Julie Pollard

Chercheuse à l’Institut d’études politiques (IEP), Julie Pollard mène plusieurs projets de recherche portant sur l’action publique et les transformations urbaines. Elle est notamment responsable du projet du Fonds national suisse, The politics of contentious implementation: Housing conflicts across European metropolises, du projet Interface Le Donut nous transforme-t-il ? Un nouvel instrument à l’œuvre dans la fabrique des politiques communales de durabilité, ainsi que l’une des chercheures principales du projet STRIVE La Suisse à vélo !

jullie pollard
Jullie Pollard, chercheuse à l’Institut d’études politiques

Pouvez-vous présenter brièvement vos domaines de recherche à l’Institut d’études politiques?

Je suis spécialiste de l’analyse des politiques urbaines, à la croisée de l’analyse des politiques publiques et de la recherche urbaine. Mes recherches portent sur les transformations contemporaines du gouvernement des villes, à partir d’études de cas dans les domaines de l’aménagement urbain, du logement et de la mobilité, avec un intérêt croissant pour les enjeux de transition écologique. Elles s’organisent autour de deux axes principaux : l’étude des conflits qui traversent la mise en œuvre des politiques urbaines et l’analyse du rôle des acteurs économiques privés (promoteurs immobiliers notamment) dans la fabrique de ces politiques.

Le projet FNS  est un projet important qui se déroulera sur quatre ans. Qu’est-ce qui vous a amenée à vous intéresser aux conflits autour du logement dans les métropoles européennes ?  

Mon intérêt pour les conflits autour de la construction de logements dans les métropoles européennes est né de l’observation d’une tension centrale au cœur des politiques urbaines contemporaines : l’impératif de répondre à la crise du logement, tout en intégrant les contraintes de la transition écologique – qu’il s’agisse de limiter l’artificialisation des sols, de maîtriser la densité ou de préserver certains espaces. Cette tension traverse de nombreuses métropoles, mais elle se décline de manière contrastée selon les contextes institutionnels, politiques et territoriaux.

Par ailleurs, la mise en œuvre des politiques du logement constitue un terrain privilégié pour observer les conflits autour des usages de l’espace. Autour de nombreux projets de construction de logements, émergent une variété de mobilisations, émanant d’acteur·ices politiques, d’associations de proximité ou encore d’organisations environnementales, qui contribuent à politiser la mise en œuvre de ces politiques.

Mon projet FNS, qui démarrera l’été prochain, s’inscrit dans une perspective comparative et portera sur trois métropoles : Genève, Paris et Barcelone. Sur le plan théorique, ce projet vise à articuler l’analyse des politiques publiques avec la sociologie des mobilisations, afin de saisir comment ces conflits reconfigurent concrètement les modalités de mise en œuvre des politiques urbaines en Europe.

Le modèle du Donut est de plus en plus mobilisé par les communes : selon vous, cet outil peut-il transformer la manière de concevoir et de mettre en œuvre les politiques de durabilité ?

Effectivement, ce cadre conceptuel, visant à redéfinir conjointement les indicateurs de performance du système socio-économique et les enjeux de durabilité, est de plus en plus utilisé par les communes comme instrument d’action publique.

L’objectif de notre projet, qui s’intitule « Le Donut nous transforme-t-il ? », est d’interroger si et comment cet instrument est mobilisé pour transformer les manières de concevoir, de coordonner et de mettre en œuvre les politiques de durabilité. Il s’agit donc d’analyser les usages concrets du Donut, ainsi que les processus d’appropriation et d’apprentissage, individuels et collectifs, qui peuvent être générés.

Le projet repose sur une méthodologie partenariale, ce qui constitue en soi un terrain d’expérimentation. Mené à l’Unil avec Camille Gilloots (Centre de compétences en durabilité) et Christian Arnsperger (Faculté des géosciences et de l’environnement), le projet associe trois communes de Suisse romande (Vevey, Meyrin et Orsières). À travers des dispositifs de collecte de données collaboratifs et l’organisation de workshops dans chacune de ces communes, il s’agit de construire un espace d’analyse et de réflexivité sur les usages opérationnels du Donut, et plus largement sur les modalités de changement des politiques locales de durabilité.

À travers le projet La Suisse à vélo !, que nous apprennent les politiques de mobilité douce sur les priorités actuelles des collectivités publiques et sur les résistances qu’elles rencontrent ?

L’inscription récente du vélo dans la Constitution fédérale (art. 88 Cst.) constitue un signal de la saillance politique de l’enjeu vélo. Mais elle soulève aussi des questions majeures de mise en œuvre, notamment dans un contexte institutionnel marqué par le fédéralisme et la forte autonomie des cantons et des communes.

La Suisse à vélo ! est un projet interdisciplinaire d’ampleur, qui articule les apports de la science politique, du droit, de la géographie et de la sociologie pour analyser les conditions nécessaires à une pratique étendue du vélo au sein de la population, le potentiel du vélo en termes de déplacement (notamment en combinaison avec les transports publics) et les conditions de déploiement effectif des politiques cyclables. Le versant du projet dont j’ai la charge porte plus spécifiquement sur cette dernière dimension et donc sur la mise en œuvre des politiques publiques, en mettant l’accent sur les enjeux et conflits qui apparaissent autour du développement des infrastructures cyclables. Il s’agit de comprendre ce qui influence les variations territoriales en matière de mise en œuvre de politiques de mobilité cyclable, mais aussi ce qui se joue une fois qu’un projet est formellement décidé : quels acteur·ices interviennent, comment s’organise la gouvernance des projets, quelles résistances se manifestent, etc. Cette réflexion est notamment explorée à travers la thèse de Sabrina Neyret, que j’encadre avec Véronique Boillet (Faculté de droit, des sciences criminelles et d’administration publique), et qui analyse de manière fine les processus de mise en œuvre des projets d’infrastructures cyclables dans les communes suisses.

Vos recherches interrogent souvent l’écart entre les objectifs politiques et leur mise en œuvre : pourquoi cet « entre-deux » est-il si décisif pour comprendre l’action publique aujourd’hui ?

Contrairement à ce que l’on a longtemps pensé, la mise en œuvre n’est pas une simple phase technique ou administrative : c’est une phase décisive et profondément politique de l’action publique. Les mécanismes à l’œuvre durant cette étape jouent un rôle central dans les effets des politiques publiques sur le monde social.

Ce qui m’intéresse plus spécifiquement, c’est d’analyser comment, durant la mise en œuvre, les priorités sont renégociées, certaines mesures peuvent être adaptées, détournées de leurs intentions initiales, voire bloquées, tandis que de nouveaux acteur·ices (qu’il s’agisse de fonctionnaires de terrain, de bénéficiaires ou d’acteur·ices de la société civile) peuvent se mobiliser. Tout cela conduit à des effets souvent non anticipés et parfois très éloignés des objectifs politiques. Autrement dit, c’est dans cet « entre-deux » que se fabrique concrètement l’action publique, parfois loin des finalités affichées, et que se jouent ses effets sociaux et politiques.