Contested Meanings and Boundaries: Competing Spatial Imaginaries of Ukraine Amidst the Russian Empire’s Collapse
Hanna Perekhoda est docteure en science politique de l’Université de Lausanne. Elle y a obtenu un Bachelor et un Master en science politique, avec une spécialisation en histoire internationale et globalisation. Elle a également exercé la fonction d’assistante diplômée auprès de la professeure Stefanie Prezioso à l’Institut d’études politiques. Réalisée sous la direction de cette dernière, sa thèse de doctorat a été soutenue le 26 juin 2026.
La thèse examine comment l’Ukraine, initialement catégorie spatiale fluide et contestée, est devenue une entité politique territorialement délimitée et culturellement normalisée au cours de l’effondrement de l’Empire russe et de la formation de l’ordre soviétique. Ce travail explique comment les représentations de l’espace ont circulé entre différents milieux politiques, comment elles ont été traduites et réarticulées, et comment une compréhension commune de la frontière russo-ukrainienne a progressivement pu émerger.
Plus largement, ce travail analyse la manière dont les représentations de l’espace et celles du temps historique se constituent mutuellement, les présupposés normatifs qu’elles véhiculent, leur traduction dans les pratiques politiques et, en retour, la façon dont ces pratiques transforment les imaginaires. La thèse contribue ainsi au champ historiographique en mettant en relation l’histoire de la territorialisation de l’Ukraine avec des débats plus larges sur la production politique de l’espace.
La recherche repose sur un corpus hétérogène de sources en langues russe et ukrainienne, produites entre la fin de la période impériale et le début des années 1920 soviétiques. La thèse réunit des sources souvent étudiées séparément et les inscrit dans un même champ analytique. L’approche méthodologique combine histoire politique, histoire conceptuelle et histoire spatiale. Ce travail ne considère pas l’« Ukraine », la « Russie », la « classe », la « nation » ou la « région » comme des catégories analytiques. Il les examine en tant que catégories de la pratique, mobilisées par des acteurs historiques engagés dans des luttes pour le pouvoir et pour l’imposition du sens. L’analyse s’attache ainsi à comprendre comment leur signification s’est transformée en fonction des différents contextes politiques.
La thèse montre qu’en 1917, l’« Ukraine » ne constituait pas une catégorie territorialement évidente. Elle coexistait avec la « Petite-Russie », la « Russie méridionale », le « Sud » industriel et d’autres catégories administratives, économiques, impériales et ethnonationales. Celles-ci ne constituaient toutefois pas de simples descriptions neutres du territoire. Les imaginaires spatiaux organisent l’espace selon des hiérarchies normatives — centre et périphérie, civilisation et arriération, modernité et archaïsme — et structurent ainsi également le temps historique. Dans le cas de l’Ukraine, les acteurs politiques étaient en désaccord non seulement sur l’étendue territoriale de l’Ukraine, mais aussi sur la signification historique de cette forme territoriale. Pour le mouvement national ukrainien, l’autonomie nationale-territoriale constituait une réponse démocratique et socialiste à la domination impériale. Pour les forces politiques panrusses – socialistes, libérales comme conservatrices – la fragmentation du noyau national et/ou économique russe apparaissait comme une régression historique. En particulier, les acteurs bolcheviques opérant en Ukraine ne percevaient initialement pas l’autonomie ukrainienne comme l’expression légitime de la souveraineté populaire, mais comme une menace pour l’unité de l’espace économique russe et, par conséquent, pour l’avenir révolutionnaire du prolétariat.
L’Ukraine soviétique n’est pas issue de la mise en œuvre d’un projet préétabli. Les bolcheviques n’ont pas d’abord imaginé l’Ukraine comme un territoire cohérent pour ensuite lui donner une forme institutionnelle. Ce sont plutôt les pratiques qui ont transformé les représentations : ce qui avait commencé comme une façade tactique est progressivement devenu un cadre normalisé de l’État soviétique. La thèse démontre de manière détaillée que la frontière russo-ukrainienne a résulté de l’entrecroisement de plusieurs antagonismes : entre la Russie soviétique et ses adversaires internationaux ; entre les bolcheviques et les forces politiques ukrainiennes ; entre les autorités centrales du Parti-État et le nouveau pôle de pouvoir soviétique ukrainien ; enfin, entre les différentes factions bolcheviques présentes en Ukraine.
La thèse apporte trois contributions principales. Premièrement, elle étudie la territorialisation de l’Ukraine au-delà de la seule imagination nationale. Ce travail montre que les représentations non nationales de l’espace – projets de régionalisation économique, divisions administratives impériales, réseaux d’infrastructures, etc. – ont joué un rôle tout aussi constitutif dans ce processus.
Deuxièmement, la thèse analyse la frontière russo-ukrainienne comme un problème d’imagination politique, et non uniquement de délimitation institutionnelle. Au lieu de se demander seulement où et comment la frontière a été tracée, elle examine comment l’Ukraine est devenue pensable pour des acteurs qui percevaient auparavant ce même territoire à travers d’autres catégories.
Troisièmement, la thèse développe un argument conceptuel qui dépasse le seul cas ukrainien. Elle soutient que la territorialisation est indissociable de la temporalisation. Les projets territoriaux organisent non seulement l’espace, mais aussi le temps historique : ils définissent quelles communautés apparaissent comme des vestiges du passé, lesquelles sont perçues comme des agents de l’avenir et, par conséquent, lesquelles peuvent être reconnues comme des sujets légitimes de souveraineté. Cette perspective inscrit l’histoire de l’Ukraine dans des débats plus larges sur la souveraineté et la spatio-temporalité.
