L’enquête Démocratie Directe Suisse au 21e siècle (DDS-21), lancée en février 2023, a pour objectif de renouveler la recherche sur les comportements de vote lors des votations populaires en Suisse. Projet national d’envergure, DDS-21 réunit des chercheurs et chercheuses issus de huit instituts de science politique en Suisse et favorise la participation de la communauté scientifique grâce à des appels à questions avant chaque vague d’enquête.
En combinant une enquête transversale et une enquête panel, DDS-21 apporte plusieurs innovations par rapport aux enquêtes existantes, tout en garantissant une continuité dans les données et des possibilités étendues d’analyse longitudinale. Réalisée par le Centre de compétences suisse en sciences sociales (FORS), l’enquête DDS-21 comporte plusieurs modules consacrés à des questions jusqu’ici peu explorées, telles que le rôle des affiches publicitaires, des médias digitaux et de la sophistication politique dans la formation des opinions. Lionel Marquis et Jessy Sparer, à l’Institut d’études politiques de l’UNIL, ont développé un module dédié spécifiquement à l’analyse des croyances morales et de leurs effets sur les décisions de vote.
L’analyse d’une vingtaine d’objets de vote (2023–2025) montre que les décisions individuelles comportent presque toujours une dimension morale, quel que soit le type de proposition soumise au vote. Par exemple, le vote en faveur de la 13ème rente AVS en mars 2024 était fortement tributaire de l’idéologie politique et de l’intérêt particulier des votant·es, mais ce vote a aussi été façonné par des dispositions morales, telles que la justification du système, les croyances dans un « monde juste », ou l’attribution de la pauvreté à des causes sociales (plutôt qu’individuelles). La légitimité perçue du système politique suisse est un prédicteur très fiable du vote sur toute une série d’objets. L’analyse des données suggère aussi qu’il existe un écart robuste entre femmes et hommes sur la plupart des croyances morales. Les femmes sont ainsi plus susceptibles de défendre une éthique du « care » et d’expliquer la pauvreté par les injustices sociales, tandis que les hommes sont plus susceptibles de croire à l’idée d’un « monde juste » dans lequel chacun a ce qu’il mérite. De manière plus inquiétante, ce « gender gap moral » est le plus prononcé dans les cohortes les plus récentes, suggérant que les jeunes femmes et les jeunes hommes ne vivent pas exactement dans le même univers normatif.
Au-delà de ses objectifs substantifs, DDS-21 constitue également un laboratoire méthodologique pour la recherche par enquêtes. Les expériences intégrées au dispositif ont permis d’évaluer l’efficacité de différentes stratégies de recrutement et de fidélisation des participant·es, contribuant ainsi à l’amélioration des pratiques de collecte de données.
Deux contributions ont été publiées dans des revues méthodologiques, deux autres sur la plateforme DeFacto, et plusieurs articles pour revues à comité de lecture sont en préparation. Jessy Sparer est en train de rédiger sa thèse sur le thème des fondements moraux du vote en démocratie directe.
Lionel Marquis, Maître d’enseignement et recherche à l’Institut d’études politiques et membre du Groupe de recherche sur les élections et la citoyenneté politique (GREC)

