ainsi qu’à la manière dont les savoirs émergent des pratiques et contribuent à façonner des réalités.
Qu’est-ce qui vous a conduite vers ces thématiques de recherche et qu’est-ce qui continue à nourrir votre intérêt pour ces questions ?
La grande question qui m’anime en ce moment est comment bien respirer dans un monde en train de brûler. Je pense qu’il est important, voire nécessaire et urgent, de penser ce qui fait l’habitabilité du monde, et l’air en est une dimension indispensable. J’ai notamment été impliquée dans un projet de sciences citoyennes visant à examiner la qualité de l’air intérieur, le projet IntAIRieur. En effet, un premier geste est de pouvoir comprendre de quoi sont faits les milieux qui rendent la vie possible. L’air, en tant qu’écosystème, est souvent peu pensé, alors que respirer est fondamental pour la vie, c’est aussi un élément qui expose humains et non-humains à de nombreuses substances chimiques notamment. Je me suis donc demandée en quoi la production de connaissance sur l’air à l’aide de capteurs transformait le rapport à l’air des participant.es au projet, et me penche actuellement sur les instruments de mesures qui sont utilisées dans ce genre de recherche.
Vous avez dans vos travaux souvent travaillé en interdisciplinarité. Qu’apporte selon vous cette approche interdisciplinaire à la compréhension des crises sanitaires et environnementales actuelles ?
Je pense que la complexité et l’ampleur des problèmes auxquels nos sociétés doivent faire face – je pense notamment aux transformations climatiques, mais aussi aux inégalités des vies – sont telles qu’il est capital de combiner plusieurs formes d’expertises. Pour moi il est aussi important de s’engager aux côtés des acteur·trices avec lesquel·les je travaille et de pouvoir trouver des manières innovantes d’articuler des méthodes et épistémologies différentes. Cela dit, je n’idéalise pas l’interdisciplinarité en tant que telle, j’ai aussi interrogé dans mon travail les conditions pour la rendre possible, et les frictions qu’elle peut générer.

