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Critique littéraire Critique littéraire 2025

Un roman qui se tait

Dans Les Petites Musiques, Roland Buti compose un récit où l’intime se mêle à l’histoire romande de la seconde moitié du XXe siècle, où les tensions familiales résonnent avec celles d’un village du Jura vaudois marqué par les mutations industrielles. On découvre le quotidien d’une famille recomposée et multiculturelle, en lutte contre ses propres fractures autant que contre celles de la société qui l’entoure. La description du monde industriel vaudois vaut le détour : l’auteur y excelle.

Quant au roman en lui-même, il s’agit d’une histoire peu romanesque, sans dénouement, dont le récit parvient à restituer la relative fadeur et l’impression d’inabouti. Ce parti-pris pourrait conduire à sous-estimer la profondeur du personnage central, Jana, qui est présentée comme une figure insaisissable et silencieuse. La jeune fille aligne en effet des phrases insignifiantes. « Il n’y a rien à dire » : ce constat, si souvent répété, donnerait presque le ton du roman lui-même. Le récit refuse d’expliquer en détail le caractère de Jana, ses désirs ou son besoin irrépressible d’aller toujours vers la nature. Il préfère la voie de l’effleurement, en orientant chaque ouverture vers une manière d’aporie :

— Qu’est-ce qu’il y a ? lui a-t-il glissé dans le creux de l’oreille. — Il y a trop de trop. — Qu’est-ce que tu dis ? — Il y a toujours plus qu’il n’en faut. — De quoi ? — De tout. (p. 80)

Le mystère organisé par le roman autour de son héroïne suscite un profond sentiment de liberté : faut-il tout expliquer ? le peut-on ?

Parfois, cette envie provoque aussi de la lassitude : et si l’on partait soi-même en balade ? Heureusement, le roman nous récupère à plusieurs moments bien choisis : le texte fait état d’une grande maîtrise narrative. On en trouve l’une des clés dans l’épisode où Jana et Ivo jouent avec les boîtes à musique, qu’ils manipulent de façon à retarder leur déclenchement. Les boîtes fonctionnent à la façon d’une métaphore de la mécanique du récit en lui-même, qui se retient jusqu’au bout.


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Critique littéraire Critique littéraire 2025

La filiation hors des sentiers battus

Après un long voyage, Olga rentre à Paris chez son père. Elle est accompagnée de Sélène, rencontrée en Asie. L’une se passionne pour l’art, l’autre a une formation de maraichère. Elles se projettent loin ensemble. Leurs différences ne font que nourrir leur amour naissant, mais le père d’Olga éprouve dès le départ un malaise face à Sélène. À la manière d’un enquêteur, le lecteur ou la lectrice cherche à élucider ce mystère initial en suivant une histoire pleine de rebondissements. Au fil des voyages insolites et des découvertes plutôt mystiques, le trio se soude. Le passé du père – le narrateur du récit – est évoqué par le biais d’impressions partagées qui fonctionnent pour le lecteur ou la lectrice comme autant d’indices. Sa soif de vérité s’exprime dans une trame intime et complexe de questions existentielles, si bien que le passé du père et le présent des deux filles se télescopent. Une tension narrative maitrisée mène subtilement aux origines du problème.

L’enchainement des événements et leurs accents de plus en plus dramatiques détournent parfois le roman du traitement approfondi de certaines thématiques subtilement amenées. La filiation, l’amour entre deux femmes – qui peine à s’exprimer dans ses nuances, parce que le récit adopte le point de vue unique du père – et la question des origines dialoguent à la manière de touches de peinture abstraites. L’écrivain fribourgeois Michel Layaz invite ainsi à deviner ce que les mots ne disent qu’entre les lignes.

Le contraste formel entre de longues séquences descriptives et des phrases courtes interpelle le lecteur à la manière de vers poétiques. La langue délicate déployée par l’auteur dans ce roman aux allures de prophétie adoucit le destin des trois personnages, pour le meilleur et pour le pire.


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Charloose : la folie des glandeurs

Comme son nom l’indique, le premier roman de Nina Pellegrino met en scène deux losers qui décident de se débarrasser de leurs médicaments et de leur flemme pour partir à la rencontre d’Arthur Rimbaud – ou plutôt, de ce qu’il en reste. Fini la glande : place au sublime !

D’aucuns grimaceraient à la vue de ce synopsis, craignant un road-trip stéréotypé, fondé sur la figure du poète maudit le plus connu de la culture française. Or, pas de cliché ici. Si l’autrice aborde des thèmes usés – tels que la santé mentale, l’isolement et l’altérité –, c’est avec regard neuf et au travers de personnages vulnérables et profondément faillibles. Bien loin du Bildungsroman et de ses parcours initiatiques prévisibles, les vagabonds stagnent, alors même qu’ils voyagent de leur hôpital perdu dans les montagnes jusqu’au cimetière glauque de Charleville, en passant par des fêtes nostalgiques du communisme à Berlin.

Le style y est aussi varié que les destinations : néologismes, régionalismes et autres grossièretés recouvrent les pages et parsèment les pensées des personnages. Même si le roman s’avère parfois inégal à cet égard, la langue de l’autrice offre aux deux protagonistes une contenance particulière et au texte une dimension poétique crasse.

Charloose est une ode à la vie banale, celle des bières tièdes et des aires d’autoroutes, celle qu’on ne loue jamais et que le roman nous donne pourtant tort de ne pas apprécier à sa juste valeur. On se laisse volontiers embarquer dans ce voyage magnifiquement moyen qui parle de la folie des grandeurs en racontant celle des glandeurs.  


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Critique littéraire Critique littéraire 2025

Madame Bœuf : un mets simple et léger

Madame Bœuf, du genevois Guy Y. Chevalley, séduit par son humour et sa légèreté, un peu comme un gaspacho rafraîchissant en ouverture d’un bon repas. Le roman relate les aventures de Madame Bœuf, une retraitée suisse dont l’existence, rythmée par la préparation de plats en sauce, s’avère aussi banale qu’ennuyeuse. Après une énième dispute avec son mari et quelques malentendus, elle part à Paris en compagnie de Francis, le fils des voisins qui vient de faire son coming-out. Durant ce séjour, leur amitié improvisée se révélera une aide précieuse lorsqu’ils feront des rencontres qui leur donneront l’occasion de vivre un nouvel amour et, pourquoi pas, de changer de vie.

L’auteur insuffle à son récit une tonalité humoristique à travers des dialogues absurdes et des comparaisons piquantes – par exemple dans cette description de leur voisine :

Chez le boucher, les Bœuf croisèrent leur voisine de palier, une femme menue aux cheveux rosâtres, qui accomplissait chaque geste comme si elle déplaçait une relique sacrée et devait ensuite signer un bon de livraison engageant son âme pour l’éternité. (p. 29)

Cet humour, très bien dosé, relève le plat concocté par Guy Y. Chevalley, dont les saveurs semblent autrement assez simples. Les thématiques abordées – émancipation féminine, homosexualité, différences de classes, complexité des rapports amoureux – offrent des perspectives intéressantes, même si elles auraient pu connaître de plus amples développements. En somme, Madame Bœuf est un roman agréable, divertissant et bien écrit : une lecture idéale pour accompagner vos étés à la plage.